LE TRAIT SAILLANT DE LA VIE AMERICALNE
Il y a cent ans, la Virginie jouait dans l'Union nn rôle à part; elle lui fournissait des chefs. "Washington, le plus célèbre de tous les Virginiens, a laissé une mémoire impérissable, et on peut dire que cette race des planteurs du Sud , dont il résumait en sa personne les qualités directrices, a permis, à l'époque où elle a été déclarée, l'indépendance des État-Unis. Sans elle, le soulèvement de l'esprit public contre l'Angleterre n'aurait pas pu aboutir; il fallait, pour le diriger, des hommes habitués au commandement, capables d'utiliser les précieux éléments qui se trouvaient dans la nation. Ces hommes, la Virginie les fournit alors à la Nouvelle-Angleterre.
Aujourd'hui, ni la Virginie, ni la Géorgie, ni aucun des États du Sud, n'occupent dans l'Union américaine une place prépondérante. Quand il s'est agi de choisir parmi les grandes villes des États celle qui devait avoir l'honneur de faire l'exposition universelle de 1893, personne n'a pensé qu'elle pût avoir lieu à la Nouvelle-Orléans ou à Baltimore. La lutte s'est circonscrite de suite, au contraire, entre New- York et Chicago, entre la grande ville de l'Est et la grande ville de l'Ouest , parce que l'Est et l'Ouest sont les deux parties les plus actives et les plus puissantes de l'Union.
Pour la même raison, l'Est et l'Ouest forment le vrai théâtre de la vie américaine, celui où elle est à la fois la plus intense et la plus caractéristique. C'est donc là que nous allons essayer de l'étudier.
m. — LE TRAIT SAILLANT DE LA VIE AMÉRICAINE.
A l'Est comme à l'Ouest , l'amour de l'indépendance pousse le citoyen des États-Unis à se créer une situa-
tion personnelle ; c'est l'aiguillon qui l'excite constamment. Pour y arriver, il travaille , il tente la fortune , en sorte que la vie américaine est toute consacrée aux affaires. Business, tel est le mot que les lèvres du Yankee ou du colon prononcent le plus souvent, telle est la préoccupation qui se lit sur leurs visages. En se rencontrant, on se pose cette question : How is business? comment vont les affaires? c'est le premier sujet dont on songe à causer.
On en cause d'autant plus volontiers que les affaires sont pleines d'imprévu aux États-Unis. Elles n'ont pas l'allure tranquille et prudente. Elles sont hasardées, variables, sujettes à des vicissitudes sans nombre. Les ressources abondantes d'un pays neuf et l'inconnu de son avenir leur donnent ce caractère ; l'activité et l'esprit d'entreprise des Américains le rendent plus frappant encore.
Si je voulais donner en quelques mots une idée générale de la vie américaine, je dirais qu'elle ressemble beaucoup à une échelle, le long de laquelle tout un peuple grimpe , s'accroche , tombe et recommence son ascension après chaque chute , sans perdre de temps à geindre ou à délibérer sur la décision à prendre; à aucun échelon, personne ne songe à s'arrêter; on ne reste pas en place sur une échelle; on y monte, on ne s'y repose pas. C'est précisément ainsi que l'Américain entend la vie : non seulement il veut être indépendant, mais il veut être puissant, il n'accepte pas la médiocrité, il ne consent pas à rester petit employé , ou petit commerçant, ou petit propriétaire ; il lui faut de grandes affaires à mener. S'il désire la richesse^ ce n'est pas d'ailleurs pour jouir paisiblement dans la vieillesse du labeur de ses jeunes