CHAPITRE IV
Variétés des passions.
Toute la philosophie, depuis Aristote et les scolastiques, s'accorde à classer les différentes passions d'après les caractères les plus généraux qu'elles présentent et à en reconnaître onze au cœur de l'homme. Commençons par les énumérer.
C'est d'abord Vamour^ qui nous attache à un objet utile ou agréable, présent ou absent. On cherche à s'unir à cet objet, on tient d'autant plus à l'avoir à soi qu'on ne le possède pas encore.
La haine au contraire n'a qu'un but : celui d'éloigner de nous et de tout ce qui nous
touche un objet reconnu mauvais, de nous en débarrasser et de le faire disparaître.
Le désir est l'appétition de ce que nous aimons, quand il est absent. On a remarqué que l'amour est la forme la plus élevée du désir.
LWer^ïOW est rinclination qui nous porte à nous éloigner d'un mal qui nous menace ou nous poursuit. Il y a beaucoup d'analogies entre Taversion et la haine.
La joie est la satisfaction du cœur qui, arrivé au terme de ses désirs, possède son bien et en jouit.
Latrisiesse est l'état de l'âme sensible tourmentée par le mal et ne pouvant pas s'en séparer. On lui donne souvent le nom de douleur.
L'audace (hardiesse ou courage) veut s'unir à l'objet aimé en dépit des plus rudes obstacles : elle nous excite à les affronter, à n'épargner aucun effort en vue du bien à acquérir.
La crainte est un sentiment d'impuissance qui nous étreint et nous abat : il tend à nous éloigner d'un mal menaçant, grave et presque inévitable.
U espérance nous porte vers un bien d'accès difficile, mais reconnu possible, qui est d'autant plus convoité qu'il est moins sûr.
ht désespoir est provoqué par la conviction, vraie ou fausse, que le bien en vue ne sera jamais obtenu ou que le mal redouté ne pourra être évité.
La colère est le mouvement qui nous porte à repousser par la violence ce qui nous gêne ou nous fait du mal, à nous délivrer et à nous venger des personnes ou des choses nuisibles.
Par une exception singulière, cette dernière passion, la onzième, n'a pas de contraire.
Tandis que l'espérance s'oppose au désespoir, Tamour à la haine, le courage à la crainte, le désira l'aversion, la joie à la tristesse, aucune passion ne peut être mise en regard de la colère, « si ce n'est, observe justement Bossuet, qu'on veuille mettre parmi les passions l'inclination de faire du bien à qui nous oblige ; mais il la faut rapporter à la vertu, et elle n'a pas l'émotion ni le trouble que les passions apportent. »
Tous les anciens s'accordent à diviser les onze passions en deux grandes classes, selon
— 5p — qu'elles se rapportent à Vappétit concupiscible ou à Vappétit irascible. Le premier est excité simplement par la présence ou l'aJDsence de robjet; le second Test encore par les difficultés qu'on rencontre à atteindre le bien proposé ou à fuir le mal. Comme le dit très bien M. Fonsegrive «l'appétit concupiscible a pour objet les fins, et l'irascible, au contraire, les moyens vis-à-vis de ces fins. » Le premier comprend six passions : l'amour et la haine, le désir et Taversion, la joie et la tristesse; le second en embrasse cinq seulement : l'espérance et le désespoir, Taudace et la crainte, et enfin la colère.
« L'appétit irascible, remarque Bossuet, serait appelé plus convenablement courageux.
Les Grecs, qui ont fait les premiers cette distinction d'appétits, expriment par un même mot la colère et le courage; et il est naturel de nommer appétit courageux celui qui doit surmonter les difficultés. Et on peut joindre les deux expressions d'irascible et de courage ; parce que la colère est née pour exciter et soutenir le courage.
« Quoi qu'il en soit, la distinction des pas^
— 5i — sions en passions dont Tobjet est regardé simplement comme présent ou absent, et en passions où la difficulté se trouve jointe à la présence ou à Tabsence, est indubitable. Et, quand nous parlons de difficulté, ce n'est pas qu'il faille toujours mettre dans les passions qui la présupposent un jugement exprès de Tentendement, par lequel il juge un tel objet difficile à acquérir; mais c'est que la nature a revêtu les objets dont Tacquisiiion est difficile de certains caractères propres, qui, par eux-mêmes, font sur Tesprit des impressions et des imaginations différentes. » (i)
La différence des deux appétits est si grande, si caractérisée que saint Thomas n'hésite pas à les attribuer à deux puissances distinctes. Aucune donnée positive ne permet d'approfondir la question surcepoint, et tout se borne à une hypothèse. Quoi qu'il en soit, la réunion des deux espèces d'appétits permet à l'animal de satisfaire ses besoins et d'atteindre sa fin. Ce n'est pas assez pour lui de sentir une secrète tendance vers le bien qui lui
(i) Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. I §6.
convient, ou une intime aversion pour le mal qui lui est contraire ; il lui faut encore être armé pour résister à toutes les forces du dehors qui s'opposent à son bien, qui lui causent préjudice ou lui font du mal. C'est à ce double but que répondent les deux appétits. Par le concupiscible, l'animal recherche ou fuit ce qui lui est désignépar les sens comme utileou nuisible, agréable ou mauvais; par l'appétit irascible, il repousse énergiquement tout ce qui s'oppose à son bien, contrarie son action, l'attaque dans ses avantages ou dans sa vie.
Les deux appétits sont si bien distincts qu'on les voit quelquefois s'opposer et se combattre. L'inclination de la concupiscence peut par exemple ne pas s'accorder avec Tappétit irascible, et dans ce conflit il faut que l'un des deux l'emporte sur l'autre. L'animal, partagé entre l'appétit qui demande à Jouir et celui qui court aux obstacles pour les surmonter, doit céder à l'un ou l'autre : tantôt il s'en tient à l'appétit concupiscible, tantôt il s'abandonne à l'irascible.
Mais une telle opposition est rare ; et, à
bien dire, les deux appétits coopèrent utilement, chacun dans son genre, à l'action de ranimai. Leurimportance estloin d'être égale.
L'appétit concupiscible est Télément fondamental de la vie alBFective. L'irascible est en quelque sorte l'aide et le complément de l'autre : il a pour but de le seconder, en combattant toutes les forces extérieures qui empêchent l'animal de posséder ce qui lui est utile ou agréable ou qui tendent à lui faire du mal. Aussi les passions qui en dérivent ne sont-elles pas primordiales : elles trouvent leur point de départ et leur terme dans les mouvements de l'appétit concupiscible. C'est le plaisir qui les fait naître, et c'est le plaisir qui résulte de leur soulèvement. Supposons par exemple qu'un animal soit blessé. Il éprouve la douleur qui suscite la colère, il se venge, et sa passion satisfaite entraîne le plaisir. Le cycle est fatal et va toujours du plaisir (ou de son contraire la douleur) au plaisir : la concupiscence est l'origine et le terme de toutes les passions.
Si l'appétit irascible est manifestement inférieur au concupiscible au point de vue de
la genèse, il lui est très supérieur à celui de la nature sensible. Tandis que l'appétit con* cupiscible ne vise uniquement que le plaisir, l'irascible se porte aux obstacles, affronte les difficultés et les périls. Il se rapproche ainsi, comme l'observe saint Thomas (i), de la volonté qui en vue d'une fin à atteindre use de moyens qui ne sont ni commodes ni doux à la sensibilité. Aussi la colère qui est un puissant désir de vengeance ne s'observe pas chez tous les êtres : on ne la rencontre que chez les animaux supérieurs qui se rapprochent davantage des êtres doués d'intelligence et de raison. On ne parle pas ici de l'ignoble colère, passion déchaînée qui est un vice capital, mais de la passion véhémente qui, mise au service du bien, est capable d'excellents résultats. La colère ainsi comprise, c'est le courage, comme Ta ditBossuet. Les hommes qui ressentent cette vaillante et généreuse passion comptent parmi les meilleurs : on les aime, et surtout on les estime plus que ceux dont tout le goût se concentre
{i) De sensu et sensato, lect. i. a.
dans le plaisir. C'est pourquoi Platon attribuait à Tappétit irascible un siège plus noble, plus élevé qu'à Tappétit concupiscible : il le plaçait dans la poitrine et reléguait l'autre dans l'abdomen. Cette localisation, est-il besoin de le dire, n*a aucun fondement, et nous n'en voulons retenir que la louable intention.
Les passions des deux appétits se ramènent à deux catégories distinctes, suivant la nature deFobjet qu'offre la connaissance. Est-il bon, la passion y tend ; est-il mauvais, la passion s'en écarte ou le repousse. C'est ainsi qu'il y a des passions attractives et des passions répulsives qui s'opposent exactement dans chaque classe. Seule, la colère fait exception, n'ayant pas de contraire. Pour l'appétit concupiscible, il y a trois passions attractives : l'amour, le désir, la joie; trois répulsives : la haine, l'aversion, la tristesse* L'appétit irascible comprend, en dehors de la colère, deux passions impulsives : l'espérance, le courage, et deux dépressives : le désespoir, la crainte.
Les passions ne se divisent pas seulement
en deux groupes d'appétits-: dans chacune de ces catégories, elles se distinguent de diverses manières. La différence s*accuse, en présence d'un même objet, au point de vue des degrés où se trouve arrivée la puissance à son égard. Il y a entre les passions d*un même appétit une sorte de gradation, une véritable hiérarchie. L'amour, le désir, la joie par exemple, se rapportent au même bien, mais pas de la même manière : ces trois passions sont très distinctes. L'une affectionne le bien, l'autre le poursuit, la troisième seule le possède.
Une autre diff'érence surgit à propos de l'opposition des objets : c'est ainsi que la joie née de la présence du bien se distingue absolument de la tristesse que cause la présence du mal. Il n'y a pas à insister sur ce point.
Toutes les passions se ramènent-elles aux onze que nous avons énumérées et que la tradition philosophique a toujours admises?
Plusieurs auteurs, et en particulier Descartes l'ont contesté, mais sans grand succès. Il est sage de s'en tenir à l'opinion des anciens.
Leur classification, dirons-nous avec M. Fon-
segrive, « n'est peut-être pas parfaite, mais telle quelle, elle a ses mérites et il est plus aisé de la critiquer que d'en trouver une autre plus satisfaisante. » L'illustre Bossuet a très exactement établi que les passions nouvelles inventées par des philosophes d'imagination n'ont rien de spécifique et rentrent facilement dans les catégories classiques.
<c Outre les onze principales passions, dit le savant évêque, il y a encore la /ro«/e, Venvie, Vémulation^ Vadmiration et Vétonnementj et quelques autres semblables ; mais elles se rapportent à celles-ci. La honte est une tristesse ou une crainte d'être exposé à la haine et au mépris pour quelque faute ou pour quelque défaut naturel, mêlée avec le désir de le couvrir ou de nous justifier. L'envie est une tristesse que nous avons du bien d'autrui, et une crainte qu'en le possédant il ne nous en prive; ou un désespoir d'acquérir le bien que nous voyons déjà occupé par un autre, avec une forte pente à haïr celui qui semble nous le détenir. L'émulation, qui naît en l'homme de cœur quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme l'espérance de les pouvoir
faire parce que les autres les font, et un sentiment d'audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L'admiration et Tétonnement comprennent en eux ou la joie d^avoir vu quelque chose d^extraordinaire et le désir d'en savoir les causes aussi bienqMe les suites, ou la crainte que, sous cet objet nouveau, il n y ait quelque péril caché, et l'inquiétude causée par la difficulté de le connaître; ce qui nous rend comme immobiles et sans action, et c'est ce que nous appelons être étonné.
ce U inquiétude^ \qs soucis^ la, peur, Ve^roi, Vhorreur et Vépouvante ne sont autre chose que les degrés différents et les différents effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu'il poursuit ou qu'il possède entre en inquiétude. Si les périls augmentent, ils lui causent de fâcheux soucis; quand le mal presse davantage, il a peur; si la peur le trouble et le fait trembler, cela s'appelle effroi et horreur; que si elle le saisit tellement qu'il paraisse comme éperdu, cela s'appelle épouvante.
« Ainsi il paraît manifestement qu'en quelque manière qu'on prenne les passions
et à quelque nombre qu'on les étende, elles se réduisent toujours aux onze que nous savons...
a Quelques-uns pourtant (i) ont parlé de Vadmiratîon comme de la première des passions, parce qu'elle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau avant que de l'aimer ou de le haïr ; mais si cette surprise en demeure à la simple admiration d'une chose qui paraît nouvelle, elle ne fait en nous aucune émotion, ni aucune passion par conséquent ; que si elle nous cause quelque émotion, nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que nous avons expliquées » (2).
Citons enfin un sentiment ou une passion dont ne parle pas Bossuet, et que les anciens ont voulu parfois ajouter à la liste classique : la compassion. 11 n'est pas difficile d'y voir une dérivée de la tristesse. La compassion n'est pas autre que le chagrin éprouvé en
(i) Il s'agit de Descartes. Voir Les Passions, part. II, (2) Op. cit.
— 6o — face du malheur d*autrui, où l'on voit en quelque sorte un malheur personnel (i).
La classification traditionnelle embrasse exactement toutes les passions, parce qu'elle se borne à comprendre leurs principaux éléments. Toutes les passions particulières s'y ramènent. C'est ainsi qu'une passion très répandue,r/7i^arice ou la cupidité^ rentre nécessairement dans V amour des richesses et n'a pas besoin d'un cadre spécial.
(i) Saint Thomas, Qq. dispp., q. xxvi; de passion, animœ. a. 4, c.