LES VICISSITUDES DUNE PETITE VILLE DE L OUEST
réclamée et prend possession. Si le vrai propriétaire veut reprendre son bien , l'agent se fait rembourser avec usure ce qu'il a avancé pour lui, — c'est même là une petite spéculation assez avantageuse ; — si , au contraire, ce propriétaire est introuvable, l'agent garde sa terre, qui lui revient à une demi-année d'impôts, et lâche de la vendre à quelque colon nouvellement arrivé et peu au courant des bons et des mauvais titres.
Quand on veut acheter un immeuble quelconque dans l'Ouest, il ne suffit donc pas, si on tient à en jouir paisiblement, d'aller avec son vendeur devant un noiary public qui, moyennant 2 dollars (10 fr. 40), vous passera un acte de vente authentique , quel que soit d'ailleurs le montant du prix; il faut aussi se rendre au record office, examiner la situation de l'immeuble au point de vue des mortgages (hypothèques) et s'assurer des origines de propriété; sans cela, on est exposé à mille désagréments.
Les petites villes sont tout particulièrement fertiles en mauvais titres , parce que la spéculation s'empare plus volontiers des lots de terrains que des homesteads, parce que les variations de prix plus considérables y amènent plus de désastres que dans la campagne, et enfln parce que les taxes urbaines, fort élevées, deviennent très difficiles à payer au moment des crises.
Dans certaines petites villes, ces taxes atteignent, en effet, 3 ^ du revenu des immeubles. Parmi les personnes que j'interroge sur ce sujet, l'une, possédant seulement une petite maison avec son jardin, paie 12 dollars ; une autre , qui a acheté par spéculation cent dix-sept lots, dont quelques-uns bâtis, paie 720 dollars (3.744 fr.).
La population des petites villes de l'Ouest est mélangée d'éléments très divers comme origine et comme valeur. On se souvient peut-être du cuisinier transylvanien, de l'architecte socialiste et des autres types bizarres que nous avons rencontrés à Guthrie ; on en trouve de semblables dans la plupart des petits centres nouvellement créés , et il n'est pas toujours discret de les interroger sur leurs antécédents avec trop de détails; ceux-là ne contribuent guère à la prospérité des petites villes. Dans la même catégorie, on peut classer aussi les farmers ruinés et découragés qui ont abandonné la terre pour quelque métier de hasard , les petits agents véreux qui essaient de tromper le public, enfin cette écume que le premier flot de l'émigration amène toujours avec lui.
En regard de ces désorganisés, il faut placer l'hôtelier modeste et ventru, ordinairement originaire des bords du Rhin, qui élève douze enfants et amasse un petit avoir en hébergeant les voyageurs ; le commerçant actif et intelligent qui crée un magasin approvisionné et conduit comme celui d'une grande ville; l'industriel qui établit un moulin à farine ou une crémerie; le spéculateur avisé et entreprenant qui donne au boom une poussée favorable, le banquier qui le soutient, etc.
Ce sont là les forces vives d'une petite ville ; pour qu'elles produisent tous leurs effets , une condition est nécessaire , c'est qu'elles trouvent un leader; il faut que, parmi tous ces hommes, il s'en révèle au moins un capable de conduire le mouvement en avant, d'intéresser à la prospérité future de la cité un de ces puissants rois de chemins de fer, maîtres de leurs tracés et de leurs tarifs , qui peuvent à volonté y faire