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CHAPITRE XIII

Sentiments et penchants.

L'animal n'a que des passions et des appétits. L'homme a des sentiments et des penchants^ impressions et inclinations de la sensibilité supérieure qui naissent de la vie psycho-cérébrale et jouent un rôle des plus considérables et des moins étudiés. Notre ambition en ces courtes pages serait de leur donner ou plutôt de leur rendre la place légitime qui leur appartient dans l'économie.

La vie psycho-sensible, on le sait, se caractérise par une frappante unité : toutes les facultés s'y rencontrent dans une communion ititime, toutes les fonctions s'y joignent et s'y

associent. Il n'y a pas dfe connaissance sans appétit; et, dans Tordre psychique comme dans Tordre sensitif, la vie affective joue son rôle et exerce un véritable empire. De même qu'il y a des joies et des peines de la sensibilité et du cœur, il y a des plaisirs et des douleurs de l'intelligence, des plaisirs et des douleurs de la volonté. Il faut insister sur ce point capital.

L'intelligence se plaît à comprendre une idée, à résoudre un problème; la volonté aime à prendre une détermination, à exercer une action. Et ces joies intellectuelles, ces plaisirs spirituels ne le cèdent pas en force et en profondeur aux joies et aux plaisirs que la vie animale procure.

Inversement, nous souffrons à ne pas comprendre, à rester inactifs, nous éprouvons une véritable peine à subir des défaillances de pensée ou d'action, à être incertains et irrésolus. La douleur intellectuelle est souvent intense, parfois intolérable. Un simple doute suffit à étreindre cruellement le cœur, à martyriser en quelque sorte la pensée. On souffre à contenir une énergie qui ne peut se

dépenser librement ou à exciter une volonté faible qui hésite entre plusieurs décisions contraires. L'appétit raisonnable traverse des crises d'angoisse à nulle autre pareilles.

La sensibilité s'exerce dans toute l'étendue de notre activité; et l'on peut dire qu'elle est d'autant plus vive, d'autant plus raffinée qu'elle participe aux facultés plus hautes. Les peines et les plaisirs qu'on ressent dans ce dernier cas prennent le nom de sentiments.

On en distingue généralement deux grandes classes : i** les sentiments intellectuels ou plaisirs de l'esprit, provoqués par l'esthétique, par la science de la nature, par le goût littéraire, etc.; 2° les sentiments moraux^ ou plaisirs du cœur, tels que jouissances de l'amitié, espérances d'avenir, satisfaction du devoir, etc.

Cette division paraît toute naturelle; mais à la seule réflexion on remarque qu'elle est forcée et inexacte, car il n'y a pas la moindre désunion dans la vie psychique : toutes les facultés s'y tiennent étroitement associées.

Il n'}^ a pas de sentiment où l'intelligence et le cœur ne se londent en une communauté intime et nécessaire*

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Tous les sentiments sont à la fois pénétrés par l'esprit et basés sur la sensibilité. De même qu'il n'y en a pas un sans attacjhe psychique, il n'y en a pas un qui soit purement intellectuel, sans lien sensible : c'est le fait du composé humain^ et la définition le comprend ainsi. Les jouissances les plus délicates de l'art, les plaisirs les plus raffinés de l'esprit ne seraient pas possibles sans la passion organique, sans l'appétit sensible : ils en sont inséparables, n'en déplaise aux philosophes cartésiens et idéalistes qu'offense une considération aussi basse.

Les sentiments ne sont cependant pas des sensations^ et il faut nettement les en distinguer. Les sensations sont d'ordre matériel, sous la direction de l'instinct et ne sortent pas du domaine de la vie animale : elles sont communes à l'homme et à la bête. Les sentiments relèvent de la vie psychique et, quoique subissant souvent les lois de l'habitude, se distinguent par leur spontanéité : ils n'appartiennent qu'à nous.

La part faite à l'intelligence, il faut aussi exactement reconnaître celle de la sensibilité

— ^77 — et du corps dans les sentiments humains :

cette part est considérable, quoique encore très mal connue. II est certain que les sentiments s'appuient sur la sensibilité organique, qu'ils ne sont en quelque sorte que les passions surélevées et spiritualisées. La vie affective se met au service des idées et constitue les sentiments.

Des auteurs modernes ont voulu appliquer ici les principes de \si psycho-physique et n'ont abouti qu'à une vaine phraséologie. Les sentiments s'expliqueraient par les associations d'images : toute représentation qui entre facilement dans les associations anciennes donnerait lieu à un sentiment agréable, toute représentation qui entre difficilement dans les associations antérieures provoquerait un sentiment pénible. La première sensation augmenterait les acquisitions de la conscience, l'enrichirait sans rien lui faire perdre, favoriserait l'accroissement psychique de l'être; la seconde sensation au contraire bouleverserait la conscience, l'appauvrirait, arrêterait l'accroissement psychique de l'être. Il y a dans ces élucubrations compliquées une erreur qui

nous défend de les réfuter : elles ne tiennent pas compte de Tintelligence et confondent absolument le sentiment avec la sensation.

Les penchants résultent des sentiments comme les inclinations naissent des appétits : ce sont des tendances en vertu desquelles nous recherchons ce qui nous plaît et fuyons ce qui nous déplaît dans le vaste champ de notre activité psycho-sensible. On ne doit pas confondre les inclinations sensibles avec les penchants. Les premières, en efiet, nous sont communes avec les bêtes et ne servent qu'à la conservation de la vie animale.

Les penchants nous sont propres, quoique basés sur la vie organique : ils sont liés aux facultés psychiques et favorisent leur développement. Leur nombre est grand, en proportion des idées qu'ils servent : nous citerons les principaux.

Le plus commun et le plus fort est \q penchant de curiosité : on le voit poindre dès le plus jeune âge. L'enfant demande le pourquoi de toutes chosesetveutê.tre satisfait. L'homme est tourmenté par la soif du savoir. Plus on sait, plus on veut apprendre. Nos recherches

ont beau jeu dans la voie de l'inconnu et ne risquent jamais d'aller trop loin, car le champ de la science est pour ainsi dire illimité en regard de nos ignorances. Aucun penchant n'est plus noble en soi que celui de curiosité^ il porte notre esprit aux plus féconds travaux dont on ne compte pas les bénéfices intellectuels et moraux. La science et la philosophie ne lui doivent-ils pas naissance?

Mais, comme toute inclination sensible, ce penchant est appelé à dévier et à s'exagérer. Il accapare parfois toute l'activité au détriment des œuvres utiles ou nécessaires; plus souvent il pousse à rechercher les nouveautés, Its secrets insondables, les objets dangereux ou interdits. C'est l'imagination au service de la passion qui nous entraîne à ces déplorables écarts. Pour les prévenir, il suffit que la raison seule, portée au vrai, gouverne le penchant de curiosité.

Le penchant (V émotion est la source féconde de l'art sous toutes ses formes, mais il veut être aussi maîtrisé par la raison, sous peine de s'égarer. Il ne faut pas chercher l'émotion pour elle-même, mais dans un but psychique.

— i8o — pour une satisfaction esthétique ou morale.

Le goût du théâtre, des cérémonies publiques, des représentations de tout genre, de la musique même est très répandu dans les masses, et répond à ce besoin. L'enfant, lui aussi, aime le bruit, et recherche les émotions. Le malheur est que ce penchant tend à grandir démesurément sous les excitations croissantes de l'habitude : plus on lui accorde, plus il réclame. Ses exigences deviennent dangereuses.

Au théâtre, le public blasé demande des scènes pathétiques, empoignantes, des morts violentes, des larmes et du sang; au cirque, il ne se contente plus des jeux vulgaires, il veut des luttes de boxeurs et de gladiateurs, il se passionne pour les combats de taureaux. Il y a là une tendance déplorable qui accuse la déviation d'un penchant légitime et contre laquelle il est urgent de réagir au nom de la raison et des bonnes mœurs.

Lt penchant d'ambition^ qui n'est au fond que le désir du pouvoir, est aussi répandu que profond. Après avoir constaté son empire sur la nature, l'homme se convainc de sa propre force tout en se rendant compte de ses

— i8i — faiblesses, et il pense aussitôt à exercer sa puissance sur ses semblables : il cherche à dominer dans la plus grande sphère possible. L'enfant lui-même abuse à plaisir de ses jouets, de tout ce qu'il trouve à portée de ses doigts et fait sentir le .poids de ses faibles mains aux animaux domestiques : abandonné à ses instincts^ il ne demande qu'à étendre sa petite tyrannie aux parents, aux serviteurs, aux camarades.

Un tel penchant est tout-puissant pour le mal comme pour le bien, suivant qu'il est abandonné à la passion ou dirigé par la raison^ Dans ce dernier cas, la justice est sa règle et la vérité son but. Dans le premier, il viole le droit d'autrui, ne recule devant aucun méfait et se confond absolument avec le penchant d'égoïsme des auteurs.

Ce penchant, qui porte l'individu à tous les actes nécessaires à sa conservation, n'est pas bien défini et semble ressortir presque entièrement à la vie animale : il tient en tout cas beaucoup plus de l'instinct que de l'intellect. Tous les êtres vivants ont tendance à se défendre et sont, à un certain point de vue.

égoïstes. L'homme, tout raisonnable qu'il soit, est un animal et ne saurait échapper à la loi commune.

Ualtruisme ou la sympathie est un penchant nettement supérieur dont nous avons par contre le privilège et Thonneur. Il nous pousse à rechercher la société de nos semblables, à les secourir dans leurs besoins, à les défendre dans le danger. Il nous fait aimer la famille, la patrie, l'humanité ; et notre sollicitude n'est pas moins vive en s'étendant au plus grand nombre. Nous embrassons dans un même amour tous les hommes, nous souffrons de leurs douleurs, nous partageons leurs joies et leurs espérances, et nous redisons avec Térence :

Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.

Mais le penchant humanitaire est complété et mille fois dépassé par le penchant religieux qui nous élève vers TAuteur de toutes choses comme vers notre Père et nous fait aimer dans tous les hommes non seulement nos semblables, mais nos frères. Ce penchant

— i83 — nous est si spécial, que l'anthropologiste de Quatrefages le distinguait entre tous et en faisait la caractéristique de l'espèce humaine.

La religion se retrouve chez tous les peuples. Il y a chez tout homme, même barbare, un penchant inné qui le porte à respecter, craindre, aimer, prier ce Dieu dont il sait qu'il est la créature et le sujet. Toutefois, hâtons-nous de le dire, la religion ne se réduit pas à un penchant : elle s'adresse à la fois à l'esprit et au cœur, elle comprend l'idée religieuse et le sentiment religieux, et, s'appuyant avant tout sur la liberté, naît d'un acte délibéré de la volonté.

La superstition n'est pas la religion : elle n'en est qu'une mauvaise et attristante déformation, et résulte de la prédominance du sentiment sur l'idée. Elle attribue faussement une vertu supérieure à de vaines formules, à des rites mécaniques, à des objets grossiers, et est absolument opposée à la religion, qui réclame avec l'hommage du cœur et des lèvres un culte idéal en esprit et en vérité.

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