‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 36 sur 91 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les auxiliaires de la culture. — Les petites villes de rOuest.

I. Ce qae les petites TÎIIes fournissent aux campagnes enrironnantes. — II. Ce que les campagnes de l'Ouest fournissent aux petites Tilles. — III. Les Ticissitudes d'une petite ville de rOuest.

I. — CE QUE LES PETITES VILLES FOURNISSENT AUX CAMPAGNES ENVIRONNANTES.

L*Ouest est essentiellement rural, mais rural à la manière américaine, très différente de la manière européenne. Le colon n'est pas un paysan, comme je l'ai déjà montré; il se nourrit, se vêt ou se meuble en achetant sa viande , sa farine , sa chemise de flanelle ou son rocking chair, non en mangeant le blé qu'il a fait pousser, en portant la laine de ses moutons, ou en confectionnant lui-môme, pendant les longues soirées d'hiver, sa chaise de paille ou son banc grossier. Pour construire sa maison, le colon de la vallée du Mississipi achète au lumber yard (dépôt de bois) des planches , des solives coupées et façonnées à des centaines de lieues, car sa terre, nue comme la main, ne lui fournit aucun arbre; le paysan arrache

«a pierre dans un champ voisin et abat les chênes de ses haies. Pour se chauffer, le premier achète le charbon d'une mine éloignée et le brûle dans un poêle en fonte fabriqué dans les fonderies de la Pensylvanie ; le second jette dans l'âtre de pierre le fagot qu'il a coupé. Pour cultiver, le premier emploie des machines d'une construction difficile, sorties de grandes manufactures; le second fabrique la plupart de ses outils avec le concours du forgeron voisin et regrette les cent sous qu'il lui donne pour remettre des dents à une vieille herse ou réparer une vieille charrue.

Le commerce trouve donc une clientèle très nombreuse dans les campagnes du Far West et très restreinte dans la, plupart des campagnes européennes; dans les unes tout le monde achète , dans les autres c'est l'exception. De plus , la clientèle américaine offre un autre avantage : non seulement elle est nombreuse, mais elle achète beaucoup , elle dépense facilement.

Elle se compose, en effet, de deux genres de colons qui ne sont portés ni l'un ni l'autre à ménager leur argent , les premiers parce qu'ils en gagnent rapidement, qu'ils font bien, comme on dit en Amérique, et ne se privent pas, les seconds, parce qu'ils sont imprévoyants et se laissent tenter par tout ce qu'ils voient. L'émigrant qui a réussi ne se refuse p^s un buggy neuf, une paire de chevaux fins, ou un meuble pour son salon; celui qui est obligé de quitter son homestead le quitte à cause de ses dettes, c'est-à-dire parce qu'il a trop acheté ; tous les deux font marcher le commerce. C'est peut-être même sur le second qu'on réalise les meilleurs bénéfices ; le marchand de chevaux, qui vend 2.000 francs l'attelage qui lui a coûté moins delà moitié de ce prix, trouve certaine-

CE qui: les petites villes FOURNlSSEiNT. 155

ment que le colon pauvre a du bon. Celui qui le paie comptant alimente son fonds de roulement, mais celui qui demande du crédit renrichit.

Pour servir cette clientèle remarquable, le commerce accourt dans les petites villes, ou plutôt il les crée. Aux environs de la gare, deux ou trois magasins s'élèvent entre une banque et un hôtel; on trace au cordeau , sur le sol de la prairie , une large voie que l'on décore du nom de Main Street (Grand'Rue), et les États-Unis comptent une cité de plus.

Cette dénomination ambitieuse fait sourire le voyageur qui descend de son wagon pour tomber dans la boue épaisse des rues, et qui se hâte de gagner, à travers de véritables ornières , le trottoir en planches le plus voisin. L'idée de trouver une marchande do modes , un photographe ou un magasin de nouveautés sur le bord de ce mauvais chemin de traverse lui parait d'abord étrange et il se demande ce qu'on peut bien vendre dans un endroit pareil. J'ai éprouvé maintes fois cette impression en arrivant dans les petits villages de l'Ouest, mais chaque fois j'ai constaté que le commerce y avait une activité dont beaucoup de sous-préfectures françaises pourraient être jalouses- Tout d'abord , on trouve le lumber yard ou dépôt de bois de construction; c'est, en effet, un des premiers approvisionnements que réclame la clientèle. Lors môme que la pierre abonde dans le pays, on bâtit presque toujours en planches ; cela coûte moins cher et surtout va plus vite, grosse considération pour un Américain en général et pour un colon de l'Ouest en particulier. J'ai vu, dans le Kansas, une série de petites villes établies au pied d'une ondulation de terrain qui renferme d'excellentes carrières; cependant,

presque toutes les maisons étaient faites de planches de sapin venues de l'IUinois ou du Wisconsin. A Florence, par exemple, l'une de ces petites villes, la banque, l'école publique et l'opéra — car il y a un opéra dans ce bourg d'un millier d'habitants — avaient seuls des murs en pierre.

Il faut quelques jours seulement pour élever une petite maison de bois , et chacun peut presque la construire soi-même avec un peu d'habileté et de savoirfaire. En effet, le Iwmber yard fournit les planches en état d'être employées de suite; les montants de bois et les solives sont également équarris et rabotés d'avance ; il ne reste plus qu'à les scier à la dimension voulue. Encore peut-on faire sa commande de manière à recevoir toutes les pièces préparées pour une pose immédiate. On vend aussi les portes , les fenêtres , les ornements du toit, les balcons, les bow- Windows des tinées à figurer en encorbellement, les escaliers. Tout cela est fabriqué dans des ateliers spéciaux, pourvus d'engins mécaniques marchant à la vapeur. Quand la ville a une certaine importance, lorsqu'elle atteint par exemple une dizaine de mille habitants, on est sûr d'y trouver un de ces établissements sous le nom de saw millsj sash and door factories, etc. (scierie mécanique , manufacture de cadres de fenêtres et de portes, etc.). Là, on rabote à la vapeur, on fait des mortaises à la vapeur, on scie, on découpe le bois à la vapeur; un ouvrier arrive à pousser dans sa journée des hectomètres de moulures, grâce à la machineoutil à laquelle il se contente de présenter son bois; d'autres se livrent à des travaux curieux de marqueterie mécanique, d'un effet assez heureux, mais d'une solidité douteuse.

Ainsi secondé par une industrie qui lui évite tout ce (lu'elle peut lui éviter de travail, l'émigrant arrive à se construire de ses propres mains une petite demeure assez coquette d'aspect. C'est une boîte démontre, dont on lui livre toutes les parties; il lui suffit de les ajuster pour être logé. Sans doute, cela ne défle pas les siècles, et peut-être quelque <ornarfo, quelque ouragan violent emportera-t-il à une centaine de mètres cette espèce de guérite perfectionnée, mais le colon n'est pas là pour toujours, ni sa maison non pluF. Avant que le temps en ait fait pourrir les planches, elle aura parcouru la ville à la recherche d'un emplacement plus avantageux, car les maisons elles-mêmes ne restent pas immobiles en Amérique. Si le terrain sur lequel repose une de ces demeures vient à boomer sérieusement, le propriétaire le vend à une banque, à un magasin ou à un hôtel, désireux de se placer au centre de la ville, soulève sa boite sur des rouleaux de bois, attelle ses chevaux et la transporte ainsi dans un quartier moins favorisé. Un jour que je me promenais à Florence avec un Français aujourd'hui bien installé dans un immeuble sérieux, nous passâmes devant une petite cage en bois à un seul étage : « Tenez, me dit-il, voici la première maison qui m'ait appartenu ici; je l'ai changée de place deux fois, d'abord pour aller la poser juste à l'endroit où devait passer la ligne de chemin de fer que nous venons de traverser, ensuite pour l'en enlever, quancf la Compagnie m'acheta le terrain qui lui était nécessaire ; j'ai habité un peu plus tard une autre maison que j'ai transportée une seule fois. Celle où je suis maintenant coûterait cher à déménager ainsi, parce qu'elle est grande; mais avec ces boltes-là, c'est un

plaisir : pour un oui ou pour un non on se décide. » Non seulement les maisons de bois offrent l'avantage d'une construction rapide et d'un transport facile, mais on peut les agrandir, les transformer et les réparer, au gré de ses désirs, beaucoup plus aisément qu'une construction en pierre. Par ce côté-là encore elles conviennent merveilleusement au caractère américain. Constamment on entend dire dans l'Ouest : 1 am making an addition to my house, « J'ajoute un bâtiment à ma maison. » Tout homme qui s'enrichit, ou dont la famille augmente , est amené à cela d'autant plus qu'il s'est généralement installé au début d'une façon très sommaire. Dans ce cas, il va au lumberyard ou à la sash and door factory, commande ses matériaux et, avec l'aide du premier charpentier venu, cloue une seconde boîte en bois sur l'un des côtés de la première. Très souvent, l'habitation gagne à cet ajouté un petit cachet pittoresque; mais c'est là un des moindres soucis de l'Américain. S'il obtient le pittoresque, c'est tout simplement parce qu'il ne recherche pas la symétrie et la régularité , parce qu'il place son ajouté là où cela lui est commode et quand cela lui est commode; sa maison, comme sa vie, est pleine d'imprévu : elle suit les mêmes évolutions, se déplace suivant les circonstances, grandit avec sa fortune et peut être détruite de fond en comble dans l'espace d'une demi-heure.

"• Elle se relève promptement aussi : je me souviens d'être allé me promener un matin à Fremont, dans le Nebraska , aux environs d'un dépôt de bière qui avait brûlé pendant la nuit. Le bâtiment, entièrement carbonisé en apparence, tenait encore debout grâce aux montants en bois que les pompes à incendie avaient

sauvés d'une destruction totale. Sur cette large surface noire, un marchand plein de présence d'esprit avait collé de grandes bandes de toile blanche où s'étalaient en caractères sombres son nom, son adresse et d'hyperboliques louanges à l'adresse des souliers qu'il vendait et qui étaient précisément the best shoes in the loorld, les meilleurs souliers du monde. Mais sa réclame devait avoir une existence éphémère , car déjà des piles de planches neuves s'empilaient sur le théâtre de l'incendie, et quelques jours après il n'y paraissait plus.

Après le lumber yard, l'établissement commercial le plus immédiatement utile est la grocery ou épicerie, le vrai garde-manger de l'Américain; souvent elle se confond dans les villages avec le magasin de vêtements ou la pharmacie, ou la mercerie, et prend alors le nom plus compréhensif de gênerai store, que l'on pourrait traduire par « boutique universelle ».

Elle est universelle, en effet, cette curieuse boutique où on vend des chapeaux et du whiskey, des boîtes de conserves et des chemises de flanelle, du tabac h chiquer et des cravates , des bottes de caoutchouc et du thé. Toutefois, ce mélange bizarre ne produit pas la confusion , et on pourrait croire que les Américains ont tous été commis au Bon Marché ou au Louvre, à voir l'ordre qui règne partout, la manière expéditive dont ils servent les acheteurs , la réclame intelligente dont ils ont le talent. Sans doute, il leur manque la science de l'étalage et ce souci de l'élégance qui caractérise le commerçant de détail parisien; mais s'ils diffèrent de lui à ce point de vue , combien sontils plus différents encore des petits boutiquiers de nos villes de province! Aucun des systèmes variés par les-

quels on peut attirer le client ne leur est inconnu ; ils donnent des primes pour la plupart des achats, se contentent d'un bénéfice modeste sur chaque objet, dès qu'ils ont à redouter la concurrence, acceptent même une perte plutôt que de garder leur marchandise en magasin et suivent hardiment ce périlleux sentier du commerce , sans épouvante de la faillite , qui leur parait une occasion de recommencer à de meilleures conditions.

Dans l'organisation matérielle de la vente, le même esprit se manifeste par le souci d'une marche rapide : on évite les allées et venues nécessaires pour changer la monnaie et solder les achats au moyen d'une ingénieuse petite machine qui met le caissier en communication directe avec chacun des chefs de comptoirs. C'est une boite de nickel placée à portée de la main du vendeur, sur une sorte de petit chemin de fer aérien. Le client donne son argent qu'on met dans la boîte avec un petit papier sur lequel est inscrite la somme due ; on pousse un ressort et la boite part comme une flèche sur les rails minuscules qui l'amènent au caissier. Celui-ci prend l'argent, remet la monnaie dans la boîte et renvoie le tout au vendeur, qui donne au client son paquet et sa monnaie. De cette façon , chacun est resté à sa place , on a évité l'encombrement, les pertes de temps qui en résultent, et on a diminué les chances d'erreur dans la comptabilité. J'ai vu fonctionner de ces petits appareils dans de simples villages.

On met aussi à profit le caractère indépendant et entreprenant des Américains en confiant à chaque commis un département spécial dont il a la charge et la responsabilité. On l'associe même aux bénéfices sui-

vant certaines combinaisons qui laissent un libre jeu à ses aptitudes commerciales et font de lui une sorte de chef de maison; par exemple, il varie ses primes d'après ce qu'il croit être le plus avantageux, donnant un joujou à la mère de famille qui lui achète ses provisions de ménage, un ruban à la jeune fllle , un crayon au f armer qui prend une tablette de tabac à chiquer, etc. Je sais parfaitement que ces pratiques ne sont pas inconnues en Europe ; c'est même cette décentralisation qui a fait en grande partie la prodigieuse fortune des grands magasins de nouveautés de Paris, et peut-être les Américains sont-ils en cela simples imitateurs; mais je ne puis m'empêcher de remarquer que, tandis qu'en France, à Paris même, cette manière de faire reste encore le fait exceptionnel, elle est générale aux États-Unis. L'éducation américaine la favorise d'ailleurs; il est plus facile de trouver dans la vallée du -Mississipi un jeune homme ayant assez d'initiative pour diriger un rayon d'épicerie qu'un' commis. Chez nous, c'est le contraire qui a lieu.

Le caractère des marchands comme celui de la clientèle contribue donc à l'activité du commerce dans les petites villes de l'Ouest. Une autre cause également favorable , c'est l'absence d'une capitale exerçant sur l'ensemble du pays l'attraction que Paris exerce sur la France. Il n'est pas indifférent à une jeune fille de Puget-Théniers ou de Castelnaudary de montrer à ses bonnes amies un chapeau ou une robe venus en droite ligne de Paris pour orner sa petite personne; bien que ces objets ne soient pas signés d'un grand nom et portent la modeste mention de leur prix sur l'étiquette qui les accompagne , ils ont aux yeux de la jeune provinciale une qualité indéfinissable qui lui procure

d'intimes jouissances ; elle pense que de vraies Parisiennes se promèneront avec la même robe et le même chapeau et regarde dédaigneusement la toilette de sa voisine, dont la solide étoffe a été solidement cousue et maladroitement coupée par la couturière du cru. Rien de semblable ici. Une jeune miss du Nebraska ou de riowa ne soupire guère après un chapeau de New- York, et pourquoi soupirerait-elle? Celui qu'on lui vendra dans Main Street sera aussi laid que s'il venait de New- York, mais pas davantage; si vous en doutez, allez au Havre un dimanche et voyez débarquer les Américains millionnaires qui viennent faire leur tour d'Europe. Cette égalité dans le manque de goût fait qu'il y a peu de journaux de mode dans ce pays où on crée tant de journaux, de revues et de magazines; on se vêt plutôt qu'on ne s'habille, sauf dans certaines grandes villes x)ù la prétention des toilettes dénote une aspiration malencontreuse vers l'élégance. Et puis la vie de l'Ouest ne permet guère ce genre de recherche. A tout moment , on rencontre une dame à cheval venant faire ses provisions à la ville , avec son panier au bras ; d'autres arrivent en buggy, accrochent leur équipage au premier piquet venu et reviennent le prendre après leurs courses faites. Rentrées chez elles, il faudra qu'elles fassent la cuisine, qu'elles nettoient leur maison ou qu'elles lavent la lessive. A quoi leur servirait une robe de la bonne faiseuse avec de semblables occupations?

Les couturières et modistes qui se trouvent sur place ne se voient donc guère enlever leur clientèle par des rivales de grandes villes : aussi y a-t-il partout un magasin de ce genre. Si l'agglomération ne compte qu'une Française , c'est sûrement là que vous

la rencontrerez , de môme que si on mange tolérablement à l'hôtel, le chef est presque toujours un Fran- (;ais, la mode et la cuisine nous étant restées fidèles par delà les mers.

D'autres boutiques fournissent la chaudronnerie , la quincaillerie, les instruments agricoles {hardware, tinware, agricultural implements). Enfin, un établissement qui ne fait jamais défaut et dont on a presque toujours à se louer est la livery stable, où on trouve des chevaux de selle acceptables et de bons chevaux de buggrj.

Rappelons, pour expliquer comme ces maisons-là peuvent vivre dans un village, que jamais l'Américain ne circule à pied. Ce serait un déshonneur pour lui d'être trouvé marchant sur une route; cela n'est permis qu'aux vagabonds {tramps). Les livery stables gagnent à cette habitude une clientèle énorme; atout moment, on téléphone pour demander un buggy et, dans une toute petite ville de douze cents âmes, on a le choix entre trois ou quatre loueurs.

Bien entendu, il faut mener soi-même; on n'a pas de cochera vous donner et, si vous prenez quelqu'un pour vous débrouiller dans un itinéraire diflîcile, vous paierez aussi cher pour la compagnie de ce gentleman que pour la voiture et les chevaux qui vous traînent; le temps d'un homme est ce qu'on estime le plus en Amérique. En revanche, on vous confiera, sans vous connaître, un attelage vigoureux avec lequel vous courrez toute la journée, si cela vous plaît. Presque toujours les chevaux qu'on loue ainsi sont d'une grande douceur; on sent qu'ils ont l'habitude d'un ménage régulier et d'une main légère; les brutalités de nos palefreniers d'auberge les révolteraient d'ailleurs, car

leur sagesse n'est pas le résultat de la fatigue ou de l'âge. Bien des fois, je me suis étonné de trouver dans un village de l'Ouest des animaux de selle ou de voiture incomparablement supérieurs à ceux que la plupart de nos loueurs français de grandes villes procurent d'ordinaire à leur clientèle. Je me souviens notamment d'un cheval ambleur de Guthrie (Oklahoma), que j'équitai pendant trois ou quatre heures pour la modeste somme d'un dollar; c'était une excellente bête, la meilleure de la ville, disait le patron de la livery stable , ce qui m'avait mis en défiance, tout ce qui sort de la médiocrité étant toujours annoncé comme la meilleure chose du monde. Je dus reconnaître cependant, au retour de ma promenade, que le trot tèrs allongé de ce cheval de louage m'avait permis de suivre facilement un de mes amis lancé à un galop rapide. Une autre fois, je m'amusai à calculer la vitesse d'une paire de chevaux qui nous traînait trois dans un buggy; c'était à Aberdeen (Dacotah du Sud), un jour où la pluie faisait pâmer d'aise tous les fermiers et détrempait les routes d'une maniéré fort désagréable pour les voyageurs. Sur ces chemins primitifs, où le gazon alternait avec les ornières, nous arrivions à faire le mille (1.622 m.) en cinq minutes, sans forcer le moins du monde l'allure naturelle de notre équipage, soit environ un train de 19 kilomètres à l'heure, soutenu pendant 40 kilomètres environ. Sur une route française bien unie , on aurait certainement atteint une vitesse supérieure. Je dois dire que mon expérience des livery stables a beaucoup contribué à me donner une haute idée de la douceur des Américains pour les bêtes qu'ils emploient. Je savais que de nombreuses sociétés protectrices prenaient en

main la défense des animaux; je savais même que des lois sévères punissaient dans certains Étals toute brutalité inutile; mais le fait que des chevaux, toujours menés par des mains différentes, puissent conserver à la fois leur vigueur et leur bon caractère me paraît être un témoignage plus probant encore en faveur des habitudes de la race.

Les livery stables sont généralement aussi des boarding stables, c'est-à-dire qu'on y prend des chevaux en pension. Beaucoup de jeunes gens vivent à l'hôtel, beaucoup aussi d'hommes mariés et installés chez eux font ainsi soigner leur cheval au boarding stable pour éviter d'être leur propre palefrenier, de laver leur voiture et de nettoyer leur harnais. C'est qu'un buggy ne coûte guère qu'un millier de francs, un cheval léger de 300 à 500 francs, et qu'un homme se fait payer iOO francs par mois, s'il n'est bon à rien; il est donc plus facile d'acheter une voiture et un cheval que de se donner un domestique, sans compter que ni la voiture ni le cheval ne vous quittent, tandis que le domestique s'en va toujours au bout de quelques jours ou de quelques mois. Aussi voit-on des jeunes gens occupés la plus grande partie de la journée à vendre de l'épicerie ou de la chaudronnerie, promener leur girl dans leur buggy quand ils trouvent un moment de liberté. Cela se passe d'ailleurs en tout bien tout honneur et paraît aux Américains la chose du monde la plus naturelle. Au retour, on reconduit la jeune fille à ?a maison , l'équipage au boarding stable et on court se remettre aux affaires pour gagner de quoi épouser la girl et acheter un second cheval.

A côté des commerçants , on trouve dans les petites villes de l'Ouest des real estate men ou land agents qui

r66 RANCHES, FERMES ET USINES.

vendent des terrains , un notary public pour authentiquer les transactions, un record office qui enregistre les mortgages et les mutations de propriété , puis des avocats, des banquiers, des médecins, des ministres de toutes les religions possibles , des églises , des écoles, des journaux et des hôtels. Tout cela n'est pas toujours de première qualité : les médecins, par exemple, n'ont souvent de commun avec leurs confrères d'Europe que l'habitude de faire payer leurs visites; ils ne souffrent pas du surmenage intellectuel au temps de leurs études, et leur titre de docteur s'acquiert facilement. Il est facile aussi de devenir doctoresse, à ce qu'on m'a conté. Un esculape américain, habitant le petit chef-lieu d'un comté de l'Iowa, eut le malheur de perdre sa femme, cela arrive même aux médecins; après quelques mois consacrés aux regrets et aux larmes , notre homme jeta les yeux sur une blonde Suédoise qui faisait cuire ses beefsteaks et enflamma bientôt son cœur; cependant, même en Amérique, il n'est pas bien porté d'épouser sa cuisinière, et le veuf amoureux se consumait à petit feu, quand l'idée lui vint de recourir à un stratagème. La grande ville de Chicago, qui renferme des choses si merveilleuses, possède entre autres une Faculté qui peut en six mois faire un docteur-médecin du premier homme ou de la première femme venue : c'était précisément l'affaire; dès le lendemain, la jeune Scandinave prenait le train pour Chicago et , six mois après , on annonçait le mariage du docteur J... avec la doctoresse A... Ce couple guérisseur se partage aujourd'hui la clientèle, et on dit que mari et femme sont de même force.

A l'école, on ne trouve guère que des femmes

comme professeurs; quand il y a plusieurs classes, c'est tout juste si un ou deux maîtres interrompent la liste des maîtresses qui composent le corps enseignant; encore ces maîtres ne sont-ils pas des pédagogues de profession. L'un d'eux, auquel je demande naïvement s'il a une longue pratique de l'enseignement, me répond en souriant : « Oh non, je ne suis ici que depuis le commencement de l'année. — Et que faisiez-vous auparavant? — J'ai été pendant douze ans dans les affaires {in business). — Cela ne vous plaisait donc pas? — Si, mais je n'avais pas sous la main ce que je cherchais, j'ai fait application pour une place de maître d'école qu'on m'a donnée , et cela me permet de vivre en attendant de trouver ma voie; je pense que l'année prochaine je serai médecin. »

A mesure que Ion s'avance vers l'Ouest, cette instabilité des professions augmente et les hommes s'éloignent de plus en plus de toutes celles qui supposent une certaine dépendance ; les gens à nature docile ne viennent pas, en effet, dans les pays neufs. On s'en aperçoit môme dans les hôtels : à New- York , les garçons de restaurant sont des blancs; ils ont l'air de valets d'emprunt et servent à table par occasion, en attendant d'être Présidents de la République, mais enfin ce sont des blancs. Dès Philadelphie ou Baltimore, on ne trouve plus que des nègres; parfois le maître d'hôtel en chef a la peau blanche , mais tout le reste du personnel brille du plus beau noir; il en est ainsi jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans les grandes villes, à Saint-Louis, à Kansas City, à Denver même; mais, dès qu'on s'arrête dans les petites villes, dès qu'on pénètre au sein du véritable Ouest, on a l'avantage d'être servi par des jeunes filles, minces

comme des allumettes et vêtues en soubrettes de comédie; en général elles portent des robes blanches, rose tendre, ou bleu pâle, de sorte qu'on se demande, en pénétrant dans la salle à manger, si l'hôtelier vous a ménagé la surprise d'une matinée dansante; l'illusion cesse vite, car ce sont elles qui s'avancent les premières vers le voyageur, lui désignent une place et s'empressent de lui défiler, avec une déplorable volubilité, le chapelet de leur bill of fare. Le hill of fare, c'est la carte absente, ou si vous aimez mieux, la carte parlée; neuf fois sur dix, il est impossible de rien comprendre à l'énumération rapide qu'on vient de subir, on commande au hasard du bacon, ou de Voat meal, ou quelque autre mets de fondation, et on est tout étonné de se voir apporter une douzaine de plats. J'ai longtemps voyagé avec un jeune Parisien qui parlait peu l'anglais et répondait généralement par un soupir de découragement à la communication orale du bill of fare; on n'en mettait pas moins devant lui une foule de petites assiettes, dont le contenu lui causait d'étranges surprises.

J'ai dit tout à l'heure que ces jeunes filles avaient l'apparence de soubrettes de comédie ; cela est vrai de leur toilette, non de leur manière d'être et de leur tenue. Aucune n'a l'air osé d'une fille d'auberge , ni la mine piquante et éveillée de beaucoup de nos artisanes françaises; aucune non plus ne montre la modestie un peu timide qui annonce chez nous une honnête fille; elles constituent comme un sexe à part, ni embarrassé ni provocant, sans grâce comme sans gaucherie, qui ne répond à rien de connu pour un Français. Toutes ne sont pas vertueuses, peut-être, mais toutes conservent un extérieur honnête : « Voilà des années que je mange

ici, me dit un jeune sous-officier de dragons, exilé dans le Far West par sa famille, et jamais je n'ai adressé la parole à aucune d'elles, si ce n'est pour commander mes repas; quelle drôle de garnison! Je n'avais jamais rien vu de pareil I »

C'est qu'en effet nous n'avons rien de pareil : ces jeunes filles sont plus instruites et souvent mieux élevées que la plupart des gentlemen auxquels elles débitent le bill of fare. Un jour ou l'autre, elles se marieront et deviendront peut-être des ladies. Gomme toutes les professions américaines, celle-là est essentiellement temporaire ; on y passe , on n'y reste pas ; c'est un de ces échelons auxquels on s'accroche momentanément dans l'espoir de monter plus haut.

Nous avons passé en revue la plupart des services que rendent les petites villes aux farmers et aux ranchmen qui vivent dans leur zone; ces villes sont, en somme , des centres d'approvisionnements où le colon, isolé sur son homestead, trouve à la fois ce qui est nécessaire à sa vie matérielle, intellectuelle et morale, une épicerie, des hôtels, une école et des ministres du culte; mais ce n'est là qu'un des côtés de la question. Pour se rendre compte d'une situation, il faut l'établir par doit et avoir, placer en face de la série des dépenses la série des recettes qui les ont permises; or, nous nous sommes bornés jusqu'ici à l'examen des dépenses. Nous savons ce que les petites villes donnent aux campagnes, voyons maintenant ce que les campagnes donnent en échange aux petites villes.

Naturellement, elles ne peuvent donner que leurs produits, c'est-à-dire leurs bestiaux, leurs grains, leur lait, etc., mais tout cela s'accumule et se distribue an moyen d'intermédiaires, au moyen de commerçants et suivant des modes différents. Quand le fermier achète des habits , il les paie avec des dollars et non avec des sacs de blé, ou des jattes de lait, ou des troupeaux de porcs ; il a donc commencé par vendre son blé , son lait ou ses porcs à une personne qui lui a remis des dollars , et c'est précisément cette opération qu'il est curieux d'examiner; elle ressemble fort peu, en effet, à l'opération similaire faite en Europe,

Quand un fermier ou un paysan de la Beauce a battu son blé, il le monte dans son grenier, puis s'enquiert des cours, vend de suite s'il a besoin d'argent, mais attend la hausse s'il est à l'aise. Parfois même, il laisse s'accumuler deux récoltes, de manière à avoir une belle vente, qui le grandit dans la considération de ses voisins et lui donne le plaisir de voir son bas de laine se gonfler d'une grosse somme.

Le colon américain, lui, n'a pas de bas de laine pour y entasser ses écus, mais surtout il n'a pas de greniers, de sorte que les calculs du Beauceron avisé lui sont interdits. Il a bien autre chose à faire que de bâtir des greniers, et puis il en faudrait d'énormes pour loger une bonne récolte! Prenons un simple homestead de 160 acres, aux trois quarts emblavé, et supposons un rendement de trente bushels à l'acre , ce qui n'a rien d'exagéré; voici de suite 1.200 hectolitres de grain;

cela ne se met pas dans un petit galetas comme celui qui règne au-dessus de la cuisine de rémi^rant. Que va-t-il en faire?

Dans son embarras , il est disposé à donner un peu de ses 1.200 hectolitres à quiconque lui fournira un moyen de les mettre à l'abri, et, comme beaucoup d'autres colons se trouvent dans le môme cas, il va se créer à la pelite ville voisine des greniers où on prendra le blé en pension, moyennant un petit droit de 2 cents par bushel pour 30 jours (environ 30 centimes par hectolitr ') ; c'est la raison d'être de Velevator.

Rien de commode comme un elevator pour un fermier qui a du grain et ne sait pas où le mettre ; il charge son chariot de froment ou de maïs , sans prendre soin de l'empocher dans des sacs, mais tout simplement en le jetant à la pelle dans sa grande boite de bois roulante, attelle un ou deux chevaux, suivant le poids, et part pour la ville. Arrivé à Velevator, il monte par un •plan incliné jusqu'à une sorte de vaste porche régnant sous une partie du bâtiment à la hauteur du premier étage, ouvre une trappe, fait basculer son chariot et descend à vide de l'autre côté ; il no lui reste plus qu'à retirer des mains d'un employé le reçu constatant la nature et le poids de son chargement. Avec ce reçu, il peut aller à la banque, où on lai avancera de suite une partie de la somme d'argent qu'il représente; il peut aussi le garder en sa possession et s'en dessaisir seulement en faveur du marchand qui lui achètera sa récolte ; dans ce cas , il a trente jours devant lui pour attendre un cours favorable; s'il n'est pas décidé au bout de ce temps-là, il lui sera loisible de laisser encore son blé à Velevator moyennant un demi-cent par bushel, pour chaque période de dix jours (0 fr. 075 par

hectolitre). Velevator est, en somme, un grenier qu'on n'a pas bâti soi-même et dont on ne paie la construction et l'entretien qu'en proportion de l'usage qu'on en fait.

Les grains en dépôt à Velevator ne sont pas destinés à la consommation locale , mais à l'exportation , tout au moins à l'exportation hors de l'État qui les a produits ; aussi est-ce sur le bord de la voie du chemin de fer qu'on voit se dresser la masse disgracieuse des elevators. Aussitôt que le blé est tombé , par la trappe où le fermier le précipite , à l'étage inférieur du bâtiment, une machine à vapeur le monte au moyen d'une courroie sans fin verticale, munie de godets, jusqu'aux greniers placés au sommet; quand on voudra ensuite le charger pour l'expédier au loin, il suffira d'ouvrir une trappe, et le blé descendra, par un canal en bois, dans le wagon placé au-dessous.

Dans les pays agricoles, une petite ville qui se respecte possède une dizaine de ces elevators, mais les moindres stations en ont toujours un, c'est l'accompagnement obligé de la gare; aussi s'est-il formé des compagnies d'elevators qui les construisent tout le long d'une ligne ou sur un tronçon déterminé, et beaucoup d'entre elles font d'excellentes affaires. Ces compagnies ont, bien entendu, le caractère privé et restreint que j'ai déjà indiqué pour les chemins de fer. Elles se composent de deux ou trois personnes, en général, bien que plusieurs atteignent une importance considérable. On vous dit très bien dans l'Ouest : ft Un tel est très riche, c'est un elevator man, » c'està-dire un homme ayant fait sa fortune dans les elevators; j'ai vu ainsi à Chicago de fort belles maisons bâties par des elevator men; ce sont sans doute des

sacrifices offerts par eux au dieu de l'architcciure ne expiation des grandes baraques de bois, aussi hibeuses que pratiques, qui les ont enrichis.

Velevator man ne se contente pas toujours d'ailleurs d'abriter les blés du cultivateur; souvent il les achète à son compte et se livre à la spéculation; en les emmagasinant simplement, il pourrait tirer de son entreprise un honnête profit et vivre en paix, mais une pareille affaire, sans risques comme sans chances de fortune rapide, serait bien peu américaine.

On trouve assez souvent aussi , dans les petites agglomérations traversées par un cours d'eau , des moulins à farine élaborant le blé des terres voisines, mais aucun d'eux n'a l'allure tranquille de ceux qui existent en si grand nombre dans nos campagnes françaises. Ce ne sont pas, en effet, des annexes du village, jouant un rôle analogue à celui du four banal au moyen âge et travaillant en vue d'une clientèle déterminée; ce sont des usines fabriquant un produit alimentaire destiné à n'importe quel marché, proche ou éloigné, national ou étranger; j'ai voulu visiter un de ces moulins, dans le Kansas; il était de dimensions modestes, pouvait produire 100 barils de farine de 200 pounds par 24 heures, soit environ 9.000 kilogrammes, mais ne marchait à ce motnent-là que pendant le jour et faisait moitié moins. Le propriétaire me mit très gracieusement au courant de sa clientèle et de ses prix : « Je vends ma farine, me dit-il, aux boulangers voisins et aux colons, à 1 dollar 90, 2 dollars et jusqu'à 2 dollars 30 cents les 100 pounds, suivant qualité (22 fr. à 26 fr. 40 les 100 kilog.), mais j'expédie aussi beaucoup dans les États du Sud, tels

que la Louisiane, TAlabama, le Texas. En général, ce ne sont pas les meilleures marques que j'envoie làbas : les nègres aiment mieux s'offrir de beaux habits que manger du pain de bonne qualité. Au contraire, je viens d'exécuter une commande importante et choisie pour Liverpool et j'en ai reçu de grands éloges , comme vous pouvez le voir par la lettre de ce négociant. » (Et il me tendait une feuille de papier dont l'en-tête portait le nom d'une grosse maison anglaise.) Nos farines peuvent aborder le marché anglais, mais la France nous est fermée en pratique depuis le nouveau tarif. Quant au son, je n'en suis guère embarrassée et j'en vendrais dix fois plus que je n'en produis à cause de la grande consommation qu'en font les animaux à l'engrais ; je le livre sur place à 7 ou 8 dollars la tonne » (4 fr. à 4 fr. 60 les 100 kilog.). — Je ne suis pas prophète et j'ignore absolument à quel avenir est appelé cet établissement; peut-être tombe-t-il en faillite à l'heure qu'il est, mais si on me disait dans trois ou quatre ans qu'il a triplé d'importance, je n'en serais nullement étonné ; tout le monde cherche à faire grand ici, et les merveilleuses ressources du pays poussent à faire grand.

C'est pour cela aussi qu'on rencontre parfois, dans un village dU/ Nebraska ou même du Montana» de minuscules packing houses, qui sont aux grands établissements d'Armour ou de Swift ce que le village lui-même est à Chicago, mais ces packing houses, comme ces villages, entendent bien grandir; leurs commencements ressemblent d'ailleurs à ceux de Chicago, d'Omaha ou de Kansas City, et leur énergie n'est pas moindre, leur confiance non plus; reste à savoir si les circonstances les serviront.

(K QV]i LES CAMPAGNES DE L'OUEST FOURNISSENT. 175

Les grains et le bétail, les grains surtout, constituent le principal élément fourni par la culture au commerce et à l'industrie dans les petits centres du Far West; il faut signaler encore, pour être complet, un genre d'établissements qui tend à prendre depuis quelques années une grande importance, ce sont les fabriques de fromages et de beurre; nous en avons déjà indiqué l'existence sur certaines grandes fermes duDacotah, mais ce n'étaient là que de simples accessoires d'une installation importante, non des industries séparées. Au contraire, dans plusieurs États do l'Ouest, au Nebraska par exemple, les crémeries s organisent indépendamment de toute exploitation agricole. La raison en est dans la dimension des fermes; un capitaliste qui achète 1.500 hectares de terres pour les cultiver est généralement en mesure de supporter les dépenses nécessaires à l'installation d'une crémerie. Un émigrant campé sur son homeslead a bien assez à se procurer un cheptel d'exploitation.

Ce que le capital d'un seul ne peut pas faire, l'intérêt de tous le provoque, et il se trouve ordinairement quelqu'un pour l'exécuter. J'ai vu à Fremont (Nebraska) une crémerie qui rassemble le lait de six à sept cents petites fermes environnantes et parait très prospère. On y produit 5.000 pounds de beurre par jour (2.250 kilog.j. Quarante-sept itinéraires différents sont suivis par les voituriers qui vont chercher le lait dans la campagne, et le f armer reçoit 12 cents (environ 65 centimes) pour chaque quantité de lait capable de fournir un pound de beurre.

Ce mode de paiement est évidemment le plus rationnel, et on emploie un procédé ingénieux pour dé-

terminer le poids de beurre que renferme un vase de lait. En recevant le lait d'une ferme, et avant de le verser dans le grand récipient où il se confondra avec celui d'autres fermes, le voiturier le pèse, puis y plonge un petit flacon en verre gradué, qu'il a soin de remplir à moitié seulement; rentré à la fabrique, il réunit tous ses flacons, chacun portant un numéro d'ordre, dans une boite à compartiments qu'un mécanisme fait s'agiter ensuite d'un mouvement très rapide. Au bout de quelques minutes, le beurre se sépare du petit-lait dans tous ces petits flacons, et il suffît d'un coup d'œil jeté sur l'échelle graduée qui les accompagne pour connaître avec précision la proportion de beurre contenue dans chaque échantillon de lait. Un employé de la crémerie passe alors en revue les feuilles que lui ont remises les voituriers et sur lesquelles figurent, à côté du nom des fermiers, le poids de leur livraison et le numéro du flacon qui a servi à éprouver leur lait {test the milk) ; il ajoute dans une colonne spéciale la mention du coefficient de beurre afférent à chaque variété de lait, et se trouve avoir ainsi en main tous les éléments nécessaires pour établir ses comptes.

Une fois le lait arrivé à la crémerie , il est versé dans d'immenses réservoirs , à la surface desquels la crème monte rapidement, sous l'influence d'une température toujours égale, obtenue en été par un système de réfrigération, en hiver par un appareil de chauffage. La crème est ensuite soumise à l'action de malaxeurs et de barattes mus par la vapeur, et le beurre , formé en pains réguliers, va prendre place dans de grands magasins couverts de glace, oîi il attend le moment de l'expédition.

Comme le moulin à farine, la crémerie ne travaille

pas, en effet, uniquement pour le voisinage. Le beurre qui se fabrique ici se consomme dans les Montagnes Rocheuses et sur le versant du Paciflque , à Denver, Sait Lake City, Ogden, San Francisco; mais lorsque la production excède les besoins de ces marchés, on vend par commission à New- York.

Ces crémeries rendent donc de grands services aux cultivateurs , .en procurant à leurs produits des débouchés qu'ils ne seraient pas en mesure de trouver sans leur secours; de plus, elles évitent aux femmes des fai^mers une peine qu'elles n'auraient, en général, ni le temps ni le goût de prendre. 11 faut bien nous rappeler, en effet, que nous avons affaire à des personnes peu secondées, très surchargées et, souvent aussi, dédaigneuses des petits soins que nécessite la tenue d'une laiterie; j'ai lu quelque part que, sur certaines fermes américaines couvertes de bestiaux et entourées de superbes pâturages, on se servait de tablettes de lait concentré importées de Suisse; je n'ai pas vériGé le fait, mais il est vraisemblable. Autre chose est d'avoir une vache dans un pré, autre chose d'avoir du lait dans une tasse , et le Yankee, économe de son temps, ne le perd pas volontiers à traire une vache pour se donner le plaisir de boire du lait frais; s'il s'agit, au contraire , de vendre ce lait à une crémerie il traira autant de vaches qu'il le pourra; ce n'est plus un embarras, un ennui (a bother)^ c'est une affaire (a business).

La crémerie offre un autre avantage : non seulement elle transforme le lait en beurre, mais elle fait le beurre de la marque que l'on veut et satisfait ainsi les goûts d'une clientèle variée , avec une bonne grâce au-dessus de tout éloge. J'étais fort surpris de voir les pains de

beurre, que Ton préparait pour l'expédition, porter en relief le nom d'Elgin. Elgin est une petite ville de Tlllinois, voisine de Chicago, qui produit du beurre renommé, quelque chose comme l'Isigny américain, et je constatais là un flagrant délit de supercherie sur lequel je n*osais demander des explications au directeur de la crémerie. Il me les fournit spontanément : « EJgin, me dit-il, est la marque qu'on nous demande le plus, mais ce n'est pas la seule. Pour Sait Lake City, par exemple, nous mettons la marque de Jersey ^ qui est plus appréciée là -bas. Souvent aussi nous expédions dans la même ville, à deux épiciers différents, un beurre identique sous des dénominations diverses. Sans cela, ces deux épiciers ne pourraient pas se fournir simultanément chez nous , car ils se .disputent la clientèle , et comment lui soutiendraient-ils que leur beurre est le meilleur au monde {the best in the world) si leur concurrent en vendait de la même marque? » Décidément, le consommateur est un être condamné à ne jamais savoir ce qu'il consomme!

Nous tenons maintenant les deux extrémités de la chaîne; nous savons ce que les petites villes donnent et ce qu'elles reçoivent; elles sont des centres d'échange au service de la campagne.

Suivant l'importance de cette double opération, leur propre importance se fixe. Tout progrès dans la culture des terres amène un progrès correspondant dans le commerce et dans l'industrie , une augmentation correspondante dans la valeur des lots de ville ; tout recul dans la prospérité rurale a également son effet sur la prospérité urbaine. En général, le développement de la campagne comme de la ville n'affecte pas une marche régulière dans ce pays , où toute existence est

LKS VICISSITUDES D'UiNE PETITE VILLE DE LOUEST. 179

mouvementée , pleine de soubresauts et d'imprévu ; une pluie tombant à point ou une maladie sur les porcs suffisent à pousser activement ou à retarder sérieusement le boom d'une petite ville de l'Ouest. Ces vicissitudes se traduisent de mille façons.

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