‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 47 sur 91 · LE COMMERCE DU BLÉ ET LA MEUNERIE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DU BLÉ ET LA MEUNERIE

elles ne possédaient-elles chacune qu'un seul moulin, de sorte que les 18 autres- moulins se trouvaient entre les mains de quatre sociétés. Pillsbury et Washburn en possédait 5, Washburn et Crosby 5 également, soit près de la moitié. ,

Cette concentration a naturellement ému l'opinion publique et favorisé la croyance populaire à l'existence d'un Trust, d'un syndicat monopolisateur des blés. Les grands meuniers de Minneapolis achètent parfois d'un seul coup un million, parfois deux millions d'hectolitres de blé; pendant un de mes séjours aux États-Unis, en 1890, on citait un marché de cinq millions de bushels (environ un million sept cent mille hectolitres) passé par Pillsbury, et chacun cherchait à deviner la signiûcation de cet énorme approvisionnement de matière première. 11 n'y avait pourtant dans ce fait rien qui ressemblât à une spéculation proprement dite. Les blés ainsi achetés étaient destinés à être moulus, non pas revendus tels quels, et ces cinq millions de bushels ne représentaient, en somme, que la quantité nécessaire à deux mois de travail environ.

La meilleure réponse que l'on puisse faire à ceux qui croient à une monopolisation du commerce des blés se trouve dans l'échec des essais temporaires d'accaparement tentés par d'audacieux spéculateurs. Le blé se prête merveilleusement à la conservation par grandes quantités et pendant de longues périodes ; il a de plus le caractère de ne pouvoir pas être remplacé aisément par une denrée similaire; il peut donc servir de base à des combinaisons d'accaparement , et celles-ci sont fréquentes aux États-Unis. L'année 1898 a vu naître et mourir une des plus fameuses, celle de Joseph Leiter. Elle a échoué comme sont condamnées

à échouer la plupart de ces entreprises ultrà-téméraires, qui essayent d'opposer une barrière artificielle à la liberté des échanges commerciaux et ne peuvent réussir que par surprise. Aujourd'hui l'activité des transactions, leur rapidité, et l'immensité de la sphère dans laquelle elles agissent rendent de plus en plus difficiles ces sortes de manœuvres. Là surtout où les tarifs douaniers ne viennent pas créer une série de marchés séparés et relativement isolés , là où la concurrence a son plein et libre jeu , elle déroute assez vite les machinations les mieux ourdies contre elle. Ainsi les États-Unis, malgré l'importance de leur production en blés et de leur exportation , sont bien loin de constituer un marché indépendant. Tous les matins on câble de Liverpool à Minneapolis le prix du blé en Angleterre, et c'est là le point de départ essentiel, l'élément dominant de toutes les oscillations des prix locaux. L'Amérique ne peut pas fixer à elle seule le prix de son blé , et cela se comprend puisque la principale question pour elle est de savoir comment elle pourra se débarrasser de son surplus. Liverpool étant le grand débouché de son exportation , c'est le prix de Liverpool qu'il lui importe de connaître.

Si les tentatives d'accaparement n'avaient pour effet que de ruiner ceux qui les risquent ou ceux qui en font une occasion de jeu, on pourrait les considérer comme des phénomènes sans grande importance, mais elles ont une bien autre portée. En premier lieu, elles apportent un trouble momentané , il est vrai , mais profond dans les transactions saines et sur le marché général; en second lieu elles entretiennent dans le public les plus fâcheuses erreurs. Une aventure comme celle de M. Leiter accrédite pour longtemps les idées

Page 1