‹ La vie ambiguëChapitre 5 sur 9 · LA VIE АМВЮШ · texte numérisé non relu

LA VIE АМВЮШ

laisser à la maison. Piotre Ivanovilch, qu depuis deux années m'a bravée et n'a pas mis les pieds ici, est venu cette année; il continue à me braver et me parle à peine. Je n'y fais aucune attention, mais seulement, deux fois par jour, quand il embrasse longuement ma main, je me détourne et tâche d'embrasser l'air au lieu de son front, car il s'exhale toujours de sa personne une odeur de bottes cirées au goudron. Imaginez que maintenant on a inventé un nouveau parfum « cuir de Russie », et Piotre Ivanovitch, exprès pour me déplaire, s'arrose de ce parfum. Je suis une très grande patriote, je ne parle et n'écris que le russe, je puis même consentir à aimer « la fumée de la patrie », mais je ne puis supporter sa puanteur.

Expliquez-moi, chère Comtesse, pourquoi la belle-mère est tenue pour une créature détestable que tous doivent haïr. Cependant, dans les autres familles, la belle-mère compte comme une personne, mais pour mes gendres, je ne suis pas quelqu'un, mais une dinde pleine d'argent. Comme vous savez, il y a des dindes truffées, et vraiment, il me semble, parfois, qu'ils sont autour de moi avec des fourchettes et me piquent de tous côtés pour prendre les plus grosses truffes; et tous sont

des gentilshommes, et s'ils m'étaient étrangers, tout serait très bien, et je les recevrais avec grand plaisir à Znamienskoié, et Piotre lvanovitch ne porterait pas dans sa poche une usine de cuir. Que Dieu me fasse seulement marier au plus vite Naditchka; je leur donnerai tout, je garderai pour moi 30.000 de revenu pour ne pas mourir de faim, et je m'installerai à Florence ou à Rome. A propos que dites-vous des affaires de Rome ? Pauvre Pape !

Je vais lui broder des pantoufles et les lui envoyerde la partd'une inconnue delaRussie.

Au revoir, chère Comtesse, écrivez-moi plus souvent.

Votre bien dévouée,

E. Khivobokaia.

Aujourd'hui, pendant le diner, Piotre lvanovitch, afin de m'attrister, a appelé le Pape : imbécile et maladroit. A cela j'ai dit : Tous les hommes ne peuvent pas être aussi habiles que le conseiller d'Etat Boubnovsky, — et il faut vous dire que ce Boubnovsky est un usurier auquel Piotre lvanovitch doit beaucoup d'argent. Il m'a punie de cela en allant dormir sans me dire adieu, et j'en ai profité pour vous écrire cette lettre, parce que mes mains ne sentent pas les bottes.

De M. I. Boiarova

(Reçue 10 juillet.)

Chère Kitie,

Il m'est nécessaire d'aller en ville. J'ai laissé à Hippolyte Nicolaievitch un billet lui disant que tu m'as demandé d'y aller pour les affaires de notre Société. Si tu le vois, invente quelque chose.

Mary.

ХХП De A. V. MojaUky

(Reçue 16 juillet.)

Chère Kitie,

Je suis peut-être très coupable envers toi; sans doute, ta lettre est chez moi à la campagne, mais je ne puis encore me débarrasser d'Odessa. La liquidation de mes affaires touche à sa fin. J'ai consenti à tout, il était impossible d'agir autrement. Dans trois semaines, j'espère être à ta campagne de Peterhoff.

Ici, les Sapounopoulo m'ont emmené à leur luxueuse campagne au bord de la mer, et, par tous les moyens, on me donne à comprendre qu'il me faut épouser la fille grecque. La tante, une horrible créature que j'ai surnommée « Éuménide », m'a un jour conseillé franchement d'essayer, me faisant espérer que je n'aurais pas un refus, et puis, qu'est-

ce qu'un refus?... Je ne dis rien, je n'ai répondu ni oui, ni non, mais quand tout sera fini chez le notaire, je me sauverai immédiatement et avec une telle rapidité que je lenr rappellerai leur célèbre compatriote « Achille aux pieds légers ».

Au revoir, à bientôt, ma chère Kitie. Ecrismoi à Odessa.

Ton A. M.

XXIU De M. F. Boiarova

(Reçue 19 juillet."

Chère Kitie,

Au nom de Dieu, reliens chez toi Hippolyte Nicolaievitch jusqu'au dernier train ; s'il ne joue pas aux cartes, propose-lui une promenade à Montplaisir.

A minuit, j'irai là-bas et serai prête à rester avec vous jusqu'au lever du soleil.

Ta Mary.

De la Princesse Krivobokaia

(Reçue 15 août.)

Chère Comtesse,

Je viens d'arriver à Pétersbourg, et de fatigue je ne sens plus mes pieds. J'ai trouvé Olga en très bonne santé, mais elle a une horrible peur de l'accouchement : c'est pourquoi il m'est absolument impossible d'aller, même pour quelques heures, vous faire visite à Peterhoff. Soyez aimable comme toujours et venez dîner chez moi demain : nous parlerons longuement.

Ne pourriez- vous pas, chère Comtesse, m< prendre Naditchka pour une ou deux semaine! et la garder chez vous à Peterhoff jusqu'ï l'accouchement d'Olga? vous m'obligeriez beaucoup. N'ayez pas peur de son caractère elle n'est insupportable qu'avec moi; che;

vous, elle sera très douce : c'est un ange, quand elle veut.

Votre bien dévouée, E. Krivobokaia.

P. -S. — Si vous apprenez que quelqu'une de vos connaissances de Peterhoff veut enlever Naditchka pour l'épouser, je vous en prie, faites la sourde oreille. Qu'elle se marie! A l'avance je pardonne et bénis.

De M. I. Boiarova

(Reçue 29 août.)

Chère Kitie,

Nous sommes revenus en ville si à l'improviste qu'il ne ma pas été possible d'aller chez toi te dire adieu. Kostia vient de m'annoncer que, dans une semaine, il part pour deux mois à la campagne. Son frère Michel est entré dans le même régiment, et la vieille Névieroff veut les réunir chez elle pour le partage des propriétés. Tu comprends que, devant être séparée de Kostia pour longtemps, je voulais le voir plus souvent pendant ces derniers jours, et Hippolyte Nicolaievitch était si las d'aller chaque jour de PeterhofF au Ministère qu'il a été très content de ma proposition de rentrer. Et pour toi aussi, il est temps de revenir : avec le temps qu'il

fait actuellement, Peterhoff est insupportable.

Est-ce que cette désagréable Naditchka est encore chez toi ? La dernière fois que nous avons déjeuné chez toi, el'e a tant coque té avec Koslia que c'était honteux à voir. Dès ce jour Kostia m'a dit qu'elle lui plaisait beaucoup. Il a sans doute dit cela pour m'agacer. (Ju'a-t-elle de bien ?

Ta Mary.

De M. I. Boiarova

(Reçue 2 septembre.) Chère Kitie,

A l'instant, la princesse Krivobokaia m'a dit que tu lui ramènerais demain Naditchka; c'est pourquoi je te prie instamment devenir dîner chez moi.

A propos, tu verras Michel Névieroff. A mon avis, c'est un charmant officier ; mais ton opinion sur lui m'intéresse. Devine qui était chez moi, hier, Nina Karskaia! Je pensais qu'après ses aventures à Paris elle n'oserait venir dans la société ; naturellement je ne l'ai pas reçue et j'espère que tu feras de même. Elle est venue sitôt à Pétcrsbourg afin de meubler à neuf sa maison ; elle se propose de beaucoup recevoir cet hiver ; mais qui donc ira chez elle ? 11 faut pourtant faire une différence entre les femmes dépravées et... les autres.

Ta Mary.

De A. V. Mùjaisky

(Reçue 4 septembre.)

Chère Kit ic

Les Grecs m'ont surpassé en ruse, ce n'est pas en vain qu'on lit dans les chroniques de Nestor : « Les Grecs sont rusés encore aujourd'hui. » Jusqu'à présent je ne puis leur rappeler Achille aux pieds légers et Sapounopoulo m'a déjà rappelé le « rusé Ulysse » ; il m'a tant entortillé dans ses aiïaires et combinaisons que je suis tout à fait dans ses mains. J'ai attendu ta lettre avec une impatience fébrile, j'espérais trouver en toi le soutien moral et quoi! toi, tu me conseilles de me marier! Il est absolument vrai que dans notre monde il n'y a presque jamais de mariages d'amour et que dans tout mariage il y a en jeu un intérêt quelconque ; mais toi, Kitie, tu ne connais

pas Sophie Sapouiiopoulo ! Bien qu'elle soit laide et jaune, si c'était encore une créature sympathique et surtout tranquille, je pourrais à la rigueur me mettre d'accord avec la nécessité; mais elle n'est en paix pas une seconde: ce n'est pas une femme, c'est une fièvre jaune qui marche. Voici, par exemple, notre emploi du temps des trois derniers jours.

Mercredi, à la campagne, il y a eu une représentation à laquelle est venu tout le grand monde d'Odessa (Odessa aussi a son « grand monde », c'est indispensable). Entre autres choses on a joué un proverbe de la propre composition de la fille: « Ce que femme veut, le mari le voudra. » Il va sans dire que j'ai joué le rôle du mari et que j'ai été obligé d'embrasser sa main dix fois ! Ce galimatias assommant a eu un énorme succès. Avanthier, ordre a été donné de ne recevoir personne, et toute la soirée a été consacrée à la leclure d'Eschyle dans l'original.

Comprends-tu toute l'horreur de ces trois mots : « Eschyle dans l'original » ? Pendant cinq heures, elle a lu avec emphase une tragédie écrite en une langue inconnue de moi, traduisant chaque phrase en français. Et j'étais obligé de faire acte de foi, bien que je sois convaincu qu'elle ne comprend pas plus

que moi le grec antique. Aux beaux passages, elle me tendait sa main que je serrais, et la lanle Euménide fermait les yeux et hochait la tète en signe d'approbation. Hier, beaucoup d'hôtes sont venus et, costumés, nous nous sommes promenés en mer. Je représentais un pacha turc et j'étais dans un canot avec un turban sur la tête et unkallian dans les mains. Je supporte tout avec patience parce que Sapounopoulo m'a donné « sa parole d'honneur grec » que tout serait fini le 15 septembre et qu'il me laisserait partir à Pétersbourg avec 5.000; et s'il me trompe encore? fan t-il donc se marier!

Non, Kitie, non c'est impossible, ce ne sera pas, jamais je ne me vendrai si bêtement, jamais cette noix d'or de la Grèce ne sera attachée au vieil arbre généalogique des Mojaïsky. Mieux vaut prendre le sac du mendiant et demander l'aumône ou se faire sauter la cervelle, que de remplir ce rôle misérable qu'elle m'a fait jouer dans le perfide proverbe.

Adieu, ma chère Kitie, ou tu me verras dans deux semaines heureux et oubliant près de toi l'Hellade d'Odessa, ou tu ne me verras plus, car je ne serai plus de ce monde. En ce cas, ne garde pas un mauvais souvenir de celui qui t'a aimé si ardemment.

De la Princesse Krivobokaia

(Reçue 26 septembre.)

Que pouvez-vous faire jusqu'à présent 5 Peterholï, chère Comtesse ? Je trouve le temps long1 à ne pas vous voir, et nos séances, sans vous, sont peu actives ; ces dames ne font rien et déjà se querellent.

La comtesse Anna Mikhaïlovna ne nous donne pas de repos. Son gendre Varaxine na pas été promu chambellan pour le 30 août, et elle devient maintenant méchante, archiméchante. Pour comble de malheur, cet imbécile d'Optine Га appelée dans un procèsverbal Anna Feodorovna : elle était si mécontente que j'ai dû aller chez elle pour demander pardon. Mais la plus grande histoire estai rivée à propos de Nina. On m'avait dit qu'il ne fallait pas la recevoir ; mais elle a commencé par

m 'envoyer 500 roubles au profit de notre Société, et, le lendemain, elle est venue me faire visite : comment ne pas la recevoir? Naturellement elle voulait être membre de notre Société. Mais quand, à la séance suivante, j'y ai fait quelques allusions, Anna Mikhaïlovna a tellement crié que j'ai été obligée de me taire. Que faire? Je ne voudrais pas renvoyer l'argent. — Optine me présente des comptes d'apothicaire, et notre caisse est toujours vide, — et il n'est pas convenable de prendre l'argent et de ne pas recevoir comme membre la donatrice. Alors j'ai usé de ruse; j'ai convoqué une réunion, hier, à huitheures, sachant bien qu'Anna Mikhaïlovna ne viendrait pas de si bonue heure.

Dès que la baronne Vizen et Viéra Bélevskaia ont été là, j'ai déclaré la séance ouverte et aussitôt j'ai proposé Nina. Ces dames ont consenti: Viéra par bonté, et la baronne pour contrarier Anna Mikhaïlovna, et j'ai immédiatement ordonné à Optine de dresser le procès-verbal. Anna Mikhaïlovna est arrivée à neuf heures, et quand on a lu le résultat du scrutin^ elle était verte de rage. Il sera intendant d'assister à sa rencontre, demain, avec Nina. Chère Comtesse, venez à la séance. Votre E. Kr-ivobokaia.

P. -S. — La baronne Vizen m'a dit en secret que Piotre Ivanovitch appelle notre société « La Société du sauvetage de la bellemère pour quelques heures ».

On croirait que je l'ennuie souvent de mes visites!

Télégramme de l). D. Koudriachine

(Reçu à Pétersbourg, le 10 octobre.)

Arrive après-demain pour une journée; m'arrêterai où toujours ; attendrai nouvelles à neuf heures soir.

KOUDRIACHIINE.

De A.-V. Mojabkij

(Reçue 16 octobre.)

Bien estimée Comtesse Catherine Alexandrovna,

J'ai l'honneur de vous informer que je me suis marié hier, en mariage légal, avec Mademoiselle Sophie Sopounopoulo. Je vous en fais part sur la demande pressante de ma femme. -

Toujours votre dévoué,

A. Mojaïsky.

Madame la Comtesse,

L'admiration tout à fait exceptionnelle que professe pour Vous mon mari et l'amitié dont Vous l'honorez me donnent le courage de me recommander à Vos bontés. Comme nous

avons le projet de passer une partie de l'hiver à Saint-Pétersbourg, permettez-moi d'espérer que Vous voudrez bien guider mes premiers pas dans le monde qui, dit-on, est si sévère et si froid pour les nouveaux arrivés. Une rose alpestre supporte difficilement le souffle glacial du Nord.

En attendant, veuillez agréer, Madame la Comtesse, l'assurance de ma haute considération.

Sophie de Mojaïsky, née de Sapounopoulo.

Je déchire l'enveloppe pour corriger la rédaction de mon faire-part. Il faut lire ainsi : Alexandre Y assilievitch Mojaisky annonce avec une grande douleur de cœur la mort de son cher et saint idéal, survenue à Odessa, le 10 octobre, après une lutte longue et douloureuse.

De Maria Ivanovna Boiarova

(Reçue le 3 novembre.) Chère Kitie,

Je reçois, à l'instant même, une invitation à la soirée de Nina Karskaïa, bien que je ne lui aie pas encore rendu sa visite. Elle demande une réponse, et je ne sais que faire. Iras-tu? Ecris-le-moi : — je ferai ce que tu feras. Après tout, pourquoi ne pas aller chez elle? On m'a dit que la princesse Krivohokaia, ses filles et toute sa coterie y seraient, et justement j'ai une charmante robe de chez Worth à inaugurer, — et quand y aura-t-il encore de grandes réceptions?

Ta Mary.

P. -S. — Kostia arrive après-demain. Il m'écrit que son frère Michel ne rêve plus que de toi, et il ne t'a vue qu'une fois ! Voilà une charmeuse! Quel bonheur que Kostia ne te plaise pas!... Il y a longtemps que tu me l'aurais pris...

Télégramme de Vassilisa 1. Médiachkina

(Reçu le 10 novembre.)

Anna Ivanovna morte hier soir dix heures. Funérailles vendredi.

Médiachkina.

De Maria Ivanovna Boiarova

(Reçue le 10 novembre.)

Combien je suis attristée de ton départ, chère Kitie ! et quel ennui que notre partie de plaisir soit manquée! Gomme il a tombé de la neige hier, nous avions décidé, Koslia et moi, de t'invitcr : nous aurions été à quatre, non pas au théâtre, mais aux Iles, en troïka, et on eût soupe quelque part : c'eût été charmant.

Kostia jure que son frère attendait ce jour avec autant d'impatience que sa promotion d'officier, et voilà que, brusquement, tout se détraque pour une vétille.

Je ne te comprends pas de vouloir aller si loin pour assister à un enterrement : maintenant que ta tante est bien morte, ta présence là- bas ne changera rien à rien. Et songe que,

la semaine prochaine, il y aura un grand dîner chez Nina Karskaia; le soir, des Italiens chanteront. Sa première soirée n'était, comme dit la baronne Vizen, qu'une colombe d'essai : elle voulait savoir sur qui elle peut compter; et maintenant, pour le concert, elle n'invite que ce qu'il y avait là de plus sélect. En janvier, elle donnera un grand bal. On ne peut pas dire qu'elle agisse maladroitement. Qui aurait pu croire qu'elle se montrerait encore! Nicodime surtout, qui, pour des raisons ignorées, a tant d'influence, l'a beaucoup aidée, et Nina, par contre, lui a donné pas mal d'argent pour son hôpital. De l'argent! toujours de l'argent! Avec l'argent on peut tout se permettre. C'est triste, mais c'est ainsi !

La baronne dit que tu es sur la liste des invités. Tu manquerais une soirée si intéressante ? Envoie donc ton mari aux obsèques : ce sera excellent pour le comte de se proтзпзг un peu; — il y a un siècle qu'il n'a quitté Pétersbourg. Réponds-moi.

Ta Mary.

De Maria ïvanovna Boiarova

(Reçue le 10 novembre.)

Puisque ton mari part, ne vaudrait-il pas mieux, après la promenade en troïka, revenir chez toi et souper à la maison? Ce serait plus agréable qu'un souper au restaurant.

Mary.

80 la vie ambigu i;

Du Comte Z)***

(Reçue le 18 novembre.) Chère Kitie,

Je t'écris un jour plus tard que je ne t'avais promis, parce qu'hier soir, en entrant dans ma chambre, je suis littéralement tombé de fatigue et me suis endormi comme un mort. J'ai fait un très bon voyage. A partir de Moscou, j'ai eu pour compagnon Boublic- Bielevsky, et nous avons joué au piquet pendant toute la route. Je suis arrivé à Slobotsk à onze heures du soir : les chevaux m'attendaient à la gare ; mais il m'a été impossible de partir, du fait de l'horrible temps; j'ai dû attendre et ne suis arrivé à Krasnia-Kriastchy qu'à neuf heures du matin. L'enterrement était pour dix heures; mais .on ne s'est mis en route que bien après : on attendait l'arche-

vêque, que le mauvais temps avait mis en retard. Tout a été fait en grande pompe; beaucoup de voisins et de fonctionnaires de Slobotsk sont venus : il est évident que la défunte était très estimée. A trois heures, la cérémonie la plus fatigante, le repas des funérailles, a commencé dans les deux salons. Ma voisine était Mme Mojaïsky, qui, dos le matin, s'est cramponnée à moi comme une sangsue et ne m'a pas quitté un moment. C'est un type remarquable : si elle n'était pas si jaune, on pourrait justement l'appeler « bas-bleu ». Elle m'a accablé sous des noms de livres et d'écrivains dont j'entendais parler pour la première fois ; elle m'a demandé avec insistance s'il n'y avait pas à Pétersbourg un égyptologue quelconque, car maintenant elle s'occupe tout spécialement des antiquités égyptiennes.

Dans un mois, elle part pour Pétersbourg, et il me semble qu'elle compte sur toi pour se glisser dans le monde ; mais elle sera sans doute déçue dans ses espérances : elle n'est pas femme à orner un salon comme le tien. Son mari m'a fait aussi une impression très étrange: il marche comme un égaré, et, quand je l'ai remercié de l'amabilité qu'il a eue pour toi au printemps, en réponse il a marmonné

quelque galimatias. J'ai cependant tiré profit de ces Mojaïsky ; ils ont loué le bel étage de notre grande maison, qui est vide depuis bientôt deux hivers, et, comme ils m'en donnent un très bon prix (mille roubles par mois), je te prie de convoquer tout de suite notre gérant pour qu'il fasse nettoyer l'appartement, renouveler les papiers. Je me rappelle que les meubles de la deuxième chambre sont trop vieux : qu'on les enlève et qu'on les remplace par les meubles couverts en soie bleue que tu feras revenir de la campagne. Tout doit être prêt pour le nouvel an : ils arriveront dès le commencement de janvier.

Imagine-toi que le dîner a duré presque jusqu'à dix heures. Après le rôti, l'archevêque et les prêtres se sont levés et, nue coupe de Champagne à la main, ils ont chanté la messe des morts. J'étais effaré : j'ai cru d'abord que tout le monde avait trop bu ; mais il paraît que c'est une vieille coutume russe qui, dans certains endroits, s'est conservée. Ma voisine m'a juré qu'en Egypte il y avait quelque chose de ce genre. Les hôtes sont encore restés longtemps après le dîner et, à dix heures seulement, on m'a conduit dans la chambre que lu as occupée au printemps.

J'espérais qu'on ouvrirait le testament aujourd'hui ; sans doute ce sera pour demain ou après-demain. Il m'est très difficile de questionner à ce sujet; mais il me semble qu'on attend l'exécuteur testamentaire. Les parents de la défunte sont venus ici : ils sont terri blement nombreux, tous gens très simples, msis assez agréables.

Tout le monde est charmant pour moi :

on m'entoure de soins, je sens à maints détails qu'on me regarde déjà comme le maître. Les princesses Pichetzky m'ont paru très sympathiques, surtout la cadette. Si la tante ne leur a rien laissé, il faudra faire quelque chose pour elles, leur trouver une situation quelconque à Pétersbourg. La fameuse Vassilisa est d'un ridicule achevé, mais bonne femme au fond. Elle a une véritable adoration pour toi.

Ce matin, je suis allé jeter un coup d'œil à la propriété : les écuries, les remises, les pavillons, tout est très vieux, et il faudra les transporter plus loin de la maison. Malheureusement je n'ai pas pu me faire une idée du parc. Je voulais voir les serres, mais il a tombé tant de neige hier qu'il m'a été impossible d'y aller. Dans la maison, il y a beaucoup de jolis meubles anciens; une étagère

en bois de rose m'a tant plu que je veux l'emporter et la mettre dans ton boudoir.

Je m'aperçois qu'en pensée je gouverne en maître Krasnia-Kriastchy, et néanmoins ce sera peut-être un autre qui l'aura.

Mais qui? En tout cas, que la tante nous ait laissé tout ou qu'elle ne nous ait rien laissé, comme c'était son plein droit, je suisx très heureux d'être venu aux funérailles de cette sainte et digue femme, et très probablement . resterai-je ici jusqu'au neuvième jour. Anna Ivanovna t'a jadis servi de mère, et, à vrai dire, dans notre querelle, nous étions plus coupables qu'elle.

Sans doute, devenue vieille, elle avait ses manies, ses caprices; mais il faut être indulgent. Quel bonheur que nous ayons réparé notre faute dans la dernière année de sa vie, et comme je te suis reconnaissant d'être allée chez elle au printemps! Aurons-nous gagné quelque chose à ce voyage? C'est encore incertain ; mais ce que nous avons déjà acquis, à savoir la tranquillité de conscience, vaut beaucoup plus que tout l'héritage. Nous aussi, mourrons un jour : c'est une vérité banale, mais comme nous l'oublions souvent!

Le neuvième jour, c'est le 18 novembre. Après avoir rendu un dernier devoir à la dé-

f mite, je partirai le soir môme, je m'arrêterai un jour chez mon frère, dans sa propriété des environs de Moscou, et, en tous cas, je serai à la maison le jour de ta fetc.

Adieu, chère Kitie; les enfants vont bien et t'embrassent. Ton mari et ami,

P. -S. — Tu voulais donner nue soirée le jour de la, sainte Catherine. Serait-ce convenable ? Il est vrai que personne à Pétersbourg ne connaissait cette tante ; mais, quand nous entrerons en possession de ce grand héritage, tout le monde sera au courant. A mon avis, il ne serait môme pas inutile de porter un deuil de deux mois, d'autant plus que les bals intéressants ne commenceront qu'en janvier.

En relisant cette lettre, je remarque que je t'ai envoyé, par distraction, le salut des enfants. Cela prouve que je pense toujours à eux.

Embrasse-les pour moi.

Du comte D*k*

(Reçue 20 novembre.)

Aujourd'hui, à neuf heures du matin, le testament a été ouvert. Krasnia-Kriastchy est à l'aînée des princesses ; la propriété de Penza, à la cadette ; 30.000 en argent, à Vassilisa; pour tels et tels parents, pour les domestiques et pour les funérailles, il y a près de 80.000 en tout; le reste de l'argent (plus de 300.000) va a des couvents et des hôpitaux ; à toi sont dévolus les diamants et autres bijoux. Ce ne serait peut-être pas trop mal, car Anna lvanovna avait tous les diamants des Kretchetov, et elle-même, toute sa- vie, n'a acheté que de helles choses ; mais imagine-toi que tout cela a disparu ! Quand on a levé les scellés, on a trouvé une vilaine broche et une grande quantité de perles

fausses de toutes sortes, un chapelet et d'autres brimborions de ce genre. Je suis pro fondement convaincu que le pillage a été fait par Vassilisa, car tout cela était entre ses mains. Moi, je ne suis pas héritier, je ne 'suis qu'indirectement mêlé à cette affaire : c'est pourquoi je n'ai exprimé aucune prétention ; mais toi, comme héritière, tu peux écrire à Vassilisa et la menacer du tribunal ; peut-être rendra-t-elle une partie de ce qu'elle a volé. Je me suis efforcé défaire bonne mine contre mauvais jeu et d'être gai et aimable avec tous : j'y ai tout d'abord réussi ; mais, pendant le déjeuner, on apporté le courrier, et imagiuetoi que la première chose quej'ai vue, c'a été les boîtes de pruneaux de Smourov. A la vue de ces pruneaux, j'ai été pris d'une telle rage que j'ai couru dans ma chambre pour cacher mon dépit... et je t'écris cette lettre. Je t'en supplie, fais dire immédiatement à Smourov qu'il cesse d'envoyer des pruneaux: je ne tiens pas du tout à faciliter la digestion de cette canaille de Vassilisa.

Sûrement, je n'attendrai pas ici le neuvième jour : j'ai assez de tout ce monde interlope, et, à vrai dire, c'était assez niais d'aller aux funérailles. Nous sommes, toi et moi, trop idéalistes et nous jugeons les autres d'après

88 LA VIE AMBIGUK

nous-mêmes. Dieu me garde de juger la défunte ; mais il faut dire la vérité : elle a été originale tout son siècle, et originale elle est morte. Et remarque que toutes ces vieilles filles sont les mêmes : près d'elles il y a toujours une Vassilisa quelconque qui en fait ce qu'elle veut, parce qu'elle connaît bien toutes les aventures de leur jeunesse; et, comme tu sais, la jeunesse de la tante a été orageuse. Sans doute je ne veux pas rappeler ses équipées et, en chrétien, je désire de toute mon âme que Dieu lui pardonne tout et, entre autres choses, son ingratitude envers nous. Je pars cette nuit. Je passerai trois jours chez mon frère, dans sa propriété des environs de Moscou, et je serai à Péter sbourg la veille de ta fête. Dans ma dernière lettre, je t'ai parlé du deuil ; maintenant cette manifestation me semble tout à fait inutile. Envoie les invitations pour le 24, si tu veux donner une soirée.

Ton mari et ami,

De la Princosse Krivobokaia

(Reçue le 3 décembre.)

Chère Comtesse,

Si vous allez aujourd'hui au bal chez les Anglais, ne prendrez-vous pas Nadenka sous voire protection? Vous savez que je n'aime la laisser avec personne, fût-ce avec ses sœurs: vous êtes la seule femme à qui je puisse me décider à confier ce trésor. Moi, je n'irai pas: premièrement parce que ce matin Piotre Ivanovitch est venu chez moi, c'est vous dire que je suis indisposée pour toute la journée ; et deuxièmement, par patriotisme, car les Anglais, partout où ils le peuvent, mettent des bâtons dans nos roues. En général, la situation politique de l'Europe ne me plaît pas ; bien qu'il n'y ait aucune nouvelle extra-

ordinaire, je suis convaincue que Bismarck mitonne quelque chose. Que mitonne-t-il ? je ne sais pas encore, mais cela m'inquiète. Votre bien dévouée,

E. Krivobokaia.

De Maria Jvanovna Boiarova

(Reçue 7 décembre.)

Chère Kitie,

Tâche, je te prie, de savoir par Michel Névieroff où Kostia était hier de huit heures à minuit. Il m'a juré qu'il allait à l'Opéra avec son frère. Or, la baronne Vizen, qui était à l'Opéra, n'a vu ni l'un ni l'autre. Avoue qu'il est difficile de ne pas remarquer Kostia au théâtre. Tu ne saurais croire combien ces tromperies me désolent. Pourquoi ne pas dire la vérité? Et depuis son retour de la campagne, il m'a menti plusieurs fois déjà.

Ta Mary.

De Vassilisa Ivanovna Médiachkina

(Reçue 15 décembre.) Excellence !

La mort de mon inoubliable bienfaitrice a été une si grande douleur pour moi que je pensais que, du moins, ce serait la dernière; mais votre lettre m'a prouvé qu'il n'y a pas de limite aux tourments quand telle est la volonté de Dieu. Vous me demandez ce que sont devenus les diamants ! Mais, Excellence, comment le pourra is-je savoir? La clef des diamants était toujours dans la poche de votre tante ; la défunte pouvait les donner à qui elle voulait, et les amis, parents et connaissances étaient toujours très nombreux chez elle; et il se peut aussi que quelqu'un ait volé les diamants, mais ce n'est pas moi. Pendant plus de trente ans, j'ai servi honnêtement et lova-

lement Anna Ivanovna, et ne l'ai jamais volée ; mais, pour me nuire, quelqu'un m'aura calomniée auprès devons, car un passage de votre lettre fait allusion à une plainte que vous pourriez déposer contre moi. Déposez, si vous voulez : je n'ai pas peur du tribunal ; pour prouver mon innocence j'appellerai à témoin toute la province, en commençant par votre ami Alexandre Vassilievitch Mojaïsky, chez qui, comme je l'ai su il n'y a pas longtemps, vous alliez quelquefois à la campagne.

Sans doute, je garde le silence à ce sujet, car je suis convaincue que von» n'êtes pas capable de faire mal; mais, devant la Cour, je ne me tairai pas, parce que, d'après la loi, je suis obligée de dire toute la vérité. Mais peut-être n'y avait-il aucune menace dans votre lettre, et me serais-je méprise en pensant que vous faisiez une allusion à la Cour. En ce cas, je vous demande de me pardonner avec bienveillance : que ne doit-on pardonner à un cœur blessé?

Je comprends très bien, Excellence, qu'il vous soit très désagréable de perdre l'héritage sur lequel vous avez tant compté ; mais moi, je n'y suis pour rien. Vous pourrez puiser une grande consolation dans cette idée que

94 LA VIE AMBIGLÉ

Dieu a envoyé à votre lante une belle mort, une mort vraiment chrétienne. Annalvanovna a prononcé plusieurs fois votre nom et vous a bénie: il est vrai qu'on ne pouvait bien distinguer les mois ; mais je connaissais trop la défunte pour me tromper. Le dernier mot qu'elle ait prononcé est : « pruneau ». La princesse aînée se précipita vers la fenêtre et apporta une boîte, encore intacte. Anna Ivanovna prit un pruneau, mais elle ne pouvait déjà plus manger : elle le pétrit entre ses doigts et le laissa tomber. Sans doute, elle voulait montrer ainsi combien elle vous était reconnaissante des pruneaux que vous avez envoyés si exactement. Mais le Dr Vietroiï, que nous avons fait venir de Moscou, a dit que les pruneaux ont fait le plus grand mal à la défunte.

Avec le plus grand respect, j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence,

La servante,

Page 1