CHAPITRE II
L'exploitation par le bétail.
Les ranches.
I. Un grand ranche d'engraissement — II. Divers types de ranches.
On qualifie souvent de ranche, dans l'Ouest, de très .nodestes établissements agricoles. Le possesseur d'un petit domaine du Kansas vous dit fort bien en vous invitant à aller chez lui : « Venez donc visiter mon ranche, » mais, d'une manière générale , celte expression est réservée aux terres étendues consacrées à l'élevage ou à l'engraissement des animaux.
Je vais conduire mes lecteurs dans une de ces grandes installations, celle de la Standard Caitle Co, qui élève 35.000 têtes de bétail dans le Wyoming et en engraisse environ 6.000 par an dans le Nebraska.
Le ranche d'engraissement de la Standard Cattle Co est situé à peu de distance de Frémont (Nebraska). C'est dans cette jolie petite ville que je séjournais, quand un ami commun me proposa d'aller le visiter.
J'acceptai bien vite, ayant déjà entendu parler de cette intéressante exploitation, et nous nous rendîmes au téléphone pour causer avec le propriétaire, M. A..., et lui demander quand il pourrait nous montrer son ranche. M. A... a, en effet, le téléphone chez lui et communique avec Omaha, la plus grande ville de marché de son voisinage , où chaque jour il vend une certaine quantité d'animaux de boucherie. Très aimablement, , M. A... répondit qu'il était à notre disposition et le lendemain matin, par un beau soleil de mai, deux chevaux rapides, pris à la Livery stable , nous entraînaient dans un buggy , par des sentiers à peine tracés sur la prairie.
Bientôt nous arrivions à Ames, petite station de chemin de fer établie sur la propriété même et dont elle forme le centre; quelques bâtiments de bois, dont la gare, une immense grange et un « office » ou bureau, 011 travaillent deux ou trois clerks, constituent l'agglomération. A côté de la grange , une longue cheminée monte vers le ciel; c'est une petite usine à vapeur, destinée à égrener et à concasser le maïs que mangent les animaux à l'engrais; à première vue tout cela donne plutôt l'impression d'une manufacture que d'une exploitation agricole. Nous attachons nos chevaux aux poteaux disposés à cet effet et, après un moment d'attente, nous voyons arriver M. A... monté sur un petit cheval blanc, botté de jaune et coiffé d'un large chapeau de feutre gris avec un galon en torsade , comme les cow boys en portent généralement. Dès qu'il nous tend la main, nous sentons que nous sommes en présence d'un gentleman; M. A... appartient d'ailleurs à une ancienne famille de Boston, et c'est dans le milieu bostonien, le plus aristocratique de tous les milieux
américains, qu'il a été élevé; il s'excuse de son retard, explique qu'il vient de faire une tournée matinale sur son ranche et nous invite à en commencer de suite la visite. Aussitôt dit, aussitôt fait; notre ÔM^f^y contient quatre places et nous ne sommes que trois. M. A... monte avec nous , nous détachons les chevaux et nous voilà partis pour accomplir ce que nous appellerions en France le tour du propriétaire. La dimension du ranche (5.000 acres, soit 2.000 hectares) suffit à expliquer que nous ne fassions pas ce tour à pied, et puis, en Amérique, il n'y a que les iramps (vagabonds) qui aillent à pied; un gentleman se croirait déshonoré s'il marchait pendant une heure de suite. Ce serait, en effet, reconnaître publiquement que son temps ne vaut pas le prix d'une course en voiture. Les chemins, il est vrai , ne sont pas brillants , mais le buggy américain résiste à toutes les secousses, sort de tous les bourbiers et nous filons sans crainte au milieu des ornières, coupant à travers la prairie quand le sentier paraît trop difficile à suivre.
Notre première visite est pour un corral où sont enfermés des bœufs ; il se trouve dans un endroit boisé et traversé par un petit cours d'eau ; au milieu de la boue noirâtre que produit le piétinement continuel des animaux, des crèches longues et vastes, élevées de quelques pieds au-dessus du sol , contiennent d'énormes quantités de maïs moulu et de son ; des blocs de sel gisent çà et là dans les mangeoires ; ils sont polis par la langue des bœufs qui viennent les lécher et gagnent à cette opération un supplément d'appétit favorable aux intérêts du ranchman. De distance en distance, le sol est jonché de foin sec que les bœufs vont manger d'un air distrait, comme pour se reposer des
gourmandises qu'ils s'offrent tout le long du jour avec le maïs et le son; chaque matin, un homme vient avec une voiture attelée de deux chevaux renouveler la provision de foin; la voiture entre pleine et ressort vide, après avoir fait lentement le tour du corral pendant que l'homme la décharge. Ainsi pourvus d'une nourriture abondante et variée, à proximité de l'eau nécessaire à les abreuver et garantis du grand soleil ou du vent par les arbres qui les entourent , les bœufs engraissent rapidement. Six mois de séjour sur le ranche suffisent en moyenne, car on engraisse de 6.000 à 7.000 têtes par an et il n'y en a pas plus de 3.000 à 3.500 à la fois. Il est vrai que l'on engraisse aussi des génisses qui entrent en compte dans cette moyenne et demandent moins de temps pour être mises en état.
Les bœufs ne passent pas immédiatement de la vie simple du ranche d'élevage du Wyoming, où ils broutent l'herbe naturelle de la prairie , à l'ordinaire plantureux du corral d'engraissement; il y aurait danger à remplir tout d'un coup d'aliments aussi riches ces larges estomacs habitués à une nourriture beaucoup moins substantielle. On les enferme donc d'abord dans de vastes pâtures , encloses de ûl de fer ronce , où ils broutent des herbes de choix (1) semées à leur intention et s'accoutument peu à peu à des rations de plus en plus fortes de son et de maïs. M. A... nous mène à une de ces pâtures dans laquelle nous pénétrons , toujours en voiture, sans que les animaux paraissent très étonnés de notre visite ; on voit qu'ils sont habitués à la présence de l'homme ; ce ne sont plus les hôtes fa-
(1) Parmi ces herbes, le Timothy Grass, notre fléole des prés occupe la première place.
rouches de la prairie sans limites, mais des bêtes domestiques; nous les poursuivons pour les former en groupes et prendre la photographie de quelques sujets remarquables, puis nous repartons pour un autre point du ranche.
Toute pâture est pourvue d'eau. Quand elle n'est pas située au bord d'un ruisseau, on élève l'eau d'un puits creusé de main d'homme au moyen d'un moteur à vent. Ces moteurs à vent sont d'un usage très général dans l'Ouest; presque toujours on les rencontre à c6té des étables et des habitations, qu'ils indiquent de loin au passant. Ils ont l'avantage d'économiser de la main-d'œuvre et c'est là, on le sait et il est facile de le comprendre , le souci constant d'un Américain. D'ailleurs l'organisation du ranche d'\mes porte bien l'empreinte de cette préoccupation; un seul individu peut distribuer la nourriture à un nombre considérable d'animaux et personne ne les garde dans les pâtures et dans les corrals entourés de clôtures très fortes; quand notre voiture arrive près de la barrière d'entrée, l'un de nous descend et l'ouvre ; il faut apprendre à se servir soi-même aux États-Unis.
Sur la prairie , entre les enclos et les terres cultivées, nous rencontrons des meules de foin de petite dimension, que Ton fait au moment de la récolte à l'aide d*une machine aussi simple qu'ingénieuse appelée hay-lifter ou éleveur de foin; autrefois M. A... mettait le foin en grosses meules, ce qui exigeait beaucoup plus de travail ; d'après son calcul , la méthode qu'il emploie actuellement produit une économie de 1 dollar 25 cents par tonne (6 fr. 50 les 1.000 kilog.). Les grosses meules revenaient, en efTet, à 2 dollars la tonne, les petites coûtent seulement 75 cents la tonne.
De plus en plus, d'ailleurs, son expérience le pousse à préférer les petites installations séparées aux grandes exploitations centralisées; nous arrivons à une sorte de ferme placée à une assez grande distance de la station d'Ames; c'est un des deux ou trois petits établissements que M. A... crée en ce moment-ci sur le ranche. Quand il a commencé à le diriger, sa première pensée avait été de tout réunir en un seul point» mais il a reconnu les inconvénients de ce système et déplore les grosses dépenses qu'il a faites au début, par suite de ce plan. L'immense grange qui a attiré nos regards à notre arrivée est une de ces dépenses malheureuses : on croyait que la rigueur des hivers du Nebraska nécessiterait un bâtiment énorme pour y renfermer les animaux à «l'engrais pendant la saison la plus mauvaise; en prévision de cette nécessité, M. A... n'hésita pas à consacrer 75.000 francs à cette construction, qui ne lui a pas servi pendant les deux derniers hivers et dont il se débarrasserait volontiers, s'il trouvait preneur. Ces constructions en bois ont, en effet, l'avantage de se démonter et de se transporter assez facilement. « Il me faudrait vendre cela à un Anglais, » me disait M. A..., et comme je ne me rendais pas bien compte de la raison qui lui faisait chercher ainsi un acheteur britannique , « c'est, ajouta-t-il , une expression consacrée dans ce pays -ci : quand nous voulons nous défaire d'un objet encombrant et d'un prix élevé , nous ne pouvons guère compter pour cela sur les Américains ; ils sont trop pratiques et trop primitifs dans leurs manières de faire pour en avoir envie; au contraire, un jeune Anglais, frais débarqué, habitué à la culture compliquée et perfectionnée de l'Europe, manquant d'expérience et se sentant de l'ar-
gent en pocho , croit facilement à l'utilité de ces choses-là. » De môme, en Suisse, les touristes anglais sont généralement pourvus d'une foule d'ustensiles, lorgnettes, plaids, paniers à provisions, pharmacies de poche, caoutchoucs, etc., dont la plus grande partie les encombre plus qu'elle ne leur sert. L'Américain cherche toujours à simplifier et part pour faire le tour du monde sans bagages, avec une chemise de flanelle et un col en celluloïd. En toutes choses, le même contraste se retrouve.
Non seulement M. A... divise en plusieurs exploitations séparées la régie directe du ranche, mais il a recours à difl'érentes combinaisons pour faire cultiver ses terres ; en effet , la propriété n'est pas toute en prairies fauchées et en pâtures; on fauche 2.500 acres (1.000 hectares); on en fait paître 1.200 (480 hectares) et on en cultive 1.300 (520 hectares); encore faut-il acheter au dehors une grande quantité de maïs.
Sur ces 1.300 acres, 800 sont labourés par les valets de ferme de M. A... C'est un seul et magniflque champ de maïs de 320 hectares, le reste est donné à des tenanciers. Les uns livrent à M. A... le tiers de leur récolte et gardent les deux autres tiers pour prix de leur travail; d'autres reçoivent 13 cents par chaque bushel qu'ils donnent. D'autres enfin afferment moyennant une rente de 15 biishels à l'acre ou môme à prix d'argent; mais cette dernière combinaison est. plus rare, M. A... cherchant surtout à s'assurer une partie de la provision énorme de maïs qui lui est nécessaire chaque année.
Ainsi naissent, dans les États les plus lointains, tous les modes de tenure connus en Europe. L'indépendance des employés du ranche fait que l'on recourt
de plus en plus à ce système qui affranchit le ranchman d'une surveillance vraiment trop lourde et d'un tracas écrasant. Même avec les tenanciers , il lui reste assez de soucis.
Nous circulions en plein air depuis huit heures du matin et la brise vivifiante du Nebraska nous avait fait oublier le mauvais déjeuner de l'hôtel; ce fut donc avec joie que nous acceptâmes l'invitation gracieuse de M. A... quand il nous offrit de venir luncher chez lui. Déjà le téléphone avait prévenu M"^ A..., car, lorsque notre voiture vint s'arrêter devant la jolie maison de bois qu'elle habite, elle descendit de suite pour nous souhaiter la bienvenue et, quelques instants plus tard, nous entrions dans une large et élégante salie à manger où le lunch nous attendait. Je ne me souviens plus des mets qui composaient ce lunch, car j'avais grand appétit, et le plaisir de m'asseoir à la table de personnes distinguées, instruites, très au fait de la vie des ranches, l'emportait de beaucoup sur toute jouissance gastronomique. C'est toujours une fort agréable chose de rencontrer sur sa route des hôtes aimables et de bonne compagnie, mais quand cette rencontre a lieu en plein Nebraska, elle gagne à celte circonstance un charme de premier ordre. M""® A... a vécu pendant plusieurs années au Texas et au Wyoming, c'est une vraie ranchwoman et c'est aussi une véritable lady; elle a passé sa jeunesse à New- York, d'où elle est originaire, a voyagé en Europe pendant deux ans, connaît parfaitement notre littérature française et cause avec autant de facilité, soit en anglais, soit en français, des troupeaux de son mari ou d'un roman de Daudet. En plus, elle s'intéresse avec simplicité à tous ses devoirs de maîlresse
UN GRAND RANCHeTdENGRAISSEMENT. 49
de maison ; la jeune Allemande en robe claire qui nous sert à table n'a pas, paraît-il, une très forte santé. M"° A... me raconte qu'elle la fait promener à cheval, parce que cet exercice lui est bon; bien entendu, elle dirige elle-même et dirige dans le détail toutes les différentes parties de son ménage, cuisine, basse-cour, potager, etc. L'ami qui nous a introduits chez elle, M. M..., lui apporte des asperges et différentes plantes d'ornement qui lui manquent; on pratique ainsi entre voisins des échanges de légumes, de fleurs et de fruits, comme il arrive en France dans quelques-unes de nos provinces restées simples, où les châtelains d'une même contrée se rendent volontiers de mutuels services, pour l'embellissement de leurs jardins. On sent que l'on est dans un milieu très rural, que tout le monde s'intéresse aux choses de la campagne, et d'ailleurs comment vivre sur un ranche du Nebraska sans cela? On s'y intéresse d'autant plus qu'on s'en occupe personnellement, et le souci de ces mille détails devient souvent une source de jouissances. Au fond, ce qui me plaît le plus dans nos hôtes c'est qu'ils sont contents de leur sort; rien ne peut remplacer, pour l'agrément des relations, cette précieuse qualité du contentement intérieur. Rien ne peut la remplacer non plus pour la saine direction d'une vie. Certainement, si une bonne fée transportait tout d'un coup dans ce milieu actif et vivant beaucoup de ces ennuyés auxquels l'existence pèse, parce qu'ils l'ont faite oisive, ils y reprendraient goût et finiraient par comprendre qu'elle n'est tolérable qu'à condition d'être utile, intéressante qu'à condition d'être occupée. A ce point de vue, les Américains nous donnent une grande leçon; on trouve chez eux peu de ces es-
prits aigris et chagrins, révoltés confre la vie, que produisent les milieux exclusivement adonnés à la recherche du plaisir. Ils acceptent la lutte que la condition humaine nous impose comme une nécessité bienfaisante et, à l'exemple des bons soldats, ils goûtent tout le plaisir de la victoire, d'autant plus que cette victoire n'est due qu'à eux-mêmes, qu'à leurs propres efforts. Cette leçon vaut bien un voyage en Amérique.
Après le lunch, nous visitons la maison, vaste et confortable; elle a coûté 50.000 francs, ce qui indique bien un établissement définitif. Une vérandah règne sur toute la longueur de la façade principale ; on y est très bien pour fumer un cigare en s'abandonnant aux douceurs de la conversation combinées avec celle du rocking chair. Dans le salon largement éclairé par de grandes fenêtres, un bon piano occupe une place d'honneur; plusieurs chambres, simples, mais bien installées, complètent l'habitation.
Elle est à quelques centaines de mètres du bureau où nous sommes arrivés ce matin et de la petite gare d'Ames; néanmoins, dans le vestibule d'entrée, on aperçoit un téléphone, dont la sonnerie vient de temps en temps rappeler notre hôte à ses affaires. De là, il correspond avec Omaha et nous donne des nouvelles du marché du jour; ce matin, il a vendu un wagon de génisses à 3 dollars 85 cents les 100 pounds et un wagon de bœufs à 4 dollars 40 cents les 100 pounds (1). Quand il croit y avoir avantage, M. A... expédie à
(1) Pour les lecteurs que cela intéresse , je dirai que ces prix doivent être entendus du poids vif. En les ramenant à nos mesures françaises , et en supposant entre le poids vif et le poids net
Chicago ; le téléphone et le télégraphe lui permettent de se tenir en communication constante avec les différents centres de vente des États-Unis et de décider de quel côté il faut diriger la marchandise ; souvent aussi il reçoit des offres et conclut des marchés sans quitter le ranche.
Les journées sont longues au mois de mai et M. A... désire nous faire visiter son exploitation aussi complètement que possible; nous remontons donc en voiture, mais, cette fois, c'est M. A... qui nous mène dans un buggy très résistant, attelé d'une jument de rOrégon et d'un cheval du Wyoming, aussi pleins d'ardeur que leur maître. Avec cet équipage nous fe* rons beaucoup de chemin en peu de temps et sans tenir aucun compte des petits accidents de terrain qui pourront se rencontrer sur notre route ; rien d'agréable d'ailleurs comme cette course rapide dirigée par une main habile et expérimentée. M. A... se plaît à nous montrer la vitesse de l'attelage qu'il a dressé et à moitié élevé lui-même, on sent qu'il est heureux de son succès et qu'il jouit du plaisir de nous promener au milieu de son œuvre. Comme le matin , nous voyons encore des pâtures; Tune, pittorcsquement placée au bord d'un étang, sous l'ombrage des cottonwoods et des box helders; d'énormes bandes de canards sauvages s'ébattent sur l'eau et le soleil qui éclaire les ma-
la différence de 40 0/0 généralement admise pour les animaux de première qualité, on obtient les prix suivants :
Génisses (viande net(e) , 0 fr. 61 c. le kilog. Bœufs (viande nette), 0 fr. 68 c. —
Oes prix représentent à peine la moitié de ceux de la Yillette, à Paris.
gnifiques Hère f or d de M. A... donne à l'ensemble du tableau un cachet de poésie qui rappelle les belles peintures de Troyon. Un peu plus loin, nous arrivons à une porcherie, composée de vastes bâtiments en planches, très bas et très rudimentaires ; les truies mères sont installées dans des boxes également en planches ; on dirait des animaux exposés dans un comice agricole de petite ville; les porcs à l'engrais se vautrent auprès de leurs auges à moitié pleines, attendant pour les vider que l'appétit leur revienne : «c'est l'image de l'abondance ; cinq cents porcs vivent sur le ranche.
Tout en courant sur les bords de la rivière la Platée qui limite la propriété, nous causons avec M. A... de l'organisation du ranche. La grosse difficulté qu'il rencontre, c'est d'avoir des hommes fidèles et laborieux, auxquels il lui soit possible de s'attacher; ceux que l'on aimerait à garder préfèrent aux plus gros gages une installation à eux et une affaire qu'ils dirigent tout seuls. On ne reste pas en sous-ordre, quand on se sent les moyens de réussir, dans un pays où tout favorise l'indépendance. Dieu sait pourtant si les conditions qu'on leur fait sur le ranche sont douces! Certains d'entre eux reçoivent jusqu'à 2.500 francs par an, occupent une maison séparée , où ils vivent avec leur famille , quand ils sont mariés , et ont la permission d'élever des animaux autant qu'il leur en faut ; un ouvrier ainsi établi chez lui, avec une ou deux vaches à lait, deux chevaux et quelques cochons , ne semblerait pas à plaindre en France.
Le soir venu, nous nous dirigeons de nouveau vers l'habitation pour reprendre nos chevaux et faire nos adieux à M"^ A... En passant près de son bureau,
M. A... s'arrête et me prie de rentrer en conduisant ses chevaux; tout le monde ici est censé savoir monter à cheval et mener un attelage, cela parait aussi naturel que de savoir marcher; quelques instants plus tard, nous prenions congé de nos aimables hôtes, emportant le souvenir d'une charmante et profitable journée. Mieux que tous les raisonnements de livre, M. A... m'avait démontré par sa seule manière d'être au milieu de son ranche, par le plaisir qu'il avait à nous présenter ses animaux, par son affabilité et son éducation de gentleman, quelles immenses ressources se trouvent encore dans la vieille société américaine de l'Est, dont il est originaire, et quels services cette société rend chaque jour aux nouveaux États de rOuest. Elle leur fournit, en effet, une véritable classe supérieure; elle est, par rapport à eux, une pépinière de gouverneurs d'hommes, et la prompte fusion des divers éléments qui se rencontrent sur ces terres vacantes n'a pas d'autre cause. Elle s'opère sous l'influence de ces éléments de choix, qui tiennent la tête du mouvement et impriment le cachet de leur-origine à l'ensemble du pays. Sans vouloir être lyrique, j'avoue qu'en rentrant le soir à Frémont, j'avais bien l'impression d'avoir vu à l'œuvre, en plein dix-neuvième siècle, un fondateur de société, semblable par plus d'un point à ceux dont l'imagination populaire a conservé et poétisé le souvenir, dans- l'antiquité. Cette impression paraîtra peut-être exagérée au premier abord, mais que le lecteur veuille bien y réfléchir, qu'il calcule tous les obstacles à surmonter pour créer et conduire une entreprise pareille, dans un pays à moitié désert; qu'il se représentq l'énergie nécessaire pour en triompher, pour plier à son service une foule
d'éléments rebelles, sans avoir à sa disposition aucun moyen de contrainte, et il se rendra compte de la parfaite vérité de la comparaison. Au surplus, faites ce que les mathématiciens appellent la preuve par V absurde; imaginez un maladroit, un pauvre hère, ou un homme sans énergie sur le ranche d'Ames, et voyez ce qui arriverait : tout croulerait en quelques jours; il faut donc, pour le diriger, toutes les qualités contraires, et, comme l'entreprise est considérable, il les faut à un haut degré.
M. A... ne possède pas à lui tout seul les 2.000 hectares d'Ames ni l'énorme cheptel des deux ranches. Deux de ses cousins, capitalistes de Boston, se sont associés avec lui pour monter cette grosse affaire sous le nom de Standard Cattle Co; on trouve souvent d'ailleurs sur les ranches cette forme de propriété; ceux qui sont consacrés à l'élevage s'y prêtent avec une facilité particulière, nous allons en voir la raison.
« Au Wyoming, me disait M. A..., je ne possède que 64 hectares de terrain , comme un simple colon , mais nous faisons paître nos bestiaux sur des milliers d'hectares; le pâturage est libre lant que le sol reste inoccupé. Chacun de nous supporte les frais et partage les bénéfices de l'exploitation selon la part qu'il a dans le troupeau, et si demain nous voulions liquider, il nous suffirait de conduire nos bêtes sur les marchés du voisinage; nous ne sommes pas liés, comme ici, par une grande terre sur laquelle nous avons accompli des travaux coûteux. »
On voit par là qu'une entreprise de simple élevage peut se prendre et se laisser bien plus facilement qu*un ranche d'engraissement. C'est pour cela qu'elle s'accommode mieux de la forme collective. En s'associant, on ne s'attache pas indissolublement les uns aux autres. C'est pourquoi nous trouverons dans les ranches de chevaux, par exemple, des sociétés plus nombreuses que celle de la Standard Cattle Co.
Ces établissements diffèrent encore par d'autres points de celui que nous venons de visiter.
Ils sont moins compliqués à diriger, par suite de l'absence de culture ; le pâturage est, en effet, le mode d'exploitation le plus simple qui existe et les animaux d'un ranche d'élevage errent toute l'année sur la prairie, se nourrissant exclusivement de l'herbe naturelle que broutaient jadis les bisons.
Aussi la vie sur ces ranches est-elle rude plutôt que laborieuse : des courses interminables à cheval , par la chaleur brûlante de l'été ou par le froid cuisant de l'hiver, en forment le trait principal ; on n'y travaille pas à proprement parler. H s'agit surtout de surveiller les animaux, d'éviter le mélange avec les troupeaux voisins, de dresser les jeunes chevaux. Une bonne santé, beaucoup d'énergie et de vigueur corporelle, le goût de la vie en plein air, telles sont les qualités nécessaires aux cow boys chargés de ces soins.
Le cow boy est un type tout différent de celui du valet de ferme, que nous avons vu chez M. A... dans le Nebraska. Il n'a rien de l'agriculteur, et se croirait déshonoré s'il bêchait ou labourait un acre de terre ; il aime le jeu, la boisson, les plaisirs bruyants, c'est une sorte de soudard, un reitre du seizième siècle, admirable en face d'un danger pressant à conjurer ou
d'un effort violent à accomplir, mais insouciant, intempérant et imprévoyant.
Même caractère dans le personnel dirigeant : il y a, aux États-Unis, d'anciens sous-officiers de nos régiments de cavalerie , fils de famille que leurs parents ont embarqués à destination du Far West et qui déploient dans l'isolement d'un ranche certaines qualités réelles dont notre société européenne n'a plus l'emploi. Beaucoup d'entre eux, sans doute, reviennent sans un sou vaillant au bout de quelques années. D'autres acquièrent de l'expérience , prennent le sentiment de leur valeur et deviennent des hommes.
Si le ranche d'élevage offre moins de complication que le ranche d'engraissement, il reste soumis, en revanche, à de plus grands risques.
En premier lieu, on y a besoin d'étalons de grand prix; pour que l'élevage soit profitable, il faut, en effet, produire des animaux de choix ; par conséquent, une mise de fonds considérable est nécessaire dès le début pour s'assurer de bons reproducteurs. Généralement on les fait venir d'Europe. Depuis quelques années, nos éleveurs percherons trouvent ainsi sur le marché américain un débouché avantageux et font une concurrence victorieuse aux shire et aux clydesdale importés d'Angleterre; le croisement percheron réussit généralement fort bien et donne aux Américains d'excellents chevaux de trait en renforçant leurs races trop légères ; le cheval arabe et le cheval normand [french coach) sont également employés pour donner des animaux plus élégants de formes et moins lourds.
A quelque race qu'ils appartiennent, les étalons importés atteignent en Amérique des prix fort élevés. Les percherons varient généralement entre 5.000 et
10.000 francs. Les shire et les clydesdale arrivent presque toujours au second de ces chiffres; il faut dire, pour les expliquer, qu'on n'importe jamais que des animaux modèles et qu'un cheval payé 4.000 francs dans le Perche doit être revendu 8,000 aux États-Unis, pour que l'affaire soit avantageuse. C'est seulement en doublant ainsi le prix d'achat qu'on peut rattraper les frais de transport, d'intermédiaires, de nourriture et se couvrir des risques considérables de la traversée. Un cheval souffre toujours sur un navire ; souvent il arrive au port en très mauvais état et amaigri; les boulets engorgés, les jambes raides; l'importateur est alors obligé de le garder assez longtemps pour le remettre; enûn, il faut trouver un acheteur solvable, attendre deux ou trois ans avant qu'il paye complètement et, parfois, saisir la terre qu'il a donnée engage.
Les mêmes inconvénients se produisent pour les taureaux, que l'on fait venir principalement d'Angleterre; ce sont en général des hereford ou des short horn (1) que l'on trouve sur les grands ranchesy et ils se vendent aux éleveurs souvent plus cher que les chevaux. J'ai vu plusieurs fois des taureaux atteindre le prix de 13.000 francs et il n'est pas rare d'en rencontrer quatre de cette valeur sur une seule exploitation. Tout accident sur les animaux de ce genre amène une perte d'argent sensible ; j'avais raison , on le voit, de dire que le propriétaire d'un ranche d'élevage a de gros risques à courir.
Ce ne sont pas les seuls ; dans les climats rigoureux du Nord -Ouest, dans le Montana, par exemple, les
(1) La race shorthom (c'est-à-dire à courtes cornes) est la même que nous connaissons en France sous le nom de race durham.
hivers sont longs et les animaux ne trouvent que bien peu de nourriture. Au printemps , ils offrent un triste spectacle de maigreur et quelques-uns succombent quand la température se montre particulièrement inclémente; les chevaux, il est vrai, supportent beaucoup mieux que les bêtes à cornes les inconvénients du froid extrême. Ils grattent du pied l'enveloppe blanche du sol pour trouver, en dessous d'une couche épaisse de neige glacée, le foin desséché qu'elle a recouvert, et se soutiennent ainsi jusqu'au retour de la belle saison; mais les bestiaux résistent difficilement. J'ai connu un ranchman du Wyoming qui, dans un seul hiver, avait perdu vingt mille têtes de bétail , plus de la moitié de son troupeau. De pareils désastres ne frappent pas les ranches de chevaux.
En revanche, les chevaux sont souvent volés par des individus peu scrupuleux , qui gagnent leur vie à ce métier lucratif. Dans ces territoires presque déserts, d'où les gendarmes sont absents, où le ranch^ man ne connaît ses animaux qu'à la marque au fer rouge qu'il leur imprime , où ceux-ci errent souvent à de grandes distances de toute habitation, on peut facilement s'emparer d'une bande de chevaux et les pousser devant soi à une allure vive jusqu'au marché éloigné , sur lequel on se donne comme leur légitime propriétaire. En fait, cela se pratique souvent et le voleur de chevaux est la terreur de l'honnête ranchman. C'est contre lui qu'a été inventée,, au début, la fameuse loi de Lynch, qui permet aux braves gens de supprimer les autres pour ne pas être supprimés par eux.
Les tours sans nombre des voleurs de chevaux font souvent dans les grands ranches de l'extrême Ouest le sujet des conversations. Quand les cow boys, réunis un
soir d'hiver autour du poêle de leur petite maison de bois, fument leur pipe en séchant leurs habits, chacun raconte les aventures extraordinaires dont il a été témoin et les histoires de chevaux volés et de voleurs lynchés reviennent fréquemment; une des meilleures ruses de voleurs est la suivante, citée par l'auteur anonyme de A Lady's ranche life in Montana : Un ranchman possédait un lot remarquable de juments qui paissaient librement sur les coteaux voisins; un jour, il reçoit la visite d'un individu, qui l'avertit confidentiellement, par l'effet de l'amitié particulière qu'il ressent pour lui, du danger que courent ses juments. « Si j'étais à votre place, lui dit-il, je ne les laisserais pas en liberté la nuit. Enfermez-les dans un corrat (sorte de parc clos de barrières), elles y seront plus en sûreté. » Plein de reconnaissance pour ce bon conseil et heureux de trouver cette marque de probité chez son ami, le naïf ranchman s'empressa de courir après ses juments et de les réunir dans un corral; le lendemain matin, elles avaient disparu; l'ami de la veille avait facilement déjoué la surveillance du gardien et s'était assuré une prise de premier ordre en conOant au propriétaire lui-même le soin de choisir ce qu'il y avait de meilleur dans le troupeau.
A côté des grandes exploitations dont nous venons de parler, il en est de plus modestes et en très grand nombre. Partout où le pays se peuple, la propriété tend à hausser de valeur; elle se divise et, là où le maïs pousse bien , tout colon disposant de quelques capitaux les emploie à acheter du bétail pour transformer son maïs en viande Comme, d'autre part, le fourrage est abondant dans tout l'Ouest, il est facile à ce colon d'élever lui-même une partie des animaux qu'il veut
engraisser et il constitue ainsi un petit ranche d'engraissement et d'élevage. Ce type est très fréquent au Kansas, en particulier; nous allons décrire un de ceux que nous y avons observés. Un Français, M. G..., possède en toute propriété 274 acres de terres, près de la petite ville de Florence, dans le comté de Marion. Il les fait cultiver presque en entier par des tenanciers , suivant certaines conditions assez semblables à celles que j'ai déjà décrites à propos du grand ranche d'engraissement de M. A... Le blé que lui donnent ces tenanciers est vendu, et il garde le maïs, pour le faire consommer pendant l'hiver par des animaux à l'engrais, sur la petite réserve qu'il s'est constituée. L'été, ces animaux ne fivent pas sur la propriété; on les envoie sur des pâturages éloignés de cinq ou six milles environ, oij des coiv boys s'engagent à les garder du 1" mai au 15 octobre moyennant i dollar 1/4 (environ 6 fr. 50) par tête. Ces pâturages ne sont pas autre chose que la prairie naturelle du Kansas , celle sur laquelle les Indiens chassaient le bison naguère; la somme que M. G... paye pour la nourriture de ses bestiaux pendant la belle saison représente donc simplement leurs frais de garde.
Dès que les premiers froids se font sentir, on ramène le troupeau pour le soumettre au régime d'hiver. Quand M. G... s'est installé, il avait fait construire une écurie spacieuse destinée aux bêtes à l'engrais; l'expérience lui a démontré, comme à M. A..., que mieux valait les laisser dehors, et c'est dans un corral qu'il nous montre les vingt-cinq bœufs qu'il engraisse cet hiver. Dès que nous les apercevons, leur aspect nous paraît étrange; on leur a coupé les cornes au ras de la tête , pour éviter les disputes dangereuses et faciliter le
manger en commun; cette absence de cornes est extrêmement disgracieuse, mais elle a des avantages pratiques, et les ranchmen du Kansas, peu préoccupés d'esthétique, ne sont pas arrêtés par cette considération. Le corral est peu étendu, cinq acres environ (deux hectares) ; des arbres d'essence différente, noyers, box helders, etc., y sont parsemés et un creek(i) le limite de ses méandres capricieux; au centre, s'élève une sorte de grande boite en bois , ouverte sur le dessus : elle est remplie de maïs en épis et, tout autour de la boîte, règne, à la hauteur convenable, une crèche, mise en communication avec elle par une série d'ouvertures. Le poids du maïs suffit à le faire descendre dans la crèche à mesure que les bœufs la vident, de sorte que , sang aucune main-d'œuvre, ceux-ci ont toujours à leur disposition une abondante provende. Quand la provision se trouve épuisée, on jette le maïs à la pelle dans l'intérieur de la boite. Rien de plus primitif, on le voit.
Les bœufs n'égrènent pas avec grand soin les épis de maïs qu'on leur livre ainsi ; ils les saisissent entre leurs puissantes mâchoires, les broient nonchalamment et jonchent le sol des débris de leur repas, mais le cas est prévu et soixante-dix porcs, qui vivent dans le corral pôle-môle avec les bœufs, se régalent de ces restes. Ce sont les miettes de la table du riche. Souvent enfln le ranchman, soucieux d'utiliser son maïs sans perte , envoie dans le corral des dindons qui passent une dernière inspection. Malgré cela, le maïs se mélange à la boue épaisse dans laquelle nous pataugeons, tellement il s'en gaspille. Çàetlà nous heurtons
(1) On donne, dans l'Ouest, le nom de creek à tons les petits C(!urs d'eau.
un baquet contenant du sel pour exciter l'appétit des bœufs, de la chaux, pour leur adoucir V estomac, me dit- on, du soufre pour éviter les maladies des porcs; les animaux sont donc soignés, mais de la manière la plus simple, la plus élémentaire. Pour achever l'engraissement'des bœufs, on leur distribue cependant, comme chez M. A..., un mélange de son et de maïs concassé, mais on obtient une viande moins bonne, parce qu'on agit sur du bétail commun [trade stock) , tandis que M. A... n'admet sur son ranche que des hereford et des shorthorn, dont il s'applique à choisir les meilleurs échantillons. D'ailleurs les prix de vente accusent bien la différence. Je me trouvais précisément chez M. C... quand un marchand de Kansas Gity vint lui acheter ses vingt-cinq bœufs; il les prit pour 1.500 dollars, soit environ 4 dollars les cent pounds. M. A..., nous l'avons vu, obtenait à Omaha 4 dollars 40 cents , soit environ 0 fr. 04 en plus par livre sur le poids vif. Encore, les voisins de M. G... considéraientils qu'il avait fait une vente avantageuse.
Rien de curieux comme la façon dont on amène les bœufs à la gare d'embarquement. M. G... et son domestique, tous les deux à cheval, et armés de fouets à longue lanière de cuir, poussent devant eux , au grand trot, leurs vingt-cinq aninjaux , tout surpris de cette course inaccoutumée. Tous ceux qui s'écartent du chemin y sont ramenés à grands coups de fouet et ils arrivent ainsi au yard, sorte de parc ménagé sur le bord de la voie, à l'intention des bestiaux à embarquer.
A côté du corral d'engraissement, M. G... a une lointer pasture (pâturage d'hiver) où vivent cent huit animaux, dont quatre-vingts destinés à être engraissés l'année prochaine. Le reste se compose de vaches et de
jeunes veaux; l'un d'eux, né il y ^ trois jours, reçoit tranquillement sur le dos la pluie qui tombe en abondance; s'il supporte cette épreuve, ce sera tant mieux; s'il crève, on s'en consolera, mais on ne s'attardera pas à l'entourer de précautions , à l'enfermer avec sa mère dans une écurie ; cela lui donnerait des habitudes de sybaritisme, auxquelles le personnel de l'exploitation ne pourrait suffire. M. C..., en effet, n'a qu'un homme pour l'aider à soigner tout ce bétail et prendre soin des chevaux de service.
Ce petit r anche est un excellent type d'exploitation fruste; on n'y élève pas ordinairement les animaux qu'on engraisse; « il me faudrait pour cela, dit M. C..., un troupeau de cinq cents hôtes et ce serait un grand tracas » ; on évite le plus possible tout soin superflu et l'affaire marche avec peu de capitaux; c'est l'installation d'un colon disposant de moyens limités et préférant diminuer les bénéfices éventuels que de risquer de fortes sommes. Le caractère français, sage, rangé, économe, mais peu entreprenant, se reconnaît bien à ces traits.
A quelques milles de distance, un autre ranche de dimensions modestes, dirigé par deux jeunes frères anglais, présente un contraste assez frappant avec celui-ci. Là, on se pique d'avoir des bétes de choix; le hereford à tôte blanche y est préféré au shorthorn, comme étant plus rustique, plus précoce et plus lourd; j'y vois aussi des animaux tout noirs , que l'on me dit être des galloways;\es porcs qui courent au milieu des bœufs à l'engrais appartiennent à la race Polan China, croisement très apprécié, qui donne des animaux à soies rouges de l'effet le plus pittoresque. Je remarque une vache mère estimée 2.500 fr., un taureau de la
valeur de 12.000 fr., qui a remporté le premier prix dans un concours récent entre cinq États, l'Iowa, le Nebraska, l'IUinois, le Missouri et le Kansas. Il y a sur ce domaine pour 150.000 fr. d'animaux reproducteurs. Dans la même région, je visite un ranche de moutons, propriété d'un colop prussien, M. W..., qui a fait construire de grands bâtiments de pierre soigneusement aménagés; on sent chez lui le désir de se fixer d'une manière définitive. Jamais un Américain n'aurait employé comme lui plus de 100.000 francs à installer ses animaux; il est vrai que les Américains réussissent rarement l'élevage du mouton; ils trouvent que cela demande trop de soins minutieux. En effet , il en faut beaucoup, d'après ce que je vois aujourd'hui. Sur la prairie, nous rencontrons douze cents bêtes gardées par trois individus et j'exprime à M. W... mon étonnement de voir ces trois hommes employés ensemble à une opération aussi simple. En Australie , deux ou trois bergers suffisent sur un run de vingt mille moutons. M. W... m'explique que sa propriété n'est pas entourée de barrières comme les runs australiens , ce qui complique la garde , « et puis , me dit-il , tous les colons du Kansas qui ont voulu faire des moutons , sans s'astreindre aune surveillance de tous les instants, ont perdu leur temps et leur argent; c'est la meilleure raison que je puisse vous donner; ici, je prends mille précautions et c'est comme cela seulement que j'arrive à me maintenir : tous les soirs on rentre un partie du troupeau dans la grande étable que vous voyez près de l'habitation, le reste couche sur la prairie, dans une série de parcs que l'on déplace de temps en temps. En même temps que le parc, on déplace la maison de bois roulante où se retire , la nuit venue, le berger
préposé à sa garde ». Nous passons près de Tune de ces maisons qui ressemble assez exactement aux voitures de bohémiens que l'on rencontre sur nos routes de France. Le berger ne se borne pas d'ailleurs à contempler ses moutons; il leur distribue chaque jour un peu de son, de maïs, ou de turnipsy surveille Tagnelage et attache à l'oreille de chaque nouveau-né un numéro correspondant au numéro de sa mère, au moyen d'une petite lanière àe cuir qui supporte une plaque de zinc. De cette manière, dès qu'il voit un agneau égaré, il se met en quête de la brebis à laquelle il appartient et le lui ramène; malgré cela, M. W... me dit que , l'an dernier, il a perdu 10 0/0 de ses jeunes agneaux.
La récolte moyenne de laine est de huit pounds par tête (3 kilog. 600 gr.). On a tondu, au printemps de 1889, quatre mille moutons ou brebis et les 32.000 pounds qu'ils ont fournis sont encore dans les bâtiments du ranche (avril 1890); M. W... n'a trouvé que 8 ou 10 cents le pound (environ 0 fr. 80 à 1 fr. le kilog.) et espère que la laine mérinos qu'il récolte reviendra bientôt à son prix normal de 20 cents le pound. 11 compte surtout pour cela sur des tarifs protecteurs; mais les fabricants de l'Est, qui désirent faire taxer très haut leurs produits manufacturés , tiennent beaucoup moins à voir hausser le prix de la matière première qu'ils emploient et, comme les influences protectionnistes sont précisément des influences manufacturières, les éleveurs de moutons ne trouvent d'écho à leurs réclamations ni auprès des partisans de la protection, ni , bien entendu , auprès des partisans du libre -échange. Cette situation bizarre tient, au fond , à ce que les éleveurs de moutons sont les seuls
agriculteurs des États-Unis qui souffrent de la concurrence étrangère. Tous les autres, qu'ils soient cultivateurs ou éleveurs de bestiaux, font plus de blé, de maïs, de viande, que le pays ne peut en consommer; au contraire, les fabriques de la Nouvelle-Angleterre ne trouvent pas aux États-Unis toute la laine, ou du moins toutes les qualités de laines dont elles ont besoin.
En revanche, M. W... vend ses moutons gras de 3 dollars 75 à 5 dollars les 100 pounds au poids vif, plus cher par conséquent que les qualités correspondantes de viande de bœuf. Au moment où je visite son ranche, il en a huit cents tout prêts pour le marché de Kansas City.
Cette course à travers les ranches nous a déjà mis en présence d'éléments très divers, qui jouent chacun dans la formation de la société américaine un rôle particulier. Avec les grands ranches d'engraissement, nous avons vu le type éminent du colon américain ; lés ranches d'élevage nous ont montré la première utilisation du sol par les pionniers les plus aventureux; les petits ranches nous ont déjà fait entrevoir la constitution d'une classe moyenne de propriétaires; il esi à noter que nulle part nous n'avons trouvé encore l'émigrant pauvre arrivant aux États-Unis sans autre richesse que la force de ses bras ; nous le rencontrerons dans la suite de cet ouvrage , mais ce n'est pas sur les ranches qu'il faut le chercher.
Il nous reste à voir maintenant ce que deviennent les animaux de boucherie produits par les ranches; c'est la suite naturelle du sujet.
CFIAPITRE m
Les débouchés du bétail.
Les grandes « villes de viande ».
I. Pourquoi et comment se sont créées les a villes de Tiande ». — II. Ce qui se passe dans les '< packing bouses ». — III. Le « boom M d'une ville de viande.
De môme que le ranche d'engraissement est l'aboutissement nécessaire du ranche d'élevage, de même la ville de viande est l'aboutissement nécessaire du ran^ che d'engraissement; quand on a engraissé le bétail, il faut le tuer.
Vous me direz qu'on tue du bétail par tous pays, sans que pour cela il y ait des villes de viande; chaque ville, petite ou grande, a ses abattoirs et ses boucheries, comme elle a ses boulangers et ses épiciers, selon la mesure de ses besoins, mais nous ne possédons pas en Europe une seule ville fondée sur le commerce de la boucherie; Lyon est la ville des soieries, Borbeaux la ville des vins, Newcastleou Gardiff la ville du charbon, Manchester la ville de la cotonnade, etc., etc., mais, dans aucun grand centre, la boucherie n'est jamais autre chose qu'un commerce local.
Aux États-Unis, au contraire, il existe plusieurs
villes où la boucherie se trouve à l'état de grande industrie et dont elle fait la richesse ; la plus célèbre de toutes , Chicago , a donné , depuis une trentaine d'années, l'exemple du plus merveilleux développement, du boom le plus extraordinaire qu'on puisse imaginer; ni Pittsburgh, la florissante ville du fer, ni Denver, le centre des mines métallifères des Montagnes Rocheuses, n'ont atteint aussi rapidement d'aussi hautes destinées, et c'est en somme sur l'abatage en grand des bœufs et des porcs que se fonde la prospérité de Chicago ; si vous en doutez , ouvrez le premier venu des journaux comiques de New- York, et vous aurez la main bien malheureuse si vous n'y rencontrez pas quelque satire à l'adresse des marchands de lard de Chicago; ne les plaignez pas d'ailleurs, car la satire leur importe peu, pourvu que les cours soient bien tenus sur les salaisons et que l'Europe demande des conserves. A Chicago, on peut dire avec vérité, en modifiant une formule connue : « Quand la viande va, tout va ».