CHAPITRE HUITIÈME
L'exploitation minière.
L'or des Montagnes Rocheuses.
1. Les débuts et la transformation des villes minières. II. Une fonderie d'or.
Les bestiaux et les grains sont les deux éléments principaux de la fortune de l'Ouest , mais ils ne sont pas les seuls. Si dans la vallée du Mississipi ils dominent absolument, au pied des Montagnes Rocheuses ils passent du premier au second rang, pour céder le pas à un puissant rival , l'or.
Allez à Denver, à Leadville , à Pueblo , dans le Colorado, à Butte ou à Great Falls dans le Montana, vous n'entendrez plus parler des récoltes , du prix des porcs et des fermes hypothéquées; vous n'apercevrez plus, autour des gares, de longues files d'elevators et, si quelque packing house se rencontre çà et là, ses dimensions modestes vous avertiront que ce n'est pas cette industrie qui a créé la ville où vous débarquez.
Il y a environ une trentaine d'années que les chercheurs d'or se sont abattus sur ces contrées et y ont
fondé les premiers établissements européens, mais une transformation complète s'est opérée depuis lors. Ce n'est pas seulement, comme dans maint endroit de rOuest, le petit village naissant qui est devenu une cité riche et populeuse , par la progression normale de rémigration et le développement du commerce. Il y a eu quelque chose de plus : les gens qui cherchaient l'or au début n'appartenaient pas à la même catégorie que ceux qui exploitent aujourd'hui les mines; les procédés employés sont absolument différents; on peut dire que tout a changé , non pas seulement depuis le temps des Indiens, mais depuis les premières années de la colonisation.
Au début, on lavait les sables aurifères dans les petits torrents qui descendent la pente des montagnes. Un homme armé d'une pelle, d'une pioche et d'un crible, pouvait entreprendre cette industrie élémentaire et réussissait parfois à trouver des paillettes en assez grande quantité pour réaliser des gains considérables. Presque toujours, ces gains étaient dissipés au premier débit de boissons ou volés par des mineurs audacieux , auxquels le revolver paraissait d'un usage plus facile et plus profitable que la pelle et la pioche.
C'était une première raison pour décourager l'ouvrier laborieux et honnête ; l'épuisement progressif des placers en fut une seconde; lorsque les sables, plusieurs fois lavés et passés au crible, n'offrirent plus que de rares chances de fortune aux chercheurs d'or, ceux-ci abandonnèrent rapidement ce travail ingrat, et aujourd'hui on ne trouve plus, pour ainsi dire, qu'à l'état de curiosité le mineur isolé d'autrefois.
En revanche , il existe des mines de quartz aurifère possédées par de riches capitalistes, ayant sous leurs
ordres de nombreux ouvriers. Là, le travail ne se borne plus à l'exploitation des gîtes affleurants, et c'est dans les profondeurs du sol que l'on va chercher le précieux métal; par suite, la complication succède à l'ancienne simplicité des méthodes ; au lieu de quelques instruments de terrassiers, on emploie des machines coûteuses; au lieu de piocher le sable de la surface, ce qui n'exige aucuns frais préalables, oh est obligé de creuser des puits, de percer de longues galeries souterraines, en un mot, de sacrifier tout d'abord une mise de fonds considérable. Enfin, il ne suffit plus d'un émigrant quelconque pour diriger un semblable travail ; il faut des ingénieurs spéciaux, des savants. Cela est tellement vrai que les lots de terrain renfermant des mines profondes- n'ont pu acquérir leur valeur véritable que le jour où des Compagnies minières organisées se sont trouvées là pour les exploiter. Aussitôt, il s'est opéré une révolution dans les prix d^ CCS lots. On cite, entre autres, à Butte, la mine de Loxington, achetée par A.-J. Davis en échange d'un mauvais cheval de vingt dollars et vendue par lui à une société française un million de dollars. Ce n*est là d'ailleurs qu'un exemple, non un fait exceptionnel. Les chercheurs d'or se trouvaient, en présence d'une mine de quartz, dans la même situation qu'un ignorant en face du manuscrit le plus précieux; ils n'en pouvaient rien faire.
Entre les placers d'autrefois et les mines profondes d'aujourd'hui il y a, en somme, la même différence qu'entre la carrière d'où le premier paysan venu extrait des cailloux pour pav&r un chemin , et les houillères de Saint-Étierme ou de Gardiff.
A cette transformation complète dans la recherche
de l'or correspond une transformation égale dans la physionomie des contrées qui en ont été le théâtre.
Vers 1860, une centaine de baraques de l'aspect le plus misérable occupaient l'emplacement actuel de la ville de Denver. C'était le quartier général des mineurs des Montagnes Rocheuses et une des plus jolies réunions de coquins qu'on pût rencontrer sur la surface du glolDe. Tous les soirs, la majorité de la population, complètement ivre, se livrait à des rixes sanglantes à la suite de querelles de jeu, ou simplement par amour des coups de revolver. C'était, par exemple, une plaisanterie courante de tirer entre les pieds d'un danseur ou de démolir les lampes pendues aux solives du cabaret, pour montrer son adresse. A ce jeu dangereux, un camarade pouvait fort bien être atteint; il répondait, et cela suffisait pour amener une mêlée générale. Le lendemain matin , on ramassait les morts et le cabaret se remplissait de nouveau, sans que sa réputation fût le moins du monde compromise par ces petits accidents.
Seuls , les honnêtes gens qui se trouvaient perdus au milieu de ces brigands goûtaient peu leurs mœurs sauvages. Beaucoup prenaient le parti jde ne jamais sortir le soir et de se faire oublier autant que possible. Je connais un tranquille négociant en vins et liqueurs qui, pendant une vingtaine d'années, a voyagé pour son commerce dans les Montagnes Rocheuses, à l'époque de la grande cohue des chercheurs d'or; Toocasion était bonne pour écouler ses marchandises et il n'avait garde de la négliger : « Bien souvent, m'a-t-il dit depuis, je ne portais aucune arme avec moi, et jamais je n'ai été inquiété; il est vrai qu'une fois la nuit arrivée, je restais dans ma chambre, quelque ta-
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page que j'entendisse au dehors; il eût été fort imprudent de mettre le nez à la fenêtre pour savoir qui on tuait dans la rue. »
D'autres prenaient une attitude plus héroïque et déclaraient ouvertement la guerre aux malfaiteurs, pour en purger le pays. La loi de Lynch était fréquemment appliquée alors ; un homme convaincu de meurtre ou de vol pouvait se voir arrêter, juger, condamner et pendre en moins d'un quart d'heure , pour peu qu'un comité de vigilance énergique s'emparât de lui. Le comité publiait un journal pour dénoncer les coupables, et les typographes ne travaillaient qu'avec leur revolver à portée de la main; quant au directeur, il courait de grandes chances d'être assassiné au détour d'une rue. Cependant on trouvait toujours une autre personne pour le remplacer, d'autres pour le venger et soutenir son successeur. L'Américain honnête a l'excellente habitude de ne pas se laisser écraser, sous prétexte qu'il est honnête; un homme d'ordre n'est pas forcément un trembleur, comme cela arrive trop souvent chez nous ; au contraire , il considère que son intérêt doit passer avant celui d'un repris de justice ou d'un joueur. De plus, il possède l'énergie nécessaire pour résister, et le genre de vie qu'il mène le rend apte à résister efficacement, même à prendre l'initiative et la responsabilité d'une mesure grave, quand les circonstances l'exigent. En effet, c'est un homme qui passe son temps à se décider, qui se décide tous les jours; il n'est pas entré une fois pour toutes, à l'âge de vingt ans, dans une carrière où on le retrouvera à quarante, où il vieillira et qu'il n'abandonnera que par force; tout àTopposé, il a commencé sa fortune dans une entreprise, l'a continuée, détruite et refaite plusieurs
DÉBUTS ET TRANSFORMATION DtS VILLES MINIERES. 225
fois peut-ôtre, dans une foule d'autres, risquant le gain de la veille dans Topération hasardée du lendemain, toujours prêt à tout événement, ne s'élonnant d'aucune traverse, ne s'elTrayant d'aucun obstacle. Un tel homme, placé dans un pays neuf et plein de ressources, voulant proQter des richesses qu'il renferme et conquérir par son travail une situation élevée, n'hésitera pas à supprimer, au nom des intérêts supérieurs qu'il représente, les bandits qui compromettent l'avenir de ce pays. Voilà pourquoi tant de cadavres se balançaient à Denver, il y a vingt-cinq ans, au-dessous du petit pont de bois jeté sur le Cherry Creek, et voilà aussi pourquoi aujourd'hui Denver, au lieu de rester une caverne , est devenue une ville paisible où l'étranger, arrivé en Pullman car, peut fumer son cigare à dix heures du soir dans n'importe quelle rue, avec moins de chance de mauvaise rencontre que dans certains quartiers de Paris.
Il y a même entre le fait de cette tranquillité actuelle et la mauvaise réputation que conservent aujourd'hui encore en Europe et dans les États-Unis de l'Est les centres miniers des Montagnes Rocheuses, un contraste qui produit parfois des résultats assez comiques. J'avais consciencieusement emporté dans mes bagages un revolver perfectionné et une boîte de cartouches, — de quoi faire mordre la poussière à cinquante de mes semblables, — avec l'intention bien arrêtée de sortir en armes , une fois arrivé sur ces « dangereux territoires » ; mais les intentions les mieux arrêtées ne s'exécutent pas toujours et j'avais complètement oublié mon petit arsenal au fond de la malle où il gisait, lorsque, ayant eu besoin d'y prendre un vêtement, je découvris des cartouches à balle dans mes chaussettes,
dans mes mouchoirs, dans tous mes effets. La boîte de carton qui les renfermait avait crevé, grâce aux secousses formidables dont les employés des chemins de fer américains sont si prodigues, et son contenu s'était répandu de tous les côtés. Rien de risible comme ces traces d'une appréhension passée et d'une résolution énergique si peu justifiée par les circonstances. Bien installé dans une chambre confortable , chauffée à la vapeur d'eau, éclairée à la lumière électrique et desservie par un ascenseur rapide , je me faisais l'effet de Tartarin de Tarascon débarquant au grand hôtel du Righi avec ses cordes autour du corps , ses crochets , ses souliers ferrés et son alpenstock. Ma prudence eut ainsi l'avantage de me procurer un moment de douce gaieté et me fit toucher du doigt, par un petit détail matériel , le grand changement que Denver a subi à son avantage, depuis le temps où on s'y cassait la tète avec tant d'aisance et de bonne humeur.
Non seulement Denver offre toutes les conditions de sécurité désirables, mais la ville est devenue un véritable foyer de luxe et d'élégance. Quand on se promène vers quatre heures du soir dans la seizième rue , par un jour de beau soleil, comme il y en a souvent sous ce cîel limpide et pur, on pourrait presque se croire dans quelqu'une de nos stations d'hiver européennes. Des femmes circulent en belles toilettes, d'un goût américain bien entendu, mais indiquant une recherche qu'on ne s'attend pas à rencontrer à plus de trois jours de chemin de fer de New-York. Beaucoup de jolies boutiques : les orfèvres, les joailliers et les bijoutiers se font remarquer par leur nombre et la richesse do leurs étalages; beaucoup aussi de ces marchands de curiosités et de souvenirs qui abondent à Nice ou à
Biarritz. Les pierres, les marbres rares , les fleurs délicates des Montagnes Rocheuses fournissent un prétexte à la confection de parures de fantaisie , de coffrets, de jolis albums, d'une foule d'objets élégants lui rappellent notre article de Paris. Tout cela vous Transporte à cent lieues de la prairie et des préoccupalions utilitaires qui se manifestent en général dans les cités américaines.
L'impression de luxe s'augmente encore lorsqu'on visite les jolies résidences d'East Capitol Hxll; c'est là que demeurent les banquiers, les propriétaires des mines et des smelting faclories (fonderies où on traite le minerai), tous gens riches, souvent originaires des villes de l'Est et venus dans ce pays avec une fortune déjà faite, pour mettre en exploitation des mines qui avaient besoin de leurs capitaux. Ce n'est plus tout à fait la même composition que dans d'autres villes de rOuest d'importance égale, Kansas City, Omaha ou Minneapolis, par exemple. On y trouve plus de familles européanisées, moins de cette énergie et de cet esprit d'entreprise qui sont si remarquables aux États- Unis. Cela parait étrange au premier abord et cela s'explique. Les mines d'or, telles qu'elles soiit exploitées aujourd'hui, ne permettent pas la même élévation facile et rapide que la culture ou la spéculation. On ne peut pas s'improviser ingénieur ou capitaliste, quelque souplesse d'aptitude que l'on possède; l'ouvrier mineur a donc bien des chances de ne jamais diriger l'atelier où il travaille. Entre lui et ceux qui l'emploient, il y a une barrière difficile à franchir. Or, cela ne se trouve guère au môme degré dans aucune des branches de l'activité américaine que nous avons déjà examinées. Dans l'élevage et dans la culture, la
barrière est presque totalement absente; on passe sans difficulté de la situation d'ouvrier agricole à celle de propriétaire d'un homestead; il n'y a qu'à le vouloir pour prendre ses 160 acres. Dans les packing houses et les moulins à farines, dans le commerce du bétail et des grains , il faut sans doute des qualités maîtresses pour réussir, mais ces qualités sont surtout des dons naturels développés par l'expérience et l'habitude du travail; le simple ouvrier peut en être pourvu et, avec un peu d'audace et de chance, il s'établira à son compte plus facilement que le fils de son patron, si celui-ci est moins bien doué. Nous avons eu d'ailleurs occasion de faire remarquer, déjà que Pillsbury, installé depuis une vingtaine d'années environ , avait vu sortir de chez lui une centaine de meuniers, aujourd'hui propriétaires d'usines importantes.
Ici, il n'en va pas de même, et la direction des mines et des fonderies exige des connaissances spéciales ; c'est un art compliqué, basé sur des sciences difficiles à acquérir ; ceux qui le connaissent se classent donc à part des manœuvres auxquels ils donnent des ordres. De plus, leur spécialité, loin de rester parfois sans emploi, comme cela se rencontre souvent dans les pays qui fabriquent trop d'ingénieurs , est recherchée ci où on trouve peu de jeunes hommes disposés à se soumettre au long apprentissage qu'elle exige. Il s'ensuit que leur situation est assurée ; ils tirent de leur savoir professionnel un revenu fixe , et participent ici, dans une certaine mesure , au caractère des fonctionnaires européens.
Par suite, il existe à Denvér, à Leadville, à Butte, etc., une classe d'individus qui échappent un peu au mouvement de va-et-vient de la vie américaine.
Cela constitue un élément à part dans la population, tt c'est lui qui favorise le plus l'idée dé la vie facile, cette idée que nous trouvons si naturelle et que les Américains entendent si rarement. Quand on peut s'installer dans une spécialité rare, bien à l'abri de la concurrence du voisin et des fluctuations du commerce ; quand la ruine de l'affaire à laquelle on consacre son temps ne doit entraîner que la peine de chercher ailleurs l'emploi bien rémunéré de ses aptitudes, on est porté à rendre aussi douce que possible une existence que le souci n'absorbe pas.
On y est d'autant plus porté quand l'origine se joint à la profession pour vous soustraire aux influences américaines, et c'est le cas ordinairement. Beaucoup de mines des Montagnes Rocheuses sont dirigées par des ingénieurs européens, venus tout droit de leur école sans avoir jamais rien connu de l'éducation et des mœurs de leur pays d'adoption. Ce sont des Européens transplantés sans avoir eu besoin d'être acclimatés, parce qu'ils ont retrouvé aux Étals-Unis des conditions semblables en certains points à celles de l'Europe.
Tout conspire d'ailleurs pour créer à Denver une ville élégante, un lieu de plaisir. Placée à une hauteur de 1.600 mètres au-dessus du niveau de la mer, elle jouit d'un air léger, merveilleusement pur, et d'une lumière splendide, qui permet d'admirer la majestueuse et pittoresque succession des montagnes, presque toujours couvertes de neige, dont la masse blanche se détache nettement sur un ciel bleu sans tache. L'altitude est une garantie contre la chaleur de Tété; 0.1 la ressent peu à Denver, et cette circonstance y attire quelques étrangers pendant la saison chaude. Il
n'est guère douteux que , grâce à ces heureuses conditions naturelles et au genre de vie que tend à y faire naître la présence du personnel administratif des mines et des fonderies, cette ville ne soit destinée à devenir bientôt un centre de f as Mon.
Déjà, on y observe certains symptômes caractéristiques, et notamment la présence d'un assez grand nombre de Français, tous plus ou moins émules de Vatel, qui flairent une bonne proie. On entend parfois des lambeaux de conversation française en passant devant un groupe et, si on prête l'oreille, on est généralement plus porté à s'éloigner promptement qu'à tendre la main à ses compatriotes. Un dimanche, voyant trois jeunes gens qui se promenaient ensemble et ayant surpris quelques mots français dans les paroles qu'ils échangeaient , je les filai un instant pour me rendre compte du genre d'individus auquel j'avais affaire. Ce ne fut pas long et voici la première phrase que j'entendis : « Ahl pour ça, mon vieux, nous autres, les cuisiniers, quand il s'agit de boire, nous en sommes toujours! » Je tournai les talons avec rapidité.
La cuisine française a, même à Denver, d'assez hauts représentants pour qu'un restaurant correct, établi au centre de la ville, ait pu être baptisé officieusement du nom célèbre de Tortoni. Cette évocation du boulevard dans les Montagnes Rocheuses indique assez bien, du reste, le genre de réputation auquel Denver aspire.
Une autre chose à remarquer, c'est la quantité de Chinois que l'on rencontre. Dans l'Est, à New- York même, il y en a un certain nombre établis comme blanchisseurs, mais c'est le seul emploi qu'ils occu-
i>ont. Ici, au contraire, ils exercent diverses professions, les uns travaillant dans les mines, d'autres placés comme domestiques ou tenant boutique, quelques-uns même se donnant comme médecins. Je vis un jour, dans le Denver Times, l'amusante réclame d'un certain Lee Wing, marchand de remèdes chinois, qui promettait la guérison d'une foule de maladies et protestait contre tout soupçon de charlatanisme en •affirmant sa qualité de docteur du Céleste Empire, tt Lee Wing, disait-il, n'est pas un empirique quelconque, mais un intelligent gentleman chinois {an tntelligent chinese gentleman)^ obligé de se borner à la vente de ses médicaments, parce que les lois des Ëtats-Unis lui interdisent l'exercice de la médecine en refusant de reconnaître son diplôme chinois. » Ce gentleman, si vraiment c'en était un, constituait en tout cas une rare exception, car l'émigration des Ceh'stials fournit presque exclusivement des gens de condition inférieure : manœuvres, domestiques, blanchisseurs, petits marchands. C'est pour cela que leur présence a pour effet de faire immédiatement baisser le prix de la main-d'œuvre. Incapables la plupart du temps de s'établir à leur compte, habitués de plus à une vie très sobre , ils acceptent du travail dans n'importe quelles conditions. De là les mouvements d'opinion très violents qui se sont déclarés contre eux à plusieurs reprises en Californie. De là, les massacres et les vexations de toutes sortes dont ils ont été vicliines. A Denver, ils ne sont pas encore en nombre siidisanl pour provoquer ces crises, mais ils jouent un rôle important à signaler, parce qu'ils concourent à renforcer le caractère particulier que nous avons indiqué plus haut : grâce à eux, on peut se faire servir.
Les Chinois , qui partent de chez eux à l'état de petites gens , n'ont pas l'idée de se transformer en « citoyens proéminents », une fois aux États-Unis. Leur seul but est d'amasser un pécule pour retourner vivre avec aisance dans la communauté dont ils sont sortis momentanément, sans avoir jamais songé à l'abandonner d'une manière définitive. Ils forment une classe subordonnée; ils ne cherchent pas à s'élever. Les vrais Américains ressentent pour eux, en raison de cela, une antipathie profonde; ils tendent à éloigner de leur territoire cette race rebelle à leur désir de perfectionnement et impossible à assimiler; ils ont peur qu'une immigration trop considérable de Celésliais ne compromette l'avenir de leur pays en introduisant un élément immobile dans cette société toujours en mouvement. Ce sentiment, joint aux réclamations très vives des associations ouvrières contre les concurrents jaunes qui travaillent pour un « salaire de famine » [starving wage), explique les lois récentes qui arrêtent l'introduction des immigrants chinois.
Mais ceux d'entre les Américains qui sont moins soucieux de la grandeur future de leur patrie, moins enragés de progrès et plus désireux de jouir de la vie, aimeront à trouver parmi les Chinois les serviteurs qui leur manquent, ou les ouvriers soigneux et délicats, habiles à exécuter le petit détail, susceptibles par conséquent de produire l'objet de luxe, le bibelot élégant. Cette classe subordonnée, qui irrite les vrais Yankees, rendra service à tous ceux qui voudront introduire dans leur existence l'agrément, les habitudes raffinées, la recherche. Un Chinois peut faire un excellent chef, un valet de chambre prévenant. Il s'emploiera même plus volontiers à entretenir les ongles
(le son mailre qu'à manœuvrer le pic dans les naines, le jour où il rencontrera un maître disposé à se faire iilretenir les ongles. Actuellement, de tels maîtres ne se trouvent pas encore à Denver, mais il pourra en venir; en tout cas, tout est préparé pour les recevoir. Il ya là, plus que partout ailleurs aux États-Unis, les éléments de ce que nous appelons en France la « grande vie », de cette existence que certains de nos romanciers décrivent avec tant de complaisance , parce qu'elle constitue l'idéal d'une foule de nos compatriotes.
Denver renferme déjà pas mal de parasites, de gens qui ne produisent rien directement, commerçants de détail et artisans , qu'entretient la richesse des capitalistes amenés ici par la présence des mines et des fonderies. Un Américain auquel je demande de quoi vit cette population de deux cent mille âmes agglomérée ici , me répond que c'est pour lui un problème insoluble. Comme industrie permanente, il n'y a, en effet, que quatre fonderies importantes et deux ou trois packing houses minuscules. En dehors des familles d'ouvriers employés dans ces établissements, le reste des habitants tire ses moyens d'existence du mouvement d'argent qui a lieu ici ; les banques sont nombreuses, en effet, et leur raison d'être se découvre aisément : je vais présenter une lettre de crédit dans Tune d'elles et je proûte de l'occasion pour m'informer d'une fonderie à visiter; précisément, le vice-président de la banque en possède une et m'invite gracieusement à l'y accompagner. Presque tous les banquiers sont ainsi intéressés au travail des mines et des fonderies. C'est là ce qui a créé Denver.