‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 43 sur 91 · CARACTÈRE AGRICOLE DES VILLES DE L'OUEST · texte numérisé non relu

CARACTÈRE AGRICOLE DES VILLES DE L'OUEST

blé, de vastes entrepôts où se rendent les froments et les maïs, pour être ensuite distribués par le commerce sur tous les marchés du monde.

Bien entendu, cette qualification de ville de blé n'exclut pas le commerce du bétail , très actif à Saint- Louis en particulier; Chicago, de son côté, ne borne pas ses opérations à l'approvisionnement des packirnj houses et renferme d'immenses elevators où cinq millions d'hectolitres de blé peuvent loger à la fois ; mais Chicago n'en reste pas moins la reine incontestée du dressed beef et du porc salé, comme Minneapolis est le grand centre de la meunerie.

Quelle que soit leur spécialité dominante, ces villes ont donc un caractère commun parfaitement tranché : elles sont des débouchés de la culture; par suite, elles en dépendent. Si par une cause quelconque les ranches disparaissaient de la surface des États , si les fermes que nous avons visitées redevenaient le domaine des buffaloes, comme au temps des Indiens, Chicago et Minneapolis ne seraient plus que des villages bientôt abandonnés, et, dans cinquante ans, les constructions hâtives qui les composent ne laisseraient que peu de ruines pour attester leur passé florissant.

Si je mentionne ici de pareilles hypothèses, ce n'est pas que je les croie réalisables, ■— l'avenir de l'Amérique a de meilleurs garants que la solidité des édifices; — j'ai voulu simploment indiquer que l'histoire des grandes villes est intimement liée à celles des campagnes et ce que nous en verrons le prouvera de reste.

Quand on arrive à Saint-Louis en venant de l'Est , on est de suite frappé par le caractère agricole qu'elle présente. C'est, en efl'et, la première des cités de ce

genre que l'on rencontre depuis les rives de l'Atlantique. New- York est tout au commerce maritime; à Philadelphie , ce sont les manufactures qui dominent ; de même à Pittsburgh et même à Cincinnati, l'ancienne Porcopolis, devenue aujourd'hui un grand centre industriel. Saint-Louis, au contraire, est un marché agricole ; on s'en aperçoit dès l'entrée en gare , à l'amoncellement d'instruments de culture, de chariots et de machines qui se trouve sur les quais d'embarquement. Dans les rues qui avoisinent le fleuve , on rencontre des bêtes à cornes en bandes de dix, vingt ou trente. Elles se rendent au marché ou en reviennent; on voit aussi de grandes troupes de mulets, car Saint-Louis a la spécialité de ce commerce; enfin, quand on s'informe des curiosités de la ville , on vous indique le Cotton Exchange ou Bourse du coton, et le Merchanfs Exchange , ou Bourse des marchands.

Le coton du Sud trouve , en effet , à Saint-Louis un entrepôt anciennement établi déjà et encore très important aujourd'hui ; les affaires de laines et fourrures se traitent aussi accessoirement à la Bourse du coton depuis quelques années, mais malgré cela la Bourse des marchands est de beaucoup la plus considérable.

Cette Bourse des marchands est uniquement une bourse de marchands de grains. Elle occupe, dans le bâtiment de la Chambre de commerce, un immense hall mesurant 66 mètres de long sur 20 de large et 18 de hauteur. Les décorations n'y font pas défaut , mais le goût est absent et la tenue des assistants contraste étrangement avec le luxe de l'architecture. Tous les jours, les citoyens de Saint-Louis qui font des affaires de grains ou de farines s'y rencontrent, s'y bousculent et s'y saluent de ces phrases

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brèves dont les Américains ont le secret. A une des extrémités, se trouve une sorte de corbeille où l'agitation est extrême, les gestes, les cris, les hurlements des spéculateurs donnent l'impression d'une réunion de fous furieux; cependant, à côté de ces joueurs, le vrai commerce conserve des allures moins épileptiques. Sur de longs comptoirs en bois on voit s'échelonner de nombreux échantillons de maïs, de froment, d'avoine, d'orge; ailleurs, ce sont les sons et les farines. Tout en chiquant et en lançant d'ignobles jets de salive noirâtre dans les crachoirs qui encombrent le parquet, ou, à leur défaut, sur le parquet lui-même, les membres de la Bourse examinent les échantillons, les manient de leurs doigts expérimentés, tracent à la hâte quelques notes sur leurs carnets et envoient des dépêches à tout instant. Des télégraphistes sont placés à cet effet sur une grande partie du pourtour du hall, et le bruit de leurs nombreux appareils est assez fort pour qu'on le distingue nettement au milieu du tumulte général. De temps à autre, on va s'asseoir à une des petites tables-pupitres qui occupent une partie de la salle pour rédiger une lettre d'affaires ou causer à l'écart. Ces tables, comme toutei les fables américaines, servent à deux usages différents : on y met alternativement les mains pour écrire et les pieds pour se reposer, et le spectacle de ces braves gens assis avec les jambes à la hauteur des épaules du voisin, chiquant, crachant, criant, écrivant, télégraphiant et s'interpellant, donne une plus haute idée de leur activité que de leurs bonnes manières.

Mais ce n'est pas de bonnes manières qu'il s^agit ici, et quand on a surmonté le désagrément de la pre-

mière impression, on se préoccupe de connaître la cause qui a réuni, juste en ce point, un commerce de céréales aussi étendu et aussi varié. Un meunier de Saint-Louis m'explique la chose : « Depuis la colonisation du Missouri , du Kansas et des autres États situés à l'ouest de Saint-Louis, me dit-il, nous avons toujours eu ici un grand marché de grains; même avant la création des chemins de fer, Saint-Louis faisait tout le commerce du Sud par le Mississipi et tout le commerce du Nord-Ouest par le Missouri. Au moment de la guerre de Sécession, les Nordistes ont détourné de nous , autant qu'il leur a été possible , ce grand mouvement d'échanges, en créant des chemins de fer dans le Nord-Ouest, en soutenant de leurs capitaux la fondation de Chicago, et cela a été pour nous un malheur énorme. Tant que la guerre a duré, Saint-Louis, entrepôt naturel des armées du Sud , a vu ses affaires prospérer; mais aussitôt après la pacification, une crise s'est déclarée qui a duré plus de dix ans et dont nous nous ressentons encore. En somme, la guerre a retardé de vingt ans les progrès de Saint-Louis. Aujourd'hui, nous nous relevons de plus en plus, grâce aux avantages naturels de notre situation : la navigation fluviale concentre toujours à Saint-Louis les grains de deux grandes vallées fertiles ; nous sommes tout à côté de ces riches terres d'alluvion formées par les dépôts limoneux du fleuve, qui sont connues aux États- Unis sous le nom d' American Boltom; enfin, les États qui constituent notre clientèle naturelle sont à peu près les seuls de TOuest à produire des blés d'hiver. Dans le Nord, le Wisconsin et le Michigan en récoltent une petite quantité, les autres États pas du tout, le climat s'y oppose; il suit de là que le marché de

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