‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 32 sur 91 · I. — LA FERME-RÉCLAME · texte numérisé non relu

I. — LA FERME-RÉCLAME

Je fondais peu d'espérances sur l'Est, envahi par les manufactures, et d'ailleurs tout le monde me renvoyait au moins à la vallée du Mississipi. C'était là que l'étonnant spectacle des wheat and bonanza farms devait frapper mes regards. Dès TOhio et le Missouri je hasardai quelques questions, mais sans succès. L'Ohio et le Missouri , me disait-on , pouvaient passer pour des terres de l'Ouest au temps de M. de Tocqueville, mais aujourd'hui l'Ouest n'était plus là. Il fallait franchir le Mississipi pour trouver les pays neufs. La réflexion était juste et j'attendis patiemment d'être sur l'autre rive pour continuer mes interrogations au sujet des grandes fermes objet de ma curiosité.

Arrivé au Kansas, je pensai qu'il était temps d'ouvrir l'œil. Je vis quelques grands ranches, je vis aussi des propriétés assez vastes divisées en plusieurs exploita-

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lions séparées, puis une immense quantité de petits domaines variant de 150 à 500 acres (Ci à 200 hectares). C'était là, de beaucoup, le fait le plus général. En observant la culture du Kansas, je compris d'ailleurs facilement la raison de ce fait. Le Kansas n'est pas une terre exclusive comme le Dacotah, qui ne produit guère que du blé. Ici, le froment, le maïs, l'avoine, l'orge, le millet, la vigne même, vivent côte à côte. Cette variété de cultures est très favorable aux exploitations restreintes que l'œil du maître surveille facilement. Elle devient un inconvénient pour les immenses fermes conduites en quelque sorte administrativement. Le maïs, par exemple, doit être consommé sur place pour donner un bénéfice sérieux. Les farmers du Kansas sont donc tenus d'avoir un petit ranche d'engraissement, quand ils ne trouvent pas dans leur voisinage immédiat le débit de leur maïs; cela est certainement avantageux pour ceux qui vivent sur leur domaine et le dirigent personnellement; ce serait une grande complication pour un capitaliste résidant au loin et obligé d'avoir un double personnel de laboureurs et de COU) boys. Au surplus, tout le monde me disait que je trouverais ailleurs ce que je cherchais vainement ici, et je pris mon parti de bien voir l'agriculture du Kansas telle qu'elle était, et non telle que je me la figurais.

Dans l'Oklahoma, où je descendis ensuite, il n'y a encore que des domaines de 160 acres. Je remontai au Colorado et au Nebraska, croyant toucher au but; IL encore ce fut une nouvelle déception. Les grands ranches étaient assez nombreux, mais les farms avaient à peu près la même dimension qu'au Kansas; de môme dans riowa.

Restait le Dacotah, la terre classique du blé, la Beauce américaine, et je me promettais bien d'y voir les grandes cultures à vapeur dont j'avais entendu parler si souvent. Aussi , dès mon arrivée à Aberdeen, je renouvelai mes questions. Là, les exploitations étaient étendues; beaucoup atteignaient 2.500 acres (1.000 hectares), mais aucune ne répondait aux descriptions des fermes mammoth. « C'est bien en effet au Dacotah, me disait-on, que vous les verrez, mais au Dacotah du Nord. Ici, nous sommes au Dacotah du Sud, ce qui est bien différent ». Quelques jours après, j'arrivai au Dacotah du Nord : « Oui, c'est bien ici, en effet, me répondait-on , mais pas dans tout le Dacotah du Nord. Allez dans la vallée de la Rivière Rouge, vous serez satisfait. »

Je me rendis avec docilité à la vallée de la Rivière Rouge, où je vis encore, près de Fargo, Moorhead, Breckenridge et Grand-Forks, beaucoup de fermes semblables à celles du Dacotah du Sud ; cependant, on put m'indiquer la Dalrymple farm, d'une contenance de 55.000 acres, et une autre de 40.000 acres. Je ne suis donc pas revenu absolument bredouille de ma chasse à la ferme mammoth, mais je crois être en droit d'affirmer que c'est un gibier rare et que les États de l'Ouest doivent leur prospérité agricole à un autre élément.

Il est facile d'ailleurs de comprendre pourquoi ces fermes ont détourné à leur profit l'attention des publicistes et des voyageurs. Les faits exceptionnels ont toujours cette bonne fortune qu'ils ne passent pas inaperçus ; ce sont souvent les seuls que relève une observation superficielle, mais ce sont aussi les moins intéressants pour qui veut se rendre un compte exact

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des choses. Précisément à cause de leur caractère Kceptionnel, ils ont peu d'influence. Supposez, par exemple, qu'un architecte veuille étudier la manière dont sont construits les escaliers de Paris : évidemment il faussera le résultat de son observation s'il s'attache surtout à faire ressortir les mérites du grand escalier de l'Opéra. De tous les escaliers de Paris, c'est pourtant celui dont on parle le plus. Mais c'est bien celui qui a le moins d'influence sur les conditions ordinaires de l'habitation.

Les fermes mammoth sont généralement possédées par des propriétaires très désireux de les faire connaître et bien en situation de les recommander, très souvent par des compagnies de chemins de fer, ce qui augmente encore lour réputation. Ce sont en efl"et des fermes-réclames , établies tout exprès pour qu'on en parle.

J'ai déjà eu occasion d'indiquer, au sujet de la création des chemins de fer dans les pays neufs, que les compagnies recevaient des concessions de terres énormes , qu'elles cherchaient par tous les moyens à faire boomer.

Un de ceux qu'on emploie souvent consiste précisément à constituer sur ces terres des exploitations agricoles; on prêche d'exemple, et, si la ferme ainsi créée paie mal par elle-même, elle a tout au moins l'utilité d'attirer les colons; c'çst par là que le propriétaire se rattrape.

Il suflirait, il est vrai , pour encourager la colonisation, d'établir des fermes de dimensions normales, mais un motif particulier oblige souvent les propriétaires de chemins de fer à les agrandir d'une manière excessive : Un actde 1862 a décidé, en effet, que toutes

les terres concédées aux compagnies, qui n'auraient pas été vendues dans un délai de trois ans , à compter de la mise en exploitation de la ligne entière, seraient soumises aux droits de préemption et à'homestead, comme les autres terres publiques. En d'autres termes, la concession est retirée au bout de trois ans, à moins que la terre ne soit vendue. Pour éviter ce résultat fâcheux, le propriétaire du chemin de fer achète luimême une partie des terres concédées et peut se trouver ainsi à la tête d'une ferme de 55.000 acres.

Bien entendu, on ne cultive pas tout; la Dalrympœ farm, par exemple, n'a que 15.000 acres défrichées {broken), les 40.000 autres sont de la prairie nue, telle qu'elle est sortie des mains du Créateur; ce qui pourrait arriver de plus heureux au possesseur de ce gros domaine , c'est que des colons charitables voulussent bien le lui acheter, parcelles par parcelles. Je dirai même plus, c'est le seul but que poursuivent d'ordinaire les détenteurs de semblables propriétés. J'entends encore les plaintes d'un banquier qui se trouvait ainsi chargé d'une terre, beaucoup moins grande pourtant, située dans le Minnesota; il ne s'agissait que de 3.200 acres (1.240 hectares) achetés autrefois pour faire boomer les terres d'un chemin de fer au prix de 1 dollar 40 cents l'acre (18 fr. 20 l'hectare). M. F... en avait défriché 1.000 acres et enclos 640, mais ne trouvait pas l'opération avantageuse. « Je suis trop éloigné et trop affairé , me disait-il , pour diriger cette exploitation personnellement, et le régisseur (manager) qui me remplace n'y reste jamais longtemps, parce que, s'il fait mal, je le mets à la porte, et que, s'il fait bien, il va s'installer pour son compte au bout d'un an. Vous me rendriez service, ajoutait-il, en bon Améri-

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