CHAPITRE V
Nature des passions.
Les passions sont les manifestations de la vie affective et relèvent toutes de la vie animale. Leur nature organique ne nous paraît pas contestable. Cependant il est bon d'y insister à rencontre de quelques auteurs qui regardent certaines passions comme supérieures aux autres et purement intellectuelles.
Une telle opinion ne nous étonne pas, venant des cartésiens et des éclectiques; elle nous paraît singulière sous la plume des scolastiques. On nous dit même qu'elle
: au Docteur Angélique. Ecoutons i commentateur, sinon le plus aumoins le plus littéral, M. Vallet :
a, dit-il, une différence marquée ilectaiion et la joie, entre la douleur sse. La délectation est une passion, lin sejitiment ;\\dL délectation est le Tappétit concupiscible et on la iz les animaux ; la joie est le plaisir ? Vappétit siipériein-' en présence de ?t que seuls peuvent goûter les êtres aison. Au reste, la délectation senêtre approuvée par la raison et nsi une source de joie, mais la joie oujours au-dessus de la portée des ois aussi Thomme éprouve dans sa >ensations agréables dont sa raison m de se réjouir. La délectation a ens plus étendu que la joie, îut faire les mêmes remarques sur et la tristesse. Celle-ci appartient eule et c'est la pensée d'un mal sible qui lui donne naissance ; : engendrée par une sensation péurtout par une lésion dans l'organe
du toucher. Mais il arrive souvent que la douleur devient une cause de tristesse, quand la raison, au lieu de réagir, se replie sur elle et la considère dans ce qu'elle a de fâcheux » ( i ). Nous avons peine à croire que saint Thomas ait soutenu de pareilles propositions, et nous préférons nous en tenir à ce texte très-précis du saint Docteur : a La tristesse est une forme spéciale de la douleur, comme la joie est une espèce de délectation » (2).
L'unité du composé humain est établie, incontestable ; et on ne saurait admettre, sans la rompre, qu'une seule passion w appartienne à Tâme seule » ou au corps seul. La passion a toujours sa racine dans l'organisme vivant et sentant, et elle participe à l'âme dans une mesure variable : elle tient nécessairement au composé. Il est clair que certaines passions sont plus relevées que les autres, mais toutes ont une base sensible, un siège encéphalique.
Aucune passion n'est exclusivement propre à rhomme. La bête possède les onze passions
(i) Vallet, La Vie, p. i55-i56,
{2) Som, théoL, i a, q. xxxv, a. 2, c et ad 3.
que nous avons notées, et particulièrement la joie et la tristesse. On comprend que les cartésiens les leur contestent; mais comment des partisans de la philosophie traditionnelle pourraient-ils nier les prérogatives de l'âme sensible et refuser à l'animal la vie affective? L'unité vivante ne leur impose-t-elle pas cette vérité avec une exigence inéluctable ?
On se rappelle le cartésien Malebranche qui, maltraitant un chien et entendant ses hurlements plaintifs, répétait encore : « Il ne souffre pas, il ne sent pas ! » Cette amusante boutade a toujours paru singulière et fausse à ceux qui comptent avec la raison et avec les faits. On ne nie pas la douleur, on la constate. Qui voudrait nier de même la joie, la tristesse chez l'animal serait dans le
mauvais cas de Malebranche et dans
l'erreur.
Saint Thomas semble refuser la joie à la bête (i). Pourquoi? Nous n'arrivons pas à comprendre cet exclusivisme, et nous sommes
(i) « Gaudium non attribuimus brutis animalibus, sed solum nomen delectationis.» Sont, theol. t a, 2 ae, q. XXXI, a. 3, c.
disposé à le mettre au compte d'une erreur de copiste. La joie est une véritable passion, très manifeste, très expansive : elle appartient à tous, bêtes et gens. Qui voudrait aujourd'hui le contester? Sans doute, chez l'homme, cette passion acquiert comme toutes les autres des caractères à part^ en participant à la vie psychique ; mais elle ne cesse pas alors d'être organique : elle est essentiellement d'ordre sensible. Le chien qui au retour de son maître manifeste bruyamment sa satisfaction par ses cris, ses gambades, ses caresses, par l'agitation de sa queue, nous paraît en proie à la joie. Dira-t-on qull témoigne seulement de la délectation ? C'est impossible ; car il n'y a pas de différence notable entre les deux passions, ou plutôt les deux passions n'en font qu'une sous deux dénominations distinctes.
Le même chien, qui s'est attaché à son maître et qui vient à le perdre, accuse un abattement profond, s'agite vainement, hurle lugubrement, pleure en quelque sorte, refuse de manger, se couche sur la tombe de son ami : toutes marques de là tristesse. Les sco-
lastiques affirment que c*est de la douleur.
Qu'en savent-ils ? Ne prétendent-ils pas, contradiction singulière, que la douleur provient d'une sensation extérieure, pénible, voire même d'une lésion ? Où est la sensation du dehors, où la lésion organique dans l'exemple que nous citons? Toute la passion est d'ordre interne et seulement provoquée par l'imagination animale.
De même que l'homme, la bête éprouve la tristesse, la joie : voilà notre opinion, et nous estimons qu'elle sera partagée par tous ceux qui s'en tiennent à l'observation, et ne s'en rapportent pas aveuglément à la tradition, quelque respectable qu'elle soit.
Nous n'avons pas été peu surpris de voir récemment un professeur de l'Université de Gand, le D*" J.-J.Van Biervliet, soutenir l'opinion ancienne, sans apporter du reste à l'appui la moindre preuve. « // existe, dit notre confrère, une tristesse et une joie de V esprit : ces sentiments, que j'appellerai intellectuels, revêtent la forme d'un jugement, lequel exprime le regret ou la satisfaction causés par un fait accompli. La tristesse du pénitent qui
-^T réprouve le mal qu'il a fait, ne doit pas être sejisible; la joie du juste qui soufifre pour la vérité peut demeurer toute spirituelle. Ces mouvements de Tâme sans contre-coup dans Vorgajiisine sont relativement rares; presque toujours la tristesse et la joie agitent l'être entier, esprit et matière. Les sentiments que j'ai appelés intellectuels sont gouvernés sans peine par la volonté ; les sentiments proprement dits, qu'autrefois on désignait sous le nom de passions et que de nos jours on appelle plus volontiers a émotions » ébranlent l'organisme, troublent l'intelligence, paralysent la volonté. » (i)
Il y a dans cette page une telle confusion des mots et des idées, que nous renonçons à l'éclaircir. Les sentiments, comme nous l'expliquerons ailleurs (2), ne résultent que de l'application de la vie affective au service des idées : ils ne sauraient être purement intellectuels. Comment, d'ailleurs, dans la doctrine traditionnelle et catholique, pourrait-on ex-
(i) Revue des questions scientifiques de Bruxelles^ 2« série, t. XVI, 20 juil. 1899, p. 61.
(2) Voir chapitre xiii, p. 173.
pliquer dès « mouvements de Tâme sans contre-coup dans l'organisme » ? Comment un médecin peut-il admettre, dans les conditions physiologiques de l'existence, l'indépendance absolue de Pâme du corps qu'elle informe et qu'elle anime î Et, pour en venir aux exemples cités, à quelles inconséquences arrive la thèse aventureuse du D^ Van Biervliet?
Ce pénitent qui h* est triste que dans son âme ne souffre donc pas dans son corps, n^a pas le cœur en peine ; ce Juste qui a Tâme en joie n'éprouve donc aucune satisfaction sensible, n^ a pas de cœur !
Notre auteur a si bien senti l'impossibilité physiologique et rationnelle d'un pareil phénomène qu'il le dit relativement rare. Il aurait été mieux inspiré en déclarant avec tous ses confrères que la sensibilité est inséparable des facultés psychiques et qu'elle s'associe nécessairement et toujours à leur exercice.
On ne s^est pas contenté de contester la nature sensible et organique des passions, on a poussé l'esprit de système jusqu'à nier leur
existence même. De graves auteurs ont prétendu du moins les caractériser par leurs excès. Le vulgaire ne désigne-t-il pas tous les égarements du cœur par le terme de « passions » ? C'est un véritable abus de langage, mais il est ici sans conséquence : il devient intolérable quand on le rencontre sous la plume de philosophes tenus à la rigueur des expressions, parce qu'il est contraire à la vérité et à la logique.
Les passions, déclarent-ils, sont des mouvements de la sensibilité qui accaparent l'attention, troublent le jugement, paralysent la liberté et nous entraînent fatalement dans des excès sans nom, où notre raison, notre intérêt et notre devoir sont absolument sacrifiés. Le professeur A. Franck, du Collège de France, s'est surtout montré très catégorique dans cette étrange opinion, qui fait une con»fusion complète des désordres passionnels avec la passion même :
« Les passions, écrit-il, loin d^être, comme on le répète sans cesse, l'expression fidèle des lois de la nature, sont précisément le contraire et ne dôive?it pas être tetiues pour