CHAPITRE XI
Volition animale.
L'anîmal a, comme nous, despasî désirs, ce qui constitue la vie app< affective : il n'a pas la volonté qui cî l'homme, il n'a que la volition. Or sous ce nom l'apparente volonté de preuve, et qui n'est qu'une forme i désir. Il est nécessaire d'insister sur en raison des obscurités qu'il préseï perpétuent les malentendus (i).
La volonté paraît en effet présider de l'animal comme aux autres : c'est
(i) Cf. Dr S. La volition animale^ Téqui.
ment vulgaire, et les expressions du langage usuel tendent à le confirmer. Tous les jours nous attribuons aux autres les qualités que nous remarquons en nous, tous les jours nous appliquons instinctivement aux faits et gestes de l'animal le terme volontaire. C'est une illusion et une erreur. La bête n'a pas la volonté, n'a pas le libre arbitre. Cette faculté d'ailleurs lui serait inutile, puisqu'elle n'a pas l'intelligence, source inépuisable de motifs pour nos déterminations. La volonté, qu'on nomme si justement V appétit raisonnable^ ne peut correspondre qu'à l'intelligence. L'animal a seulement la connaissance sensible et n'a besoin, pour la servir, que d'appétits du même ordre. Pour lui attribuer la volonté, il faudrait donc admettre préalablement en lui la faculté intellectuelle. Or de ce côté les preuves sont faites. L'inutilité frappante des efforts tentés par les matérialistes pour métamorphoser la sensation en idée pure et expliquer Tesprit par le'cerveau (i) nous dispense
(i) Cf. Dr S. Le problème cérébral \ Spiritualisme et spiritisme^ Téqui.
— i53 d'insister sur Timpossibilité d'établir l'existence d'une volonté animale.
La volition a des caractères opposés à ceux de la volonté. Elle est fatale, instinctive et basée sur l'organisme. Elle n'a qu'un but : la satisfaction des sens. Le choix qu'on croit remarquer dans certaines des déterminations animales n'a rien de libre : il est réglé par la force des appétits. L'âne de Buridan qui hésite entre le picotin d'avoine et la mesure de son ne fait pas le moindre jugement et n'a pas de volonté pour conclure : il compare deux impressions gustatives et est partagé par deux appétits sensibles. Que ces appétits s'opposent et se combattent, rien n'est plus vrai ; mais c'est toujours le plus fort qui l'emporte. Plusieurs passions peuvent se disputer l'empire; mais l'animal est nécessairement gouverné par la passion, et il n'est jamais libre de lui résister.
Les hésitations de l'âne entre les deux pitances ont néanmoins une analogie frappante avec celles de l'homme que deux sentiments contraires partagent et qui ne sait auquel donner son adhésion. De part et d'autre, c'est
- i54le même trouble, la même agitation vaine, les mêmes mouvements saccadés et incertains. On ne saurait méconnaître que les attitudes et la physionomie sont identiques, comparables et de nature de créer une confusion ; mais, si Ton va au fond des choses, on constate une différence essentielle qui dissipe les doutes. La liberté préside aux actes psychiques délibérés de l'homme ; les opérations animales n'en offrent que l'apparence, et comme un vain fantôme.
L'appétit sensible n'a aucun contre-poids.
Une bête qui a faim n'hésite pas à s'emparer des aliments qui s'offrent à elle : elle obéit aveuglément à son instinct. L'habitude peut modifier légèrement les dispositions organiques; et Ton voit, sous l'influence de l'éducation humaine, les animaux domestiques observer une réserve relative, ne pas toucher à certains plais défendus. Ces exceptions, qui confirment la règle, ne sont pas faites pour élever l'animal à la hauteur de l'homme, comme l'affirment quelques auteurs extravagants : c( N'est-il pas incontestable, écrit sans rire le D"" de Lanessan, que le chat qui s'abs-
tient de voler, même lorsqu'il est seul, les mets auxquels il tient le plus, possède tout autant que son maître Vidée du bien et du mal?y>{\) .
L'habitude donne en effet à certains chats l'apparence dtVhonnêteté: mais il ne faut pas y croire, ni s'y fier, car elle ne résiste jamais aux violentes incitations de l'appétit. Quand le maître a le dos tourné, quand la bête a faim, elle oublie tous les « bons principes » inculqués par une patiente éducation, plus exactement elle s'abandonne à l'instinct, à la passion et satisfait le besoin organique en dépit de tous les obstacles. Mais en mangeant le plat défendu, elle ne vole pas, elle n'est pas coupable, n'a pas de remords; elle n'a pas l'idée du bien et du mal, elle n'est pas libre, en un mot elle n'a pas la volonté.
Quelques animaux, le singe surtout, sont doués d'un remarquable talent d'imitation qu'ils doivent à la volition ; ils jouissent au plus haut degré de V attention qui leur permet d'observer et de la mémoire qui les aide à
(i) Manuel <V histoire naturelle^ t. ii, p. 944.
— i56 — retenir les impressions reçues. L'attention existe chez Panimal comme chez Thomme, mais elle n'a pas la même origine. Notre attention procède de la volonté appuyée sur Tappétit: celle de la bête ne tient qu' à V appétit. Aussi n'obtient-on l'application de Tappétit animal que par une longue et patiente éducation, en punissant durement les écarts, en payant toujours Tobéissance par des satisfactions sensibles. L'intelligence qu'on prête aux bêtes n'est donc pas réelle : c'est une intelligence d'emprunt^ si l'on peut dire, suscitée en eux par l'éducation de l'attention et de la mémoire, deux facultés sensibles.
L'orang-outang observé avec tant de soin par BufFon n'était qu'un imitateur docile et fidèle. « J'ai vu cet animal, dit-il, présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; je l'ai vu s'asseoir à table, déployer sa serviette, s'en essuyer les lèvres, se servir de la cuiller et de la fourchette pour porter à sa bouche, verser luimême sa boisson dans un verre, le. choquer lorsqu'il y était invité, aller prendre une tasse
la table, y hé, le la cela sans a i parole de ne. » (i) A :con naître isons pas, e de réducc )rimée dan
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— i6o — disposition deux organes, le cerveau et le cervelet, qu'ils affectent également à la sensibilité commune (i). Tout Tencéphale serait ainsi aux ordres de l'intelligence. Mais la faculté si puissante, si capitale de la volonté est absolument négligée et sacrifiée : on ne lui attribue aucun organe, on n'en tient pas compte ! Comment la volonté dispose-t-elle de Torganisme? Où puise-t-elle ses éléments d'action î On ne le dit pas, et pour cause : on ignore la volonté, on ignore son substratum.
Une telle incertitude n'est-elle pas indigne de la science? N*est-il pas temps d'en sortir?
De même que l'intelligence est inséparable de la sensibilité, la volonté se lie nécessairement à l'appétit sensible. On ne pense pas sans image, on ne veut pas sans l'aide de la passion ou de l'appétit. L'imagination fournit à l'intellect les moyens de comprendre, la passion apporte à la volonté ses mobiles ou plutôt son stimulant. C'est ce que la philosophie traditionnelle n'a cessé d'enseigner et ce qui
(i) Cf. Dr S. Une nouvelle théorie sur le cervelet j Téqui.
■- i6i — Ta amenée à qualifierla volonté du nom d'appétit raisonnable.
Il y a donc dans l'homme deux ordres distincts de facultés : les facultés cognoscitives et les facultés appétitives. Tandis que les premières s'appliquent à la connaissance sensible ou intellectuelle, les autres nous portent vers les choses connues ou nous en éloignent. La volonté est essentiellement une faculté appétitive.
Il y a deux sortes d'appétits comme il y a deux sortes de connaissances : Tappétit sensitif et l'appétit intellectuel ou raisonnable. L'animal a l'appétit sensitif qui l'incline à désirer un objet perçu, sans qu'il sache la raison de ses convoitises. L'appétit raisonnable, c'est-à-dire la volonté, n'appartient qu'à l'homme : il. nous incline vers un objet, non seulement parce que nous le percevons, mais parce que nous connaissons sa convenance avec notre propre nature. Les appétits sensible et raisonnable nous appartiennent également, puisque nous avons également la sensibilité et la raison : ils s'unissent étroitement en notre être, mais ils ne concordent pas nécessaire-
ment et s'opposent souvent Tun à Tautre. La raison peut repousser ce que les sens désirent et les sens détestent parfois ce qui paraît souhaitable à la raison : c'est la vieille et inévitable lutte de la chair et de Tesprit.
En résumé, d'après l'enseignement thomiste, la vie de Tâme est double dans son unité, elle comprend les manifestations de l'esprit et du cœur : à côté de la vie cognoscitîve ou intellectuelle, il y a la vie appétitive ou affective. La connaissance s*opère par l'intelligence et par les sens, mais la première est conditionnée par l'autre. Les appétits se divisent de même en deux classes qui correspondent à Tintelligence et à la sensibilité. L'appétit intellectuel ou raisonnable n*est autre que la volonté et est étroitement lié à l'intelligence. Il n'y a pas d'opération mentale où ne s£ retrouvent à la fois l'activité volontaire et l'activité intellectuelle ; il n'y en a pas où la sensibilité n'entre en jeu. De même que l'imagination fournit la matière des idées et est la condition de l'intelligence, les appétits sensibles servent la volonté et en sont la condition organique. Nos deux facultés spirituelles agissent con*
^ointement : la volonté opère sur l'appétit sensible comme l'intelligence sur l'imagination, et de ce commerce intime et nécessaire naît la vie psycho-sensible.
La base de l'intelligence est connue et démontrée : c'est le cerveau, organe de la sensibilité commune; celle de la volonté demeure ignorée de la science officielle, mais nous paraît être le cervelet, organe des appétits sensibles. Notre thèse n'a pas encore assez d'évidence pour forcer l'adhésion des esprits, mais elle s'appuie sur trop de faits qui prouvent la relation de la volonté et des appétits pour ne pas s'imposer à l'attention. Elle a d'ailleurs l'avantage de répondre aux exigences de la philosophie comme aux indications de la science et de tenir compte de la dualité frappante de notre être physique et moral qui intrigue et déroute les savants depuis si longtemps. Nous en avons marqué ailleurs les grandes lignes (i).
Les deux cerveaux dont se compose l'encéphale nous apparaissent comme capables d'embrasser toute la vie animale et de suffire
(i) Cf. D*". S. LavolontéfTéquit 1894.
vGooQle
à Texercice des facultés psychiques. Le grand cerveau, organe de sensibilité et de mouvement, préside à la fois à la sensibilité com* mune, à l'imagination, à la mémoire; le petit cerveau ou cervelet est le centre des passions, Torgane de la vie affective ou appétitive.
Dans sa dualité organique, Tencéphale n'en constitue pas moins un seul centre, préposé à l'exercice de la vie animale. Les deux cerveaux ont des fonctions distinctes, mais associées et entièrement liées : à l'un revient la connaissance, à l'autre appartiennent les appétits. Ces appétits et la connaissance ne se séparent pas plus que les organes encéphaliques: ils sont unisdansuneaction commune.
La vie nerveuse est une et ne se scinde pas.
Le fonctionnement de l'encéphale se distingue par une complète synergie. Il n'y a pas d'opération cérébrale où ^influence cérébelleuse n'ait sa part, et réciproquement : le cerveau et le cervelet ont également besoin l'un de l'autre. L'appétit ne s'éveille qu'à la suite d'une sensation actuelle ou d'un souvenir. Ignoti nulla cupido^ dit un vieil axiome : « Sans connaissance, pas de désir. » Mais* la
— i65 — ' connaissance à son tour se réclame de Tappélit qui l'assure. Les facultés cognoscitive et appétitive ne s'exercent, ne se peuvent mêm« concevoir Tune sans l'autre. Sans connaissance, à quoi bon la passion ? Sans les passions, aucune action, aucune connaissance ne serait possible.
L'importance de la connaissance n'a jamais été contestée : celle des passions est trop souvent méconnue, même par les philosophes.
Et ce sont cependant ces mouvements du coeur qui sont les vrais ressorts de Porganisme et qui mènent la vie de l'homme : ils émeuvent les sens, actionnent l'esprit et surexcitent la volonté.
Tout comme l'intelligence, la volonté a des conditions organiques positives, inéluctables. Si la faculté cognoscitive a le cerveau pour substratum sensible, la faculté volontaire a pour base les appétits sensibles et puise dans le cervelet, leur organe, les éléments matériels de son exercice.
C*est du consensus des deux cerveaux que naît selon nous la vie consciente. Assurément la conscience n'est pas une résultante, mais
— i66 elle a pour condition première le fonctionnement intégral de rencéphale. La conscience, c'est donc Tâme agissant dans la plénitude de ses facultés, avec le concours des différents organes encéphaliques.
Notre théorie de la conscience n'a pas encore, à bien dire, de preuve directe, mais elle se vérifie indirectement et d'une manière saisissante. Toutes les fois que la conscience manque, on doit croire que l'un des organes encéphaliques, cerveau ou cervelet, subit une inhibition physiologique ou est frappé de défaillance. L'harmonie des deux cerveaux vientelle à se rompre, Taccord des facultés cognosçitives et appétitives cesse et la conscience disparaît.
La conscience est inséparable des facultés appétitives ; elle ne va pas surtout sans la forme commune de la volonté qu'on, nomme Vattention et qui n'est pas toujours bien comprise par les physiologistes.
Comment l'aiteniion agit-elle sur la sensibilité? C*est ce qu'il est difficile de préciser actuellement, mais il est probable qu'elle â pour condition des courants nerveux abon-
dants et rapides dirigés du cervelet sur le cerveau et tenant en éveil les fonctions sensorielles. L'excitation produite par ces ondées d'influx nerveux est suffisante pour retenir les images, fixer les impressions et assurer l'exercice de la faculté psychique. Au contraire la suspension de la sensibilité commune, l'arrêt du mouvement sont dus à l'influence^ prépondérante de la volonté sur l'appétit sensitif : ils résultent de l'inhibition ou de la déviation des courants nerveux qu'opère l'attention .Ces courants n'arrivant pas aux centres sensitifs ou moteurs ou ne leur donnant plus une somme suffisante d'influx, les fonctions de l'écorce cérébrale sont troublées et frappées d'impuissance.
Ce sont des considérations du même ordre qui permettent de pénétrer le mystérieux phénomène du sommeil et d'en donner une explication plausible. Les innombrables théories proposées jusqu'à ce jour reposent sur une double erreur : elles supposent que le cerveau contribue seul à l'état morphéique, elles s'inspirent d'une fausse conception de la vie et s'appuyent sur des hypothèses méca-
-- i'68 — niques ou chimiques que renseignement biologique ne permet pas de recevoir. La nôtre brise le cercle vicieux de la science officielle, comprend les données positives de la science et n'exclut aucun organe encéphalique de la vie nerveuse.
Le cervelet, nous l'avons dit, est préposé à la vie afiFective qui elle-même sert de support à la volonté. S'il vient à suspendre son action, à subir une inhibition transitoire, Tharmonieux accord des deux organes encéphaliques se trouble ou plutôt cesse : la sensibilité, sans aliment, sans excitant, se suspend, l'attention n'a plus de base, et le sommeil apparaît. Telle est en résumé notre hypothèse ; elle est très vraisemblable et ne s'appuie pas moins sur la science que sur l'observation vulgaire (i).
V attention^ qui n'est que la forme commune de la volonté, est ce qui distingue le mieux la veille du sommeil. C'est incontestablement la faculté qui domine l'état conscient» et caractérise la veille. Par contre, la
(i) Dr S. Le Sommeil ; Le mécanisme du sommeil ; Pourquoi dormons nous? Téqui.
^ 169 — disparition de rattention est une des conditions essentielles du sommeil : Thomme qui dort n'a ni volonté ni conscience.
Une autre condition corrélative, et très importante, du sommeil est V apathie^ c'est-àdire la disparition de l'activité sensible, Tabsence totale d'émotion. Pour s'endormir facilement et de suite, il faut être exempt de toute agitation, de toute inquiétude d'esprit et surtout de cœur, il faut se placer dans une sprt€ d'indifférence absolue. L'agitation des sens est un obstacle sérieux, presque insurmontable au sommeil. Que la joie inonde notre cœur ou que l'inquiétude le ronge, le résultat est le même : nous ne pouvons dormir. Les nuits blanches sont dues au trouble des passions. Un bonheur aussi grand qu'inespéré, une colère violente, une douleur intense éloignent à jamais le repos de notre couche ou nous ballottent dans un sommeil anxieux, coupé de rêves incohérents et d'atroces cauchemars. Toutes les passions ont la même influence : elles nous privent plus ou moins de sommeil. Il semble que leur centre organique, le cervelet, soit alors en état d'éré-
thîsme et refuse de subir l'inertie périodique qui abandonne le cerveau à lui-même et permet le repos morphéique.
Il est remarquable que le sommeil se caractérise à la lois par la suspension de la vie affective et la disparition de l'attention. Cette coïncidence, qui n'a jamais été expliquée, n'a rien que de naturel avec notre thèse : elle suppose un rapport. Le cervelet n'est-il pas la base organique de tous les appétits? Et l'inertie volontaire et affective qui se produit périodiquement ne résulte-t-elle pas nécessairement de rinhibition cérébelleuse, cause du sommeil î
Le rôle du cervelet dans l'économie vivante et nerveuse se trouve ainsi établi d'une manière très rationnelle. C'est lui qui entretient l'activité sensible dans le cerveau pendant la veille ; c'est lui qui, en suspendant cette activité, en subissant une sorte d'inhibition, suscite le phénomène du sommeil. On ne démontre pas encore, mais on conçoit bien cette influence du cervelet.
Tandis que l'activité vigile suppose l'exercice de toutes les facultés, de la vie affective
comme de la vie psycho-sensible, le sommeil comporte, au contraire, la suspension de la sensibilité comme celle de Tattention. Le cervelet cessant d'agir sur le cerveau et de lui envoyer ses effluves nerveux, la sensibilité se suspend, l'attention n'a plus de base, et l'homme endormi, sans mouvement et sans volonté, oflre bien l'image saisissante du cadavre que tous les auteurs ont notée.
La base que nous cherchons à la volonté dans le cervelet répond à bien des difficultés et se concilie avec les faits. Elle ne nous paraîtra fragile que le jour où la science en trouvera une meilleure : elle nous suffit pour le présent.