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CHAPITRE III

Passions.

Les plaisirs et les douleurs de toute sorte provoquent en notre âme des appétits ou des répugnances absolument instinctifs; et c'est sur ces sentiments passagers que naissent et se grefifent en quelque sorte les mouvements plus intenses, plus durables de la sensibilité qui constituent les passions.

La passion est donc le mouvement naturel et spontané de la sensibilité qui, répondant à la connaissance d'un objet, le poursuit ou s'en éloigne suivant qu'il y a plaisir ou peine.

Bossuet ne comprend pas autrement la passion. « Nous pouvons la définir, écrit-il, un mouvement de Tâme qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne. Si j'ai faim, je cherche avec passion la nourriture nécessaire; si je suis brûlé par le feu, j'ai une forte passion de m'en éloigner » (i).

On ne s'expliquerait pas à première vue pourquoi la passion est généralement définie un mouvement de Vâme^ si l'on ne savait la nature mixte de notre être et la grande difficulté qui en résulte pour comprendre l'immatériel. Le langage est forcément imparfait quand il s'agit d'exprimer les choses psychiques. Il faut se prêter à ces exigences inéluctables et ne pas réclamer dans les termes une impeccable rigueur ni une appropriation absolue. L'important est de s'entendre sur les mots et leurs définitions. C'est ce que le savant évêque de Meaux s'est appliqué à démontrer. « Ces appétits, ou ces répugnances

(i) Connaissance de Dieu et de soi-même^ chap. I, parag. 6.

et ces aversions, écrit-il, sont appelés mouvements de Vâme^ non qu'elle change de place, ou qu'elle se transporte d'un lieu à un autre ; mais c'est que, comme le corps s'approche ou s'éloigne en se mouvant, ainsi l'âme avec ses appétits ou aversions s'unit avec les objets ou s'en sépare » (i).

Pour naître, la passion doit être provoquée.

Dès qu'un bien sensible est connu, il excite une vive attraction sur l'animal, et la passion n'est pour ainsi dire que la réponse de l'appétit aux avances du bien. C'est là le caractère d'une puissance passive^ et le nom même de passion l'exprime très nettement»

Tous les anciens auteurs l'ont noté et y ont vu un nioyen de distinguer les facultés appétitives des facultés cognitives.

Il y a sans doute pour ces dernières une impression qui les met en mouvement. Mais la différence n'en existe pas moins. Dans la connaissance, l'objet se présente au sujet, le pénètre, grave en lui son image ; dans l'amour, au contraire, c'est le sujet qui va à l'objet qui le séduit et s'unit intimement à lui.

(i) Loc. ciu

itefois ce qui caractérise la passion et la distingue essentiellement de la connce, c'est son but : elle se rapporte ivement à ce qui est utile ou agréable, icultés appétitives n'ont qu'un terme :

isir. La connaissance n'est, pour elles, moyen d'y parvenir. Posséder le bien iouir, voilà leur objectif. Elles ont donc, ertain point de vue, un caractère moins éressé que les facultés cognitives ; mais t elles les complètent et contribuent à iT le plein exercice de la vie.

aut d'autant plus s'attacher à l'exacte tion que nous venons de donner, que jaire n'en tient pas compte et tend à ne ans les passions que leur exubérance, excès et leurs débordements. Nombre urs épousent l'opinion commune, sans endre le tort qu'ils font à la philoso- Tel est le cas d'un professeur, d'ordimieux inspiré, M. Fonsegrive.

^ans le langage philosophique^ écrit-il, s du mot passion semble de plus en plus treindre à ce qui, dans les sentiments, petits ou les penchants, est violent et

excessif. C'est en ce sens que nous allons prendre le mot passion.

« Si nous considérons la passion de ce point de vue, nous la verrons naître de la prédominance d'une image ou d'une tendance qui forme centre, attire à elle les autres tendances, rompt à son profit leur équilibre naturel et crée ainsi dans l'être une monstruosité. La passion est donc obsédante^ exclusive et dé for matrice. Elle est obsédante, car elle reparaît à tout propos, se montre partout.

« La bouche parle de l'abondance du cœur, »

on trouve toujours à parler de ce qu'on aime. Elle est exclusive, car elle absorbe les autres tendances et détruit toutes celles qui lui sont contraires. L'avarice exclut les sentiments d'humanité, l'amour du jeu fait périr les sentiments de famille et même d'honneur, etc.

Elle est déformatrice, car elle attire à elle et fait servir à ses fins les représentations et les tendances qui devraient normalement recevoir une autre destination. Le joueur s'excusera de jouer par la nécessité d'entretenir sa famille; c'est une déformation de ce genre qu'expriment les vers célèbres que Molière a

luits de Lucrèce dans le Misanthrope te II, scène v) :

>âle est en blancheur au jasmin comparable, loire À faire peur une brune adorable, etc. » (i)«

>uoi qu'en dise notre auteur, ce qui mêle onfond l'abus et l'excès des passions avec 'légitime usage et leur exercice normal, l'est pas le langage philosophique, c'est angue commune. On ne dit vulgairement 1 homme qu'il est passionné que quand il )éit plus à la raison et s'abandonne à ses ivais instincts. Le philosophe, lui, sait i — ou doit savoir — que l'homme est tou- ''S passionné, et qu'il trouve dans ses apts la source féconde de ses résolutions et es actes : il ne saurait concevoir la con- ;sance sans appétit, la sensibilité commune 5 la sensibilité affective. A bien dire, tout [ui dans la conscience n'est pas actif est >if, tout état psychique que nous subis- 5 sans le produire est une passion^ et les iens auteurs ne se sont pas trompés sur la :ur du mot. Pourquoi les modernes se

FoNSEGRiYE, Psjrchologîe^ pp. 269-370.

montreraient-ils] moins exacts et moins rigoureux?

Les passions font partie intégrante de notre nature : elles ont dans l'économie vivante un rôle des plus importants, des plus nécessaires, sur lequel nous reviendrons dans un chapitre spécial. Mais nous n'avons garde de méconnaître leurs excès. Ils sont si fréquents, si fertiles en douleurs et en catastrophes qu'ils voilent en quelque sorte les vertus de la vie affective, et accaparent dans la bouche du vulgaire le nom même de « passions ». Nous les étudierons à part, et nous opposerons à ces navrants désordres les remèdes infaillibles, les règles sûres qu'enseignent la raison et la foi pour la conduite de la vie.

Toute la morale est là. Ce n'est pas seulement la religion qui l'impose à notre cœur, c'est l'hygiène qui en montre les avantages sanitaires et la recommande à notre raison.

Que de misères morales, que de maladies physiques seraient épargnées aux pauvres humains, s'ils restaient toujours dociles aux enseignements de la science, humble mais fidèle servante de la foi !

Les débordements des passions sont la source de tous nos maux. La vie de l'humanité, la vie de chacun de nous en est pleine ; mais la responsabilité n'en revient pas — il faut se le rappeler — à l'instinct aveugle et brutal, mais bien à Tintelligence mal éclairée ou à la volonté coupable. La passion obéit normalement aux facultés psychiques : que l'intelligence se trompe ou que la volonté défaille, cette passion se met au service de l'erreur ou du vice, et la hiérarchie des puissances de notre être se trouve renversée. Si l'éducation n'a pas développé et affermi la volonté, si le caractère n'a pas la force de contenir les penchants et les désirs de la nature ou de les vaincre quand ils s'agitent, le cœur usurpe audacieusement le pouvoir, et, gouvernant l'homme tout entier, l'entraîne fatalement dans le désordre et les pires excès.

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