CARACTERE AGRICOLE DES VILLES DE L'OUEST
Saint-Louis est resté forcément le marché de blés d'hiver. »
Sur les quais du Mississipi, la grande animation qui règne a aussi pour objet des. produits de la culture; on y voit des dépôts de pelleteries, de grains, des monceaux de ballots de cotons, et d'immenses elevators, auprès desquels ceux des petites villes semblent des joujoux. Là, les nègres dominent. En effet, ce sont eux qui portent sur leurs épaules les lourds fardeaux, qui déchargent les navires et accomplissent d'une façon générale tous les travaux exigeant plus d'efforphysique que d'intelligence. Ces occupations leur plait sent surtout par leur caractère temporaire. Quand l'argent leur manque et que la faim se fait sentir, ils descendent sur les quais, se mettent en quête de quelque navire à charger ou à décharger, gagnent deux ou trois dollars et vont se griser dans les cabarets voisins. Tout le long des quais, on trouve une grande quantité de bouges, dont les portes basses, les plafonds noircis , les tables boiteuses et les escabeaux grossiers rappellent les intérieurs de tavernes peints par Téniers. En jetant un coup d'œil par la porte , toujours ouverte pour laisser pénétrer l'air et les clients, on aperçoit des nègres buvant, mangeant, chantant, riant, jouant aux cartes; leurs grosses faces un peu bestiales s'éclairent d'une franche gaieté et l'absence de toute préoccupation y est visiblement peinte. Quand on sort du UerchanVi Exchange et qu'on rapproche de ces physionomies enjouées l'air soucieux des Américains, on se dit que les nègres jouissent plus de la vie qu'aucune autre classe de citoyens des États-Unis. J'en vois encore un qui , renversé sur un tabouret et le dos appuyé à la muraille, jouait du
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banjo en chantant une chanson qtielconque ; je m'arrêtai un bon moment à le contempler, tant le spectacle de son tranquille contentement me captivait. D'autres, assis ou couchés sur des tas de pavés, ou groupés dans un coin, à l'ombre, fument, plaisantent, se donnent des crocs en jambe et paraissent s'amuser comme des écoliers en vacances ; c'est le quartier gai de Saint-Louis; seuls, quelques commerçants, courtiers, ou comptables, détonent sur l'ensemble en traversant rapidement les quais pour faire lo compte de leurs ballots de coton, de leur blé ou de leur maïs.
A Saint-Paul et Minneapolis, l'élément nègre a beaucoup moins d'importance; on est plus loin du Sud et des anciens États à esclaves, plus dégagé de toute attache avec le passé; Saint- Paul et Minneapolis ont pour tributaires naturels le Nord -Ouest, c'està-dire le Minnesota, les deux Dacotahs, le Montana, des États tout jeunes; aussi leur histoire est-elle beaucoup plus courte que celle de Saint-Louis. En 1850, Saint- Paul était encore une toute petite ville et Minneapolis n'existait pas; aujourd'hui chacune d'elles compte environ deux cent mille habitants. Déjà pourtant, à l'extrémité occidentale du lac Supérieur, une rivale leur dispute ce magnifique marché agricole, c'est Duluth, surnommée PHercule du Nord-Ouest.
Dans ces régions toutes nouvelles, on peut dire que les grands centres de marché ne sont pas encore définitivement établis. Suivant que telle ou telle partie du territoire est ouverte la première, telle ou telle ville vient à se développer, qu'une autre supplantera peutêtre dans l'avenir, lorsque le pays sera entièrement cultivé. Ainsi, Saint-Paul et Minneapolis ont dû leur fortune rapide à la grande poussée donnée tout d'un
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coup au Nord-Ouest , au moment de la guerre de Sécession. Ce sont elles qui ont hérité, avec Chicago, de la situation élevée que Saint-Louis avait déjà acquise et qu'elle perdit en partie à cette époque. Cette circonstance vint féconder subitement les merveilleux avantages naturels que la position de ces deux villes leur assurait. Placées à l'extrémité septentrionale du Mississipi, entre le lac Supérieur et la vallée de la Rivière Rouge, elles formaient, comme Saint-Louis, un véritable carrefour de routes commerciales. Lorsque, en 1861, le blocus des marchés du Sud coupa la communication avec celle-ci, Saint-Paul se trouvait encore à 500 milles de tout chemin de fer : <r Nous recevions nos marchandises, me disait un négociant de la ville, par le Mississipi et seulement en été; l'hiver, la neige et les glaces nous bloquaient et suspendaient tout trafic; nous étions tributaires de Saint-Louis et ne vivions que pendant six mois de l'année. » Privée subitement de son unique point d'attache avec le reste du monde, Saint-Paul était condamnée à disparaître, si de nouvelles voies ferrées, construites en pleine guerre civile, n'étaient venues bien vite la relier à Chicago et par là à l'Est. Ces voies ferrées firent plus encore, elles amenèrent des colons, et Saint-Paul, au lieu de rester un centre d'approvisionnemeht pour quelques trafiquants de pelleteries, devint un marché agricole. C'est alors qu'on vit naître et grandir, près des cascades de Saint-Anthony, avec une surprenante rapidité, la ville de Minneapolis, aujourd'hui reine de la meunerie; d'admirables chutes d'eau, fournissant une puissante force motrice, déterminèrent en cet endroit la construction de quelques moulins à farine destinés à un gigantesque développement. En effet, au
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delà des deux villes sœurs, le Minnesota et le Dacotah se peuplaient de cultivateurs et leurs riches terres à blé envoyaient chaque année des récoltes de plus en plus abondantes; à ce prodigieux essor agricole et commercial correspondait un afflux de population prodigieux lui aussi. Plusieurs années de suite, au début de cette phase de prospérité, Saint-Paul et Minneapolis virent doubler le nombre de leurs habitants. Bien entendu, le prix des terrains et l'accroissement matériel de ces deux villes suivaient d'un pas égal la fortune de leur commerce; c'était le moment du grand boom.
J'épargne à mes lecteurs le récit de ce boom, semblable à peu près en toutes choses à celui des grandes villes de viande, que j'ai déjà décrit. Ce qu'il est intéressant de noter au sujet de Minneapolis en particulier, ce sont les faits spéciaux au commerce des grains dans le Nord-Ouest, et nous allons pénétrer, pour les étudier, dans les grands moulins de Pillsbury, les plus renommés des États-Unis.