‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 23 sur 91 · III. — LE « BOOM » d'une VILLE DE VIANDE · texte numérisé non relu

III. — LE « BOOM » d'une VILLE DE VIANDE

Les packing houses produisent encore un autre résultat; en concentrant le commerce de la boucherie sur quelques points déterminés , elles créent des villes considérables , dont il est intéressant d'étudier dès à présent la physionomie spéciale; quand on se promène par un jour ensoleillé sur la Michigan avenue de Chicago, oii circulent d'élégants équipages, ou bien qu'on passe, à Kansas City , sur Troost avenue bordée de maisons spacieuses et cossues, on se dit, pour peu qu'on réfléchisse , que la raison d'être de ce luxe se trouve, en fin de compte, dans les packing houses sales et enfumées autour desquelles ces villes se sont formées. C'est donc ici le lieu d'en dire quelques mots.

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Pour se rendre compte autant que possible du boom d'une de ces villes , il faut se reporter par la pensée à une cinquantaine d'années en arrière ; le contraste est saisissant. Un jour, j'eus la bonne fortune de rencontrer à Chicago , chez un ami commun , un vieil Américain établi là depuis cinquante-cinq ans; il était venu à cette époque pour faire le commerce des fourrures et me racontait ses rapports avec les Indiens Illinois, les chasses auxquelles les marchands se livraient pour se débarrasser des loups, les combats qu'ils avaient parfois à soutenir contre leurs sauvages compagnons, lorsque les barils de rhum, trop libéralement distribués ou trop fermement refusés, amenaient chez ceux-ci l'ivresse ou la colère. Nous causâmes ou plutôt je Técoutai longtemps ainsi, prenant un plaisir très vif h cette intéressante conversation, et, lorsque je me levai pour prendre congé de lui. ce fut avec une sorte de surprise que je me retrouvai dans le bureau du city comptroller de Chicago, au milieu d'un immense et somptueux hôtel de ville. Pourtant, ce n'était pas une bien vieille histoire que j'avais entendue et je me trouvais au lieu même où elle s'était passée. Le terrain sur lequel s'élèvent les maisons d'affaires à quinze étages et plus [business buildings) qui bordent Lassalle streel portait de l'herbe il y a cinquante ans. Dearborn Street àoii son nom au fort Dearborn, bâti par le gouvernement fédéral pour protéger la compagnie américaine des fourrures et détruit seulement en 1856; Chicago comptait quinze feux en 1830, elle possède aujourd'hui un million d'habitants, et le même homme a pu voir cette transformation extraordinaire !

Cela tient du prodige , et pourtant l'hittoire de Chi-

cago est l'histoire de toutes les grandes villes de viande de l'Ouest; la situation géographique, qui en a fait des centres de chemins de fer et de commerce de bétail, en avait fait autrefois des centres de batellerie ou de caravanes et de commerce de fourrures. Vers 1840, Ghouteau, un Français, fils du fondateur de Saint- Louis, établissait sur le Missouri un nouveau comptoir de fourrures, et l'évéque catholique de Kansas City, missionnaire à cette époque, se rappelle avoir vu sa métropole actuelle, composée d'un fort, d'un magasin et de quelques cabanes ; Omaha et Council Bluffs , situées de chaque côté du Missouri, à peu de distance de son confluent avec la Platte , durent également leur origine au commerce des fourrures. Tous ces entrepôts auraient disparu aujourd'hui si leur prospérité s'était fondée uniquement sur ce commerce éphémère : une fois pourvus d'armes à feu par les traitants, les Indiens devaient épuiser rapidement la ressource naturelle qu'ils exploitaient; mais derrière ces traitants, des colons s'avançaient sur les anciens territoires de chasse, y amenaient du bétail, les cultivaient et créaient, à la place de la ressource des fourrures disparue avec le gros gibier, une nouvelle richesse inépuisable et croissante.

Chicago, qui lient la tête parmi les villes de viande, est aussi la plus active, la plus hardie, la plus américaine des cités de l'Union. « Ces gens de Chicago, me disait un jour un Français, fort à même, par son long séjour aux États, de les juger sainement, sont entreprenants d'une manière à la fois folle et admirable ; rien ne les abat, rien ne les étonne; au lendemain de l'incendie épouvantable qui détruisit leur ville en 1871, ils recommençaient à la construire sans la moindre

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