LK COMMERCK DU BLE ET LA MEUNERIE
y mélanger tous les blés de môme qualité. Ce ne sont pas seulement des dépôts de grains, mais des endroHs où les grains sont soignés, nettoyés, séchés, aérés, chacune de ces opérations nécessitant de continuels déplacements. Je visite près de Minneapolis deux elevators tout proches l'un de l'autre et appartenant à la môme compagnie, la Saint-Anthony Co. Le premier, le plus petit, sert uniquement au nettoyage du blé, le second à sa conservation ; ils se complètent l'un Tautre . Velevator pour le nettoyage peut contenir 100.000 hectolitres; il a coûté 300.000 francs; celui qui sert uniquement de grenier peut contenir 500.000 hectolitres et a coûté seulement 750.000 fr., mais il comporte naturellement un machinisme moins compliqué.
L'intérieur des elevators consiste en une série d'étages superposés et divisés en bims ou compartiments. Ces bims ont une profondeur de 20 mètres environ et une ouverture carrée variant au sommet de 2 à 3 mètres de côté. Le plus petit des deux elevators de la Saint-Anthony Co compte 153 de ces bims. Ils sont construits en madriers empilés les uns sur les autres , avec une épaisseur plus grande dans le fond pour résister à l'énorme poussée qui se produit d'un compartiment plein à un compartiment vide voisin. Des trappes et des tuyaux de descente permettent la circulation des grains de haut en bas, tandis qu'une large courroie à godets actionnée à la vapeur remonte constamment 4e bas en haut du gigantesque édifice les grains de l'étage inférieur. Il y a ainsi communication possible entre tous les bims. Et, d'autre part, il y a séparation possible par qualités différentes. Velevator peut ôlre considéré à ce point de vue comme un immense classeur à blé.
Sur les 153 compartiments dont je viens de parler, 72 sont occupés par des blés appartenant à la compagnie de Saint- An thony , et 81 par les blés confiés à sa garde. VFlevator business, le fait de prendre des grains en dépôt moyennant une rémunération, se double presque toujours ainsi d'une entreprise commerciale. Ce sont les aléas de ce commerce qui entraînent à la faillite tant de compagnies d'elevators. « Un elevator bien mené , me dit un banquier de Minneapolis, vend chaque jour ses certificates, ses certificats de dépôt, de manière à ne pas être soumis aux chances de la spéculation. » Mais tous n'agissent pas avec cette sagesse.
Ûuand les certificats de dépôt ne sont pas vendus par ceux qui les détiennent, — compagnies d'elevators, marchands ou fermiers, — ils servent fréquemment à gager des emprunts. Les Banques de Minneapolis prêtent sur ces certificats 90 % de la valeur du blé au cours du jour; mais si le blé baisse, l'emprunteur doit apporter de suite la différence, de même que, s'il monte, il peut emprunter aussi la différence; autrement dit, la banque veut toujours avoir devant elle une marge de 10 ^ . Cette opération est très commune ; un banquier de Minneapolis qui me l'explique ajoute, par manière de renseignement : « Ce matin nous avons prêté ainsi 750.000 fr. sur des certificats. » Et dans toutes les petites villes du Nord-Ouest où se trouve un elevator, les banques locales warrantent également les grains qu'y conduisent les fermiers. C'est là un des principaux éléments de leur activité; en échange de l'or qu'elles apportent au pays , le pays n'a guère à leur donner qtie du blé.
SALNT-LOUIS, SAINT-PAUL ET MINNEAPOLIS. 209 III. — SAINT-LOUIS, SAINT-PAUL ET MINNEAPOLIS.
Saint-Louis, Saint-Paul et Minneapolis sont certainement, parmi les grandes villes de l'Ouest fondées pour la culture, celles qui peuvent le mieux donner l'idée de toutes les autres. Nous en avons indiqué le caractère et l'industrie principale; il nous reste à décrire en quelques mots leur physionomie.
Saint-Louis, la plus ancienne en date de beaucoup, est presque une vieille ville par certains côtés. Dans ce pays où les souvenirs historiques sont rares, on'est tout étonné de rencontrer un édifice remontant au siècle dernier; aussi les habitants de Saint- Louis montrent-ils à l'étranger la cathédrale catholique et le vieux marché français avec le même sentiment que nous ressentons en présence de Notre-Dame de Paris ou de l'hôtel de Cluny. Les archéologues vont aussi en pèlerinage à l'hôtel Saint-Clair, où descendit Lafayette vers 1820; mais les archéologues américains ne possèdent pas au même degré que les nôtres Tadmiration du passé, et c'est surtout pour donner la mesure des progrès accomplis qu'ils évoquent leurs souvenirs historiques. « Voyez-vous ce méchant hôtel Saint-Clair, vous disent-ils, avec ses petites fenêtres et ses murs noircis : c'était tout ce que nous avions de mieux à l'époque. Comparez cela avec le Southern Hôtel, reconstruit en 1876 après avoir été brûlé, et aujourd'hui complètement à l'épreuve du feu I »
En effet, la différence est grande. Le Southern Hôtel ferait bonne figure à côté des établissements similaires les plus luxueux d'Europe. Il est immense, avec son hall gigantesque ouvrant sur quatre rues différentes ,
ses escaliers de marbre, ses ascenseurs perfectionnés et ses décorations éclatantes. Notre goût, plus affiné que celui des Américains, est choqué à tout instant paimille détails, mais les dimensions colossales de l'ensemble rachètent un peu les défauts, et on est forcé de convenir que c'est là une étonnante construction. D'ailleurs, une plaque de marbre, placée bien en vue, proclame qu'elle a coûté très cher, et quand l'importance du chiffre arrache au visiteur une exclamation admiratrice, l'Américain n'en demande pas davantage ; # a produit son effet.
Le quartier central, avec ses grands bâtiments d'affaires et ses boutiques , n'offre aucun intérêt pittoresque; l'intérieur de toutes ces villes de l'Ouest est |aid, en somme; il faut prendre le premier tramway qui passe et y rester jusqu'au terme de son parcours pour arriver aux parties élégantes, aux résidences. Saint-Louis en possède de fort jolies et on en bâtit tous les jours de nouvelles. Dans les environs de Forest Parkj je vois une superbe et vaste installation couvrant un grand espace , et je demande le nom du propriétaire. C'est un meunier spéculateur, M. K... 11 avait déjà commencé ses travaux de construction, lorsqu'une baisse subite lui fît perdre près de trois millions de francs ; forcé de s'arrêter momentanément, il continua ses opérations sur les blés^ regagna ce qu'il avait perdu et put bientôt achever l'exécution de son plan : on ne lâche pas facilement prise aux États- Unis.
Non loin de là, je rencontre un individu à barbe rousse , assis sur le bord d'un terrain à bâtir et surveillant des ouvriers qui creusent des caves pour une maison nouvelle. C'est un Allemand, entrepreneur de
maçonnerie. La conversation s'engage et il me donne quelques détails sur l'industrie du bâtiment et le prix des lots de ville. Le terrain que nous avons sous les yeux mesure 1.890 mètres carrés et a été payé 50.000 francs par un riche marchand de la ville. On va y construire une maison avec soubassement en pierre et murs de briques qui coûtera à peu près 150.000 francs, soit une dépense totale de 200.000 francs. De semblables installations ne sont pas rares, mais on en trouve beaucoup aussi de plus modestes , variant de 50.000 à 100.000 francs.
Presque toutes ont un aspect coquet, bien que souvent un peu bizarre; toutes portent le cachet d'une vie plutôt familiale que mondaine» les diverses pièces sont conçues et distribuées en vue des occupations journalières beaucoup plus que pour la réception; on n'y voit pag, comme dans nombre de nos appartements parisiens , un salon doré ouvrant sur une rue élégante, et de petites cages, privées de jour, baptisées chambres à coucher par un euphémisme trompeur. '
Au contraire, les petites maisons séparées de Saint- Louis sont entourées d'air et de lumière; on y respire à l'aise; en revanche, elles ont vue le plus souvent sur un large bourbier d'argile qui sert de rue. Dans le centre de la ville il y a, bien entendu, des pavés; mais, pour se rendre aux promenades publiques, aux parcs les plus renommés, il faut, suivant la saison, patauger dans la boue ou soulever des flots de poussière. Je recommande particulièrement aux visiteurs de Saint-Louis les avenues qui conduisent à Shaw's Park; ce sont de véritables chemins de traverse. Sur la foi d'un guide de poche qui considère le Shaw's
Park comme une des merveilles du globe, on s'enfonce résolument dans l'argile délayée et on arrive à un portique de mauvais goût : c'est l'entrée du parc ou, si vous préférez, du Missouri botanical Garderij comme on l'appelle aussi. On entre et on trouve un vilain jardin , mal dessiné et mal tenu , où poussent , un peu à la diable , des arbustes pourvus d'étiquettes; on se demande si on n'est pas victime d'une mauvaise plaisanterie : dans un coin, une serre modeste; plus loin, une petite maison de campagne, hermétiquement fermée, où vivait feu M. Shaw. Cette maison de campagne est laide mais précieuse, car elle fournit la clef de l'énigme : M. Shaw aimait le jardinage et avait fait planter dans sa propriété quelques arbrisseaux exotiques, auxquels il tenait beaucoup. A sa mort, il légua sa fortune à la ville avec charge d'entretenir lesdits arbrisseaux, et celle-ci, pleine de reconnaissance, baptisa du nom de Jardin botanique du Missouri les plantations de ce généreux citoyen. C'est donc, sans doute, par respect pour sa mémoire, que le Pocket Guide de Saint-Louis les compare au Jardin des Plantes de Paris, aux Kew Gardens de Londres et aussi à l'Eden. Quelque ridicules que soient ces comparaisons , elles dénotent deux sentiments très américains : le premier est l'habitude de l'exagération, du hoasting; le second, le désir d'encourager les fondations d'utilité publique. Quel que soit le but que vous poursuiviez, une ville américaine respectera toujours vos intentions si vous contribuez à son embellissement ou à sa fortune. Donnez-lui votre jardin, pour conserver la collection de plantes que vous aurez pris plaisir à y réunir, elle la soignera pieusement et ne vous ménagera pas les éloges ; fondez un collège, une biblio-
Ihèque, un hôpital, les conditions que vous mettrez à cette libéralité seront scrupuleusement observées. Aussi voit-on à tout moment aux États-Unis des établissements de ce genre créés par des particuliers. Beaucoup de services publics sont ainsi rendus inutiles grâce à la générosité privée, et c'est une trop bonne coutume pour qu'on en plaisante, même quand la reconnaissance trop bruyante d'une ville de l'Ouest vous fait faire une promenade inutile dans ses avenues boueuses.
Forest Park console de celte mésaventure. C'est un parc d'environ ooO hectares , avec de larges allées, de . beaux lacs et de grands arbres , où circulent chaque jour, vers le soir, des quantités de gens en buggy, à cheval, à vélocipède. Là on n'est pas trompé par les indications du guide. Il ne faudrait pas y chercher les équipages corrects du Bois de Boulogne, ni les élégances auxquelles nous sommes habitués à Paris, mais on y trouve un joli coin de campagne suffisamment arrangé pour que la promenade y soit rendue agréable, pas assez pour être gâté. Il y a, dans les parties pittoresques de la France, des sites traversés par de jolies routes qui ressemblent assez à Forest Park. Rien d'agréable comme de venir prendre un peu d'air et de mouvement au milieu de cette verdure, après une journée bien remplie. On y vient peu pour se montrer, mais beaucoup pour se donner une réaction physique contre les émotions du MerchanVs Exchange ou les soucis d'une grande industrie. Les voitures sont parfois très mal tenues, mais les chevaux vont toujours vite : c'est l'attelage d'un homme occupé, qui veut se rendre promptement d'un point à un autre et profile d'un instant de loisir pour traverser le parc avant de
rentrer chez lui. Des jeunes gens et des jeunes filles se promènent à cheval, en costume quelconque, sans amazone , sur des animaux mal dressés. Jamais , dans une de nos grandes villes, le moindre rhétoricien ou Ja plus simple pensionnaire ne consentiraient à sortir dans de pareils accoutrements : c'est que chez nous on se promène beaucoup pour se faire voir, et telle jeune fille est plus heureuse d'une amazone du bon faiseur que de l'exercice équestre qui lui sert de prétexte. Ici, au contraire, on s'occupe assez peu de la galerie, et on vit au milieu d'une foule comme si on était seul. C'est la faculté d'isolement que nous avons remarquée sur les solitudes de la prairie et qui se manifeste encore dans une ville de cinq cent mille âmes.
Tous ceuxjqui le peuvent s'arrangent d'ailleurs pour obtenir l'isolement matériel; l'habitude des maisons séparées en est la preuve. Ces maisons ont même souvent un caractère rural très accentué; je suis reçu par un meunier riche , qui a son home à quatre milles du centre de la ville. L'habitation est placée sur une éminence dominant la vallée du Mississipi , et d'où on découvre un magnifique panorama ; sur un des côtés d-e la pente se dissimulent des communs contenant une écurie , une remise et une étable. Deux vaches à lait vivent là avec une génisse et un veau; une petite bassecour est ménagée par derrière ces bâtiments; il y a là une ferme en miniature. Évidemment les propriétaires de cette installation seraient moins dépaysés à la campagne qu'à Paris.
Les ouvriers eux-mêmes jouissent de l'indépendance d'un home séparé. Beaucoup de Building Societies (associations pour favoriser la construction de maisons ouvrières) ont ici une grande activité et cou-
vrent les quartiers les moins luxueux d'habitations à la fois confortables et peu coûteuses. Pour 6.000 à 8.000 francs, on peut avoir une maison à un seul étage et de grandes facilités sont offertes aux ouvriers désireux de s'installer ainsi sans posséder le capital nécessaire.
L'impression générale que donne une visite à Sainl- Louis se résume à peu près ainsi : une grande ville pleine de contrastes, où le caractère agricole et primitif de l'Ouest reste dominant malgré quelques manifestations fastueuses de la richesse , où les anciennes sympathies sudistes se montrent encore, mais sont dominées par la satisfaction du grand développement qui a succédé aux désastreux effets de la guerre de Sécession, où les souvenirs du passé restent entourés du respect qui leur est dû, mais ne donnent lieu à aucuns regrets superflus et permettent un vigoureux espoir dans l'avenir.
Le caractère de Saint-Paul et de Minneapolis est moins complexe. Ces villes toutes jeunes ne savent rien du passé et ne songent qu'à l'avenir. Elles résument en elles l'esprit entreprenant du Nord-Ouest et grandissent à vue d'œil , comme des enfants n'ayant pas encore atteint leur taille normale. Par là, elles sont particulièrement intéressantes et attachantes. Leur aspect élégant contribue encore à conquérir les sympathies de l'étranger qui les visite. A ce point de son cours, le Mississipi, bordé de collines élevées, roule des flots limpides qui en font un fleuve magnifique; à Saint-Louis, il est absolument boueux. Les habitants ont bien soin de vous expliquer que la faute en est au Missouri, que le Mississipi par lui-même aurait des eaux fort claires si le Missouri ne venait pas
en ternir la pureté ; mais ce raisonnement ne rend pas plus agréable la vue de l'immense nappe d'eau jaunâtre que l'on a sous les yeux. Ici, au contraire, le Mississipi n'a besoin d'aucune excuse, et les belles résidences de Summit Avenue ou de Merriam Bill gagnent au voisinage de sa pittoresque vallée une délicieuse perspective.
Dans aucune ville des États-Unis je n'ai rien vu de comparable, d'ailleurs, à cette terrasse de Summit bordée de luxueuses habitations, non pas entassées et uniformes, comme on en voit dans les beaux quartiers de nos grandes villes d'Europe , mais mises en valeur au milieu de pelouses parsemées de beaux arbres et conservant chacune son originalité. J'ai eu la bonne fortune de parcourir plusieurs fois Saint- Paul avec des amis, fort obligeants , qui me contaient l'histoire de tous les millionnaires possesseurs de ces somptueuses résidences. Tel d'entre eux avait été employé dans une maison de commerce à raison de 90 dollars par mois ; tel autre avait débuté comme comptable chez un banquier et était payé seulement 60 dollars par mois; aujourd'hui, c'est-à-dire vingt ou trente ans après, ils possèdent de cent à deux cents millions de francs., Beaucoup de ces grandes fortunes ont été gagnées dans les chemins de fer et dans les elevatorsj mais le développement du Nord-Ouest a fait naître à Saint-Paul de vastes entrepôts de tous genres et donné lieu également à de très hautes situations commerciales et financières. Je visite une maison de gros qui fait la confection et emploie 600 personnes environ dans ses ateliers, sans compter celles qui travaillent à domicile. On me dit qu'il y en a à Saint-Paul deux autres d'importance sensiblement égale. Elles fournissent
des costumes d'ouvriers, de mineurs, do fermiers, à huit ou dix États du Nord-Ouest. Le directeur de l'une d'elles me reçoit à son domicile particulier; c'est une habitation très élégante, remplie d'objets d'art rassemblés un peu au hasard , mais témoignant par leur prix du succès de leur possesseur, sinon de son goût éclairé. Un épicier en gros qui vivait péniblement, m'assure-t-il, avant la guerre de Sécession, me fait promener en voiture avec une paire de chevaux trotteurs qui ont gagné je ne sais combien de prix et sont estimés 73.000 francs. La grande maison de nouveautés de Manheimer Brothers pourrait presque rivaliser avec le Bon Marché, et un des associés offrait dernièrement au musée de New- York un tableau de Benjamin Constant acquis fort cher à Paris. Un ancien gouverneur de Saint-Paul, M. Merriam, occupe, sur la colline qui porte son nom, une demeure merveilleusement située , qu'il a fait construire à grands frais , au milieu d'un jardin de plus d'un hectare; or, c'est un luxe qu'un hectare de gazon, quand le terrain vaut plus de 100 francs le mètre carré. La résidence de M. J. J. llill, le Président du Great Northern Railroad, située sur Summit Avenue, est une des plus somptueuses et des mieux entendues. Bâtie sur les plans de son propriétaire, elle a été aménagée spécialement pour abriter une excellente bibliothèque et une magniflque collection de tableaux. Une centaine de toiles de nos meilleurs maîtres français modernes garnissent les murs d'une longue galerie prenant jour par le haut et qu'une série de lampes électriques placées au plafond éclairent le soir de la manière la plus avantageuse. D'ailleurs, pas de luxe tapageur, mais une entente du but à atteindre qui aboutit à des effets
TIE ANÉRIGAINB. 13