LE « BOOM » D UNE VILLE DE VIANDE
emprunte sur sa terre. Dans ce milieu très entreprenant où le fait est journalier, les grands packers et les propriétaires de chemins de fer agissent seuls avec leurs propres capitaux. Aussi les banques sont- elles nombreuses et riches. Pour proclamer cette richesse, elles l'étaient dans de somptueux bâtiments où. le mauvais goût le dispute à la profusion des ornements. On y accède par des escaliers de marbre avec rampes en bronze doré. Les plafonds sont dorés aussi, les murs garnis de dorures sans nombre, les cages d'ascenseurs , les grilles des guichets , tout est doré et tout est hideux. D'ailleurs, il ne s'agit pas de faire une œuvre d'art, mais une réclame; il faut frapper l'imagination du client par ce luxe barbare. Cela rappelle les bagues en diamant des dentistes et les chevalières monstrueuses en lapis-lazuli que le moindre boucher fait briller dans les foires aux yeux éblouis du paysan. La recherche du beau tient peu de place également dans les monuments publics des grandes villes de l'Ouest. Ce qu'aiment les Américains, c'est l'immense, l'extraordinaire , la marque de la puissance ; plus cette marque est matérielle, plus elle s'impose à l'attention du public grossier, plus elle leur plaît. Ne leur parlez pas de proportions harmonieuses; une grosse disproportion, une monstruosité coûteuse leur va bien mieux. Saint-Pierre do Rome, avec ses statues plus grandes que nature, placées dans un cadre gigantesque, qui en réduit la dimension par un heureux effet de l'art, a bien moins de mérite à leurs yeux qu'une façade à quinze ou vingt étages, colossale et disgracieuse , dont la hauteur s'accuse par la multiplicité des ouvertures. Devant cette façade l'étranger a peine à retenir une exclamation, un cri d'élonnement, et le citoyen de
Chicago, qui lui fait visiter sa ville, sourit avec satisfaction : « Vous voyez, dit-il, que nous avons marché depuis le temps des Indiens ! » Sans doute , mais c'est par votre goût artistique que vous êtes encore le plus Indiens !
Même richesse et même absence de goût dans les hôtels : Midland Hôtel, à Kansas City, a coûté deux millions et demi de dollars , pour la construction et l'ameublement; j'ignore le prix de V Auditorium Hôtel de Chicago , mais c'est un immense bâtiment à neuf étages tout ruisselant d'or, de marbres rares et de lumière électrique. Le confortable n'y laisse rien à désirer. Chaque chambre est accompagnée d'un cabinet de toilette avec salle de bains parfaitement organisée; on monte en 22 secondes à la salle à manger, située au neuvième étage, au moyen d'un ascenceur perfectionné; mais l'œil est choqué par la surcharge des décorations , la bizarrerie incohérente des lignes d'architecture, l'aspect sauvage de cet amoncellement de matériaux de prix aboutissant à un effet criard et discordant.
Toutefois, il n'y a pas là une lacune irrémédiable. Dans un intervalle de six ans , j'ai pu constater un progrès sensible dans les préoccupations artistiques des familles riches , voire même dans l'éducation générale de la masse. A Y Art Muséum on rencontre une foule de visiteurs et, ce qui vaut mieux, beaucoup de personnes, surtout de jeunes filles, venues *là pour travailler. L'Exposition de 1893 a donné un essor considérable à ce mouvement peu marqué en 1890, aujourd'hui très manifeste. A ce point de vue , elle a été un succès et un succès apprécié des Américains. Un citoyen éminent de Chicago auquel je demandais son avis sur les résul.