LES FACILITES APPARENTES D INSTALLATION
voyez. Monsieur, tout ce que j*ai fait ici; j'ai com^ mencé avec mes deux bras, du temps des Indiens, défendant mon bétail et mes récoltes contre eux, vendant parfois mes bœufs de travail pour obtenir quelques mesures de farine et ne pas mourir de faim. Kh bien, cependant, je n'avais jamais appris qu'un métier, dans mon pays de Bourgogne, celui d'ébéniste. » Et comme je lui demandais si, parmi ses voisins, beaucoup avaient ainsi fait leurs premiers débuts dans la culture sur leur homestead. « Tenez, ajouta-t-il, dans la vallée que vous avez suivie pour venir me voir, il y a un colon qui a été garçon de café, im autre, commis de magasin à Pygmalion, à Paris, un troisième, ouvrier imprimeur à New- York; tel autre est un ancien matelot norvégien qui a déserté; enfin je pourrai môme vous montrer un avocat, d'anciens militaires, des marchands, etc. La grande affaire, c'est d'être énergique, de ne pas se décourager et d'avoir une bonne santé; autrement tout le monde peut se mettre à cultiver, comme nous le faisons , avec des machines qui font l'ouvrage toutes seules. »
Et pour appuyer son dire, l'ancien ébéniste me montrait un ouvrier de sa ferme en train de semer du maïs ; assis sur son petit siège en fonte , il dirigeait un cheval et surveillait le fonctionnement de son corn planter (semoir à maïs). A des intervalles réguliers, quelques grains tombaient sur le sol dans lequel la roue plate de l'instrument les enfouissait aussitôt, tandis qu'une sorte de léger ^abot en bois traçait le rang suivant. Le travail de l'ouvrier consistait uniquement à maintenir l'attelage dans la ligne droite, à mettre du maïs dans les boites du semoir quand elles se trouvaient vides, et à faire tourner sa machine à cha-
13i RANCHES, FERMES ET USiNES.
que extrémité du champ; tout cela s'accomplissait sans nécessiter d'effort physique sérieux, d'habileté particulière; aucune parole, aucun cri, aucun chant n'accompagnaient l'opération, et je songeais à part moi au déploiement de force, aux épouvantables jurons, aux chansons lancées à plein gosier des paysans du midi de la France, quand ils sèment, eux aussi, leur maïs dans les riches plaines de la Gascogne ou du Béarn. Il faut être Gascon ou Béarnais pour exciter ainsi ses bœufs, chanter ces chansons et rentrer du travail en cambrant sa taille sous l'aiguillon passé derrière l'échiné; mais, pour se servir du standard corn planter y il suffit d'avoir vu une autre personne le mettre en mouvement pendant cinq minutes. J'ai déjà indiqué d'ailleurs qu'un marchand de parapluies pouvait s'en tirer à son honneur dès le lendemain de son arrivée aux États-Unis.
11 en est de même pour semer le blé, pour labourer, même pour rompre la prairie; les charrues sont toujours légères, très tranchantes, faciles à conduire. Sans parler des gang ploughs à deux socs , usitées dans les grandes fermes, mais qui exigent un attelage de cinq chevaux et ne sont pas à la portée du petit cultivateur, les modèles plus modestes en usage sur les homesteads ont toujours l'avantage d'une construction simple et d'un emploi facile.
Ajoutez à cela que les terres n'ont jamais besoin d'être ni fumées, ni drainées, ni chaulées, ni défoncées par. des labours profonds; — celles qui exigeraient de pareils soins sont abandonnées pour d'autres plus avantageuses. — La technique du métier se trouve donc aussi simplifiée que possible et n'arrête pas les colons. Tout le monde peut arriver facilement à
connaître et à pratiquer une culture aussi élémentaire. Kt pourtant tout le monde n'est pas apte à devenir colon, et, parmi ceux qui peuvent l'être, tous ne peuvent pas l'être de la môme manière; à côté de la question technique, il y en a donc une autre qui la prime.
Pour s'en convaincre , il suffît d'interroger quelques Irlandais ou d'écouter les conversations des Français émigrés aux États-Unis; celui qui me disait, en faisant un retour sur sa vie passée , qu'avec de l'énergie on arrive toujours à se créer une ferme , môme quand on est ébéniste bourguignon, oubliait une chose, importante cependant, il oubliait sa femme, qui a fait autant que lui pour la prospérité de sa maison et ne le cache pas : « Il a de la chaînée, mon Bourguignon , me disait-elle, d'être tombé sur une Comtoise comme moi. » Et elle me racontait comment elle entrait dans l'eau jusqu'à la ceinture pour sauver les jeunes veaux en train de se noyer dans le creek, comment elle montait à califourchon sur le premier cheval venu pour rattraper les bêtes égarées , comment elle faisait marcher les ouvriers, etc., etc. Aujourd'hui encore, c'est (^llo qui attelle le buggy quand son mari part pour la ville, et il est facile de voir que ce Bourguignon a eu, en effet, une grande chamce de tomber sur sa Comtoise. Il est vrai qu'elle est possédée d'un ardent désir de rentrer en France , pensant que si l'Amérique est bonne pour ramasser des sous, comme elle dit, il n'y a qu'en France qu'on sache les dépenser; son rêve serait de s'installer à Paris , ou de construire dans son
village un de ces châteaux en miniature dont les tours, grosses comme un cigare de la Havane , menacent le ciel de leurs girouettes ornementées; mais le père D... o'entend pas de cette oreille; il calcule que sa terre lui rapporte 8 ^ en la donnant à cultiver à des tenanciers , qu'il est difficile de bien vendre et que ee serait une mauvaise affaire de quitter le Kansas ; or le père D... n'a jamais fait de mauvaises affaires et ne voudrait pas commencer à son âge.
Au fond, même, il est réellement attaché à ce coin de terre dont il a vu et dirigé les transformations successives : « Quand on a tout créé et qu'on trouve tout ce qu'on veut chez soi sans en sortir, dit-il , on n'a pas envie de s'en aller; mais ma bourgeoise ne comprend pas cela, elle regrette son pays. » Avec l'influence qu'elle exerce dans le ménage on peut craindre que le père D... aille finir ses jours loin de ses terres du Kansas.
Malheureusement pour beaucoup de colons*, leur bourgeoise a envie de rentrer au pays bien longtemps avant de les avoir aidés à faire fortune ; dans les milieux français , en particulier, le fait est très fréquent. Ce qui pèse horriblement aux Françaises, ce n'est pas tant l'ennui de faire elles-mêmes leur ménage, ou te changement de leurs habitudes, que l'isolement où elles se trouvent. Mieux que beaucoup d'autres, elles savent supporter une privation matérielle ; plus qu'aucune autre, elles ont le talent de conduire leur maison avec ce mélange d'économie et de soin qui ménage la bourse du mari et lui rend son intérieur agréable, mais elles ne se consolent pas de l'absemTfe des relations sociales; suivant leur rang et leur éducation, elles regrettent soit la bonne compagnie y qui n'existe
pas en général dans l'Ouest, soit la bonne causerie au coin du feu qui est le bien commun de toutes les classes en France. LWméricain d'origine anglo-saxonne se suffit à lui-même et, s'il a le goût de la société, ce goût se restreint à son home, c'est-à-dire à sa femme et à ses enfants; quant au reste, cela constitue le prochain, ce prochain qu'on doit aimer comme soimême, mais auquel, par suite de Tinûrmité de la nature humaine, on pense toujours beaucoup moins qu'à soi-même. Ni ses sœurs, ni ses frères, ni ses cousins ne sont pour lui autre chose que du prochain ; il n'a pas cet esprit de famille étendu qui caractérise certaines populations d'Europe; il ne tient pas d'une façon particulière aux personnes de son sang. A plus forte raison, il ne tient pas à vivre éternellement avec les gens qu'il a connus dans sa jeunesse et qui forment comme un prolongement de sa famille. Aussi , peu lui importe d'aller s'établir loin de tout parent ou de tout ami; si sa terre lui donne du profit et que ses voisins ne lui cherchent pas noise, il juge son home bien placé jusqu'à nouvel ordre. De même, le Scandinave quitte son fjord pour une plaine inconnue du Far West américain, sans pleurer la patrie qu'il abandonne. Il part seul, bien décidé par avance à ne pas revenir, à épouser n'importe où, quand cela se trouvera et qu'il aura amassé quelque argent, une jeune fille du pays où il se fixera. Non seulement il s'expatrie, mais il s'isole, il se perd, il brise avec ses origines.
Ni l'Irlandais, ni le Français , ni même la généralité des Allemands n'agissent ainsi. L'Irlandais reste dans les villes, le Français aussi la plupart du temps. Quand il se risque sur un homestead, il le prend à proximité de quelque petit centre et, autant que possible, dans
un endroit où il puisse trouver quelques compatriotes ; son désir le plus vif est toujours de se grouper, de se sentir les coudes; il lui semble qu'il retrouve la patrie absente quand il voit autour de sa ferme d'autres fermes cultivées par des Français, quand il peut compter sur un appui et causer dans sa langue. Comme les Français de France sont clairsemés dans l'Ouest , il se rabat sur les Suisses , sur les Belges , sur les Luxembourgeois, sur tout ce qui parle français ou à peu près. Aussi n'est-ce pas, en général, aux frontières extrêmes de la culture que l'on rencontre ces petits groupes de colons; je n'en ai pas vu un seul au Dacotah ni dans rOklahoma; mais le Missouri et le Kansas m'en ont offert quelques rares exemples.
Je n'oublierai jamais ces visites à mes compatriotes. Quand un Français bien authentique , un Français de France, comme ils disent, arrive chez eux, ils reportent sur lui toute leur affection patriotique et un lien immédiat de sympathie s'établit, malgré les diversités d'origine et de situation qui élèveraient entre eux dans le vieux pays une série de barrières difficiles à franchir. Partout on est reçu à bras ouverts, fêté, choyé comme un vieil ami; riches ou pauvres, tous vous invitent; on parle de mille choses à la fois; de Paris et du Far West; de la pièce nouvelle du Gymnase, dont un journal illustré a apporté le compte rendu, et du coups des bestiaiax; de la dernière crise politique et de l'utilité des ma«hines agricoles. Règle générale, on trinque ensemble à quelque heure du jour que ©e soit, et on daube sur les Yankees prohibitionnistes, qui boiveiàt de l'eau glacée et souffrent de la dyspepsie ; si vous voulez voir la vie américaine par son côté le moins favorable , allez vous asseoir à «es
tables hospitalières, vous l'entendrez critiquer dans tous ses détails : on vous dira l'égoïsme des parents, l'indépendance des enfants, la hardiesse des jeunes filles , l'hypocrisie de tous ; les femmes, en particulier, ne tarissent pas sur ce sujet. Élevées dans des habitudes contraires, dont elles se sont fait une sorte de code inviolable, elles ne comprennent pas les mœurs qu'elles ont sous les yeux et, ne les comprenant pas, elles les blâment sans réserve. Les maris sont généralement moins absolus dans leurs jugements et adoucissent la dureté des épithétes : les parents américains ne sont pas précisément égoïstes , disent-ils , mais ils veulent que leurs fils se tirent d'affaire tout seuls, comme ils l'ont fait eux-mêmes; de là l'indépendance des enfants, obligés de ne compter que sur leur propre énergie, et de là aussi la hardiesse des jeunes filles, qui sont chargées de pourvoir à leur établissement comme elles voudront et comme elles pourront.
Rien n'est aussi instructif que ces entreliens conjugaux; on y voit nettement se manifester tous les obstacles que notre éducation française accumule sur la route de ceux et surtout de celles qui vont s'établir là-bas; on comprend ce qu'une jeune fille élevée dans une petite ville du Midi avec quelques amies autorisées de sa famille, entre son piano, sa broderie, ses confitures et son petit frère, doit éprouver de stupéfaction en voyant les filles d'Eve du Nouveau Continent voyager seules dès qu'elles savent trouver leur chemin, mener leur buggy, montera cheval, se promener au bras des jeunes gens, parler de tout et ne causer de rien. Ces manières leur paraissent étranges à cause de l'absence de convenu qui les caractérise. Elles sentent aussi que l'intimité, telle qu'elles la connaissent,
ne saurait naître avec des personnes semblables, qu'il leur manque la sensibilité nécessaire pour prendre plaisir au petit commerce de confidences qui fait le fond de l'amitié féminine en France, et elles pensent avec amertume au sort des anciennes compagnes de leur jeunesse restées au vieux pays. Celles-ci vivent un peu chichement, il est vrai, du maigre emploi de leur mari combiné avec leur maigre dot, mais elles jouissent pleinement de tout ce qui fait défaut ici : leur chapeau ne vient pas de Paris, mais il est copié sur celui d'une dame qui va quelquefois à Paris ; leur maison n'est pas montée sur un grand pied , mais elles ont une bonne qui ouvre leur porte et fait leur cuisine et, quand arrive leur jour de réception, on croirait, presque qu elles vivent dans le luxe. Enfin, elles voient leurs amies; elles peuvent même en médire un peu avec d'autres amies; elles font des visites; ce sont des dames comme les autres. Dans l'Ouest., tout ce petit édifice de vanité croule d elui-même, on vit plus isolé. La vie n'est pas organisée en vue des relations sociales, mais en vue de la tâche que chacun s'y donne, et cette tâche est absorbante , elle laisse peu de place au foisir; s'il s'en trouve quelqu'un , on ne sait plus comment l'occuper. Les hommes se consolent en pensant que l'Amérique est bonne pour y faire des affaires, que l'existence y a plus de large, mais les femmes ressentent cruellement la perte des jouissances familiales ou mondaines dont elles avaient l'habitude.
Aussi cherchent-elles le plus possible à reproduire aux États-Unis le cadre de la vie européenne; elles poussent leur mari à s'installer près de la ville, pour se donner l'illusion de la société; elles l'engagent à louer ses terres pour éviter les tracas de la culture et
LES CONDITIONS PREALABLES DE SUCCES. lit
les complications qui en résultent dans la tenue de leur maison; enfin, elles lui font vendre son homestead et reprendre le chemin de la France, dés qu'il y a possibilité de le faire avec quelque profit.
Pour leur rendre tolérable une situation si étrangère à leurs goûts , il faudrait les placer dans un groupe important de colons français , leur faire retrouver en petit ce qu'elles regrettent si fort; mais pour cela, il faudrait d'abord qu'il y eût une émigration organisée ; il faudrait que de pareils groupes existassent quelque part, et malheureusement ils sont rares.
J'ai rencontré cependant, tout près de Kansas City, un certain nombre de maraîchers français établis dans VEast Bottom, c'est-à-dire sur les riches terrains d'alluvions formés par le Missouri à l'Est de la ville. C'étaient des gens du Gard, des Jurassiens, des Suisses, vignerons ou montagnards durs au travail , âpres au gain, dont plusieucs avaient déjà amassé un joli pécule en vendant des légumes au marché. Le premier était venu vers 1876, chassé de chez lui par le phylloxéra, avec sa femme et cinq enfants dans la plus grande misère. « A. notre arrivée, me dit M"* M..., j'ai passé quatre jours dans un baraquement préparé pour les émigrants à côté de la gare , avec 33 sous dans ma poche ; c'était tout ce que nous possédions , et ces grands garçons, que vous voyez là, n'étaient pas encore en âge de gagner leur vie. Heureusement mon mari trouva assez vite de i'ouvrage, comme ouvrier jardinier; il ne connaissait pas bien le métier, mais avait l'habitude de soigner ia vigne et savait ce que c'était de nettoyer une terre et de la bêcher ; d'ailleurs, dans ce pays-ci , il ne faut pas être trop difficile , et son patron le garda pendant deux ans avec de bons
gages qui nous permirent de vivre et d'épargner (Jue!que petite chose. Au bout de deux ans, nous étions en mesure' de nous établir à notre compte sur une terre louée et, comme c'était le moment où on bâtissait beaucoup à Kansas City, que la ville commençait à boomer et que tout le monde avait du travail, les affaires marchaient bien. Ah ! le bon temps, monsieur, que celui du grand boom! Au marché du samedi soir, quand les ouvriers venaient de recevoir leur paie , on vendait tout au prix qu'on voulait. Avec les nègres surtout, on n'avait pas besoin de se gêner! Ce sont les meilleures pratiques qu'on puisse trouver, quand ils se sentent quelques dollars en poche. Grâce à cela, mon mari put bientôt acheter les 14 acres de terre que nous possédons; c'était cher pourtant, car cela nous coûte 3.000 dollars, mais au moins on sait ce qu'on fait, ce n'est pas comme ces homesteads qu'on vous donne sur la prairie , pour aller y crever de faim tout seul. La preuve, c'est que cela ne nous a pas empêchés de bâtir notre maison et de payer encore 1.100 dollars à l'entrepreneur; il est vrai que mon pauvre mari est mort à la peine ; il s'était trop privé dans les commencements. »
Le succès de M... avait engagé un de ses neveux à venir, lui aussi , vendre des choux et des salades aux habitants de Kansas City, mais les temps sont changés et le métier ne va plus comme autrefois; d'abord le boom a subi un arrêt marqué , dont tout s'est ressenti ; puis la Californie s'est mise à envoyer sur le marché ses légumes de primeurs , qui font aux légumes poussés à Kansas City une concurrence victorieuse ; aussi le neveu n'est-il pas encore parvenu au même degré d'aisance qu'avait rapidement atteint son oncle. La
maison dans laquelle il vit est une misérable cabane de bois dont les planches mal jointes laissent entrer le vent et la pluie; avec du papier goudronné ^ il a tâché de boucher ces insterstices malencontreux, mais le remède est assez peu efficace et c'est une triste installation ; avec cela , il a déjà acheté 5 acres de terre à 250 dollars l'acre , en loue sept autres , entretient deux ouvriers et ne se plaint pas; c'est d'ailleurs là un des traits caractéristiques de larace. Le paysan français, celui du Midi surtout, n'est pas exigeant; pourvu qu'il mange à peu près à sa faim et puisse se coucher sur une paillasse quelconque, une fois le soir venu, le voilà satisfait. Quand il a mis de côté un peu d'argent, il l'emploie plus volontiers à acquérir de la terre qu'à augmenter son bien-être , et c'est par là qu'il monte. L'épargne est sa grande force. Cela se remarque surtout aux États-Unis, au milieu des xVméricains , toujours si prodigues de leur argent; mais s'il conserve, à ce point de vue, une supériorité notable sur les émigrants irlandais, anglais, Scandinaves, ou môme allemands; en revanche, il lui manque l'esprit d'entreprise; il est sage, mais non hardi; économe, mais pusillanime.
Par exemple , ce brave garçon de jardinier n'a aucune envie d'aller essayer sa chance sur les terres neuves; cela lui parait le comble de l'insanité, bien qu'il soit entouré de gens qui le font et réussissent ; mais, instinctivement, il sent tout ce qui lui manque pour cela et se confine dans la culture maraîchère ; il a pourtant acheté quelques petits lots de terre du côté de l'Oklahoma-Texas, mais à titre de pure spéculation et sans savoir au juste où ils se trouvent. C'est un Auvergnat, aubergiste à Kansas City, qui lui a conseillé
de prendre ces lots, pour s'en débarrasser; on reste Auvergnat même au Kansas et le talent du brocantage suit l'enfant du Cantal sur l'autre rive de l'Atlantique.
Chaque fois que Ton rencontre des Français aux États-Unis, on constate ainsi leur éloignement profond pour la solitude et on est amené à penser que c'est là un des motifs qui contribuent le plus à nous maintenir en dehors du grand mouvement d'expansion coloniale que la navigation à vapeur a fait éclore dans ce siècle-ci.
Il faut, en effet, des événements extraordinaires pour amener une émigration en masse , la seule à laquelle soient aptes ceux qui redoutent l'isolement sur une terre étrangère ; les raisons qui firent embarquer les Pèlerins à l'époque héroïque de la colonisation américaine, celles qui, de nos jours, ont déterminé les Ménonites à s'exiler, se rencontrent rarement dans la vie d'un peuple ; au contraire , les circonstances qui poussent les jeunes gens à se créer une situation se présentent à chaque génération et pour chacun d'eux; c'est un fait normal, régulier, constant. Lors donc que ces jeunes gens ont un goût de l'indépendance suffisant pour accepter l'isolement et une éducatior d'accord avec ce goût, ils vont coloniser aussi naturellement que d'autres se font bureaucrates ou employés.
Ce qui soutient les Américains dans ces entreprises pleines d'épreuves, c'est l'amour inné de l'indépendance. Pour arriver à être leurs maîtres, à vivre chei eux, ils acceptent tout, la solitude, l'absence du confort le plus élémentaire , les dangers d'une vie errante au milieu d'une contrée déserte. J'ai entendu souveni des étrangers tourner en dérision leur conception di home, qui leur permet d'en vanter les charmes, toui
en le déplaçant avec la plus grande facilité; cela tient à ce que beaucoup d'entre les Européens, et tout particulièrement les Français, n'entendent pas la même chose par celte expression de home ou de chez soi. Le home d'un Français, c'est la maison où il est né, le toit paternel, le lieu où ses souvenirs d'enfance renaissent, chaque fois qu'il revient le visiter; le home d'un Américain, c'est l'endroit quelconque où il se trouve momentanément, mais où il est le maître. Nous attachons à ce mot l'idée de la tradition; les Américains y attachent l'idée de l'indépendance. Quand ils chantent : Home, sweet Home (1), ce qui leur arrive à peu près chaque fois qu'ils chantent, ils ne revoient pas par la pensée leur cercle de famille au grand complet autour du fauteuil d'une aïeule respectée, ni tous les poétiques ressouvenirs que cela éveillerait chez nous ; ils se félicitent tout simplement d'être assis dans un rocking chair où personne n'a le droit de s'asseoir, de se chauffer les pieds à un feu dont le coke a été gagné par leur travail et de voir assise à côté d'eux celle qu'ils se sont choisie comme compagne. Il suffit d'ailleurs de remarquer l'air avec lequel ils chantent eet éternel refrain pour se rendre compte de la signification qu'ils lui donnent; la poésie en est absente, ou du moins notre idée poétique en est absente. Pour moi , si je voulais interpréter avec vérité ces mots de Home, sweet Home, je les traduirais ainsi : « Comme c'est agréable de ne pas être chez les autres ! »
Le môme désir d'indépendance anime le colon Scandinave, mais avec un sentiment plus grand de la stabilité matérielle, ou, si vous le voulez, avec des ambitions moins hautes. Aussi , dès qu'il a atteint son but ,
(1) « Home, doux home! »
dès qu'il est maître et seigneur d'une ferme suffisante pour le mettre au-dessus de tout besoin, il se fixe, bâtit une jolie maison , bien coquette , souvent peinte en blanc du haut en bas et assez semblable à un joujou de Nuremberg fortement grossi. On distingue de suite son installation de celle d'un colon américain : chez celui-ci l'habitation est quelconque, c'est l'abri sous lequel vient se réfugier le dollar hunting animal (animal chassant le dollar) à la fin d'une journée bien remplie; la cour, entourée de méchants piquets à peine dégrossis, est encombrée d'instruments de culture mis au rebut, de boîtes de conserves éventrées, de débris de toutes sortes et de toutes provenances ; tout est mal tenu et sans ordre. Chez le Scandinave , on sent dès l'abord le souci d'une certaine élégance ; des barrières en bois travaillé, établies avec régularité et brillantes de peinture fraîche, ferment l'enceinte du potager, du Court- Yard et des bâtiments d'exploitation; l'intérieur de la maison est simple, un peu nu, mais reluisant de propreté ; on dirait le parloir d'un couvent. Un grand nombre d'enfants animent assez ordinairement la demeure; j'en vois neuf chez l'un, sept chez l'autre, douze chez un troisième; d'autres n'en ont que cinq ou six, mais ne sont pas au bout de leur carrière. Voilà une excellente pépinière d'Américains ! Plus paysans que commerçants par le fait de leurs habitudes antérieures, les Scandinaves recherchent surtout les bonnes terres , sans trop se préoccuper de la facilité des débouchés; l'Américain, lui, ne perd jamais de vue le marché, même quand il veut faire de la culture, il ne produit qu'en vue de la vente, tandif. que les Scandinaves , sans vivre complètement sur leur domaine, en consomment cependant certains pro-
duits en nature; cela a lieu surtout chez ceux qui, établis sur leurs 160 acres, élèvent une nombreuse famille. Beaucoup arrivent à posséder des propriétés plus étendues; je me souviens d'un Danois qui, parti du Jutland en 1867, était allé d'abord au Wisconsin, puis avait pris un homestead dans le Kansas en 1871. Vers 1885, il était arrivé à se créer une terre de 246 hectares, qu'il estimait, avec son cheptel, 60.000 francs; cent têtes de bétail, soixante-quinze porcs, sept chevaux de travail et cinq poulains vivaient sur la ferme , dont 84 hectares étaient en culture. Quand Janssen débarqua à New-York, une vingtaine d'années auparavant, il avait pour tout capital ses deux bras et devait son passage, qu'une compagnie d'émigration lui avait avancé.
D'autres ont quelques avances en arrivant, comme le beau-père de Janssen, parti du Sleswig-Holstein avec ses quatre fils, pour leur permettre d'échapper au service militaire , et qui a fort bien réussi.
m. — LES RISQUES DE L'ENTREPRISB.
En général, après une dizaine d'années de séjour aux États-Unis, un colon agricole augmente son homestead en achetant deà terres avoisinantes, ou bien est obligé de l'abandonner à ses créanciers; j'ai vu au Dacotah plusieurs Allemands de la Prusse, de la Poméranie, du Brandebourg, du Mecklembourg, du Hanovre, cultiver 100, 200, 300 hectares de terre leur appartenant; or, le Dacotah était ouvert depuis neuf ans au moment où je le visitais. D'autre part, je me souviens d'avoir entendu un jour, en chemin de fer, un Allemand socialiste déblatérer avec force contre
les capitalistes yankees, qui, disait-il, ruinaient les colons par leurs prêts usuraires. Nous étions aux environs de Redfield, toujours dans le Dacotahj et l'immense wagon à 75 places dans lequel nous voyagions constituait une vraie salle de conférence roulante. Notre Allemand, s'étant donc mis en devoir de défiler ses théories, les appuyait d'exemples émouvants. Il racontait les souffrances de l'émigrant, la difficulté des premières années , les emprunts auxquels son dénùment l'oblige , l'impossibilité de payer des intérêts élevés quand la récoite est mauvaise ou médiocre. L'auditoire l'écoutait avec calme , riant parfois d'une plaisanterie lancée contre les maigres Yankees par ce gros buveur de bière, assez content d'entendre médire de ses créanciers , favorable en somme au conférencier ambulant , comme tout auditoire de débiteurs l'est naturellement à tout ennemi du capital. Cependant, un grand monsieur à barbe rousse, auprès duquel j'étais allé m'asseoir pour mieux entendre, ne paraissait pas satisfait : « Il s'est ruiné, au Dacotah, autant de banquiers que de fermiers , me dit-il , seulement les banquiers y étaient venus avec de l'argent et les fermiers sans rien du tout ; en somme, les banquiers seuls ont perdu. »
Au fond, tous ces gens-là avaient raison, et ceux qui exaltent les avantages du Dacotah ont raison aussi ; la vérité qui met d'accord leurs témoignages d'apparence contradictoire s'en dégage même naturellement : fermiers et banquiers courent ensemble les mêmes risques ; fermiers et banquiers peuvent se ruiner ou faire fortune; cela d^end de leur savoir-faire, de leur coup d'œil, de leur énergie et de leur bonne étoile. Les grandes facilités de crédit en usage dans les contrées
(le l'Orient ruinent promptement les émigrants de rebut, tandis qu'elles font monter très vite ceux qui possèdent les qualités nécessaires pour réussir. L'accès facile de la propriété agit dans le môme sens; autant il est fatal aux colons nés pour une situation dépendante, autant il favorise les autres. En somme, ces conditions particulières produisent une sélection presque immédiate entre les capables et les incapables ; dans une société où tout le monde trouve à sa portée réchelle nécessaire pour atteindre la fortune , on voit de suite quels sont ceux qui peuvent la gravir, ceux qui demeurent au pied et ceux qui se cassent les reins en tombant.
Il est plus intéressant de visiter sur leur homestead les vaillants arrivés au sommet ou vigoureusement cramponnés à leur échelon, mais il suffit d'ouvrir les journaux de l'Ouest pour y voir annoncer les ventes sur saisies qui chassent les autres. Ceux-ci ne sont pas toujours des gens sans aveu ou des imprévoyants inguérissables; beaucoup se trouvent tout simplement entraînés peu à peu à des dépenses insuffisamment justifiées et se réveillent un beau jour avec de gros intérêts à payer et une caisse vide. Neuf fois sur dix, me disait un vieux colon du Minnesota, voici comment les choses se passent : l'émigrant arrive sur son homestead sans un sou , ou parfois avec un millier de francs dans sa poche et une paire de bœufs. Au moment où il va lever sa première récolte, voici un commis voyageur qui vient le trouver et lui démontre qu'il lui faut une moissonneuse. Il n'est pas en mesure de la payer en ce moment, mais peu importe , on lui fera crédit et il acquittera sa dette de 1.000 francs en trois termes, d'un an chacun. La machine n'est que de 500 francs.
il est vrai, mais mieux vaut encore la payer i.OOO et avoir du crédit. Dans trois ans, on aura vendu trois récoltes , et qu'est-ce que 300 ou 400 francs à prendre sur chacune d'elles? Sur la foi de ce raisonnement de Perrette, le colon signe donc l'engagement qu'on lui présente et reçoit une moissonneuse superbe. Quand il veut s'en servir avec ses bœufs , la machine fonctionne mal; le commis voyageur avait oublié de le prévenir de ce détail , et le voilà obligé d'aller trouver le marchand de chevaux pour se procurer un attelage. Le marchand de chevaux a précisément son affaire, une paire de bonnes bêtes qu'il lui laissera pour 2.000 francs et dont il attendra le paiement pendant trois ans; nouveau billet signé, et nouvelle dette de 2.000 francs représentée par deux animaux valant ensemble 1.000 francs; on les attelle et la moissonneuse fait son office, mais avec peine; il faudrait un troisième cheval pour obtenir un bon travail; le colon retourne chez le maquignon le plus voisin et en ramène le troisième cheval, après s'être engagé à le payer deux fois. Pour peu qu'il achète encore une faucheuse, ou un râteau mécanique, ou un semoir, le voilà complètement enfoncé, et cependant, chaque fois, il lui a semblé qu'il obéissait à une nécessité impérieuse, qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Ajoutez à cela que ses bâtiments agricoles, rudimentaires et exigus, ne sauraient abriter les instruments qu'il achète ainsi à grands frais; il en résulte qu'au bout d'un ou deux ans, le soleil, la poussière, la neige et le manque de soins les mettent hors de service, de sorte qu'ils ont besoin d'être remplacés avant leur paiement complet. Enfin, comme il a fallu
de l'argent, en arrivant, pour bâtir une maison et se nourrir, la terre est souvent hypolh«^quée par avance, et le malheureux colon, contraint d'acquitter ses taxes et ses intérêts, n'a plus de salut que dans la fuite. Il abandonne donc son homestead aux mains des créanciers et va recommencer ailleurs sur nouveaux frais.
Quand l'expérience lui a servi, il restreint sa culture au début, n'achète plus de moissonneuse, mais en loue une à son voisin et attend d'avoir gagné un peu d'argent avant de se monter en instruments et en chevaux.
On entend et on lit sur la situation des farmers américains les rapports les plus contradictoires : d'après les uns, ils ramassent l'or à la pelle; d'après les autres, ils meurent de faim; d'après les uns, rien n'est plus facile pour un émigrant pauvre que de se constituer une propriété ; d'après les autres , la crise agricole se fait sentir aux États-Unis d'une manière plus dure encore qu'en Europe et menace la prospérité des colons les mieux établis. Au début de mon enquête, ces affirmations contraires me causaient un trouble profond. Chaque fois qu'une exploitation bien conduite et l'évidente satisfaction de celui qui la dirigeait me mettaient en présence d'un succès constaté, je songeais aux plaintes que j'avais entendues sur d'autres points; chaque fois -qu'un colon malheureux me contait ses peines, la transformation rapide du pays, ses merveilleux progrès, me revenaient en mémoire. Cela prouve tout simplement qu'il faut bien se garder de conclusions trop générales. Comme en Europe, il y a en Amérique des agriculteurs qui réussissent et d'autres qui échouent. La différence, c'est qu'ici les pre-
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miers arrivent plus vite à un résultat plus considérable et que les seconds tombent de suite dans l'indigence complète. Une autre différence encore, c'est que leur chute est toujours réparable, si leur incapacité est elle-même réparable, si elle n'a pas un caractère constitutionnel.
En Europe, deux familles de cultivateurs voisines, propriétaires d'un morceau de terre équivalent , mettent toute une vie et souvent plusieurs générations, l'une à atteindre l'aisance, l'autre à se ruiner. Dans l'Ouest, le mouvement s'accélère : on devient riche au bout de dix ans ou bien on n'est bon à rien, mais les qualités qui élèvent et les défauts qui abaissent la situation sociale des travailleurs sont les mêmes.