‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 52 sur 91 · II. — UNE FONDERIE D'OR · texte numérisé non relu

II. — UNE FONDERIE D'OR

Nous voilà donc aux globe smelting works; ce qui m'y frappe le plus, c'est la complication des procédés auxquels il faut avoir recours pour dég-ag^r Tor de sa gangue. Évidemment, on est bien loin du temps où le mineur enfermait chaque soir ses pépites dans un sac, sur lequel il appuyait sa tête en dormant, pour diminuer les chances de vol. Aujourd'hui, le mineur abat des quartiers de roche, et ce sont ces masses informes de minerais qui arrivent aux fonderies pour y être traitées.

Déjà cependant ces minerais ont subi une première opération sur place, à la mine même. On les a débarrassés, par le lavage, d'une foule d'impuretés avant de les expédier, mais un profane reconnaît difficilement la présence de l'or ou de l'argent dans ces blocs de couleur foncée, et la fonderie a fort à faire encore.

En premier lieu, il faut les réduire en poussière ; pour cela, on les jette sous de gros marteaux-pilons mus par la vapeur, qui les brisent rapidement.

Ensuite, on purifie les minerais du soufre qu'ils contiennent en les soumettant à l'action des roasting furnaces.

Enfin, les hauts fourneaux livrent un mélange de plomb, d'argent et d'or que l'on recueille dans des moules de forme allongée : c'est ce qu'on appelle le bullion ou pig lead.

Les fonderies ne poussent pas l'opération plus loin; elles expédient Iç bullion aux raffineries , où l'or, l'argent et le plomb apparaissent enfin isolés.

A la complication du travail vient encore s'ajouter une difficulté particulière. Pour établir la valeur du

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minerai et la proportion d'or et d'argent qu'il contient, on est obligé d'éprouver dans un laboratoire des échantillons de bullion choisis dans chaque variété. On se trouve, en effet, en présence d'une matière première d un prix élevé, et, en même temps, d'un prix incertain; le produit qu'on livre à la radinerie est lui-môme un mélange d'éléments divers ; il y a donc là une série de problèmes à résoudre scientiflquement. Tout procédé empirique entraînerait avec lui trop de chances d'erreur.

Non seulement on pourrait se tromper aisément sur la quantité de métal précieux livrée par la mine, mais aussi sur sa qualité. On me montre du fool's gold (or de fou), espèce de faux or qui a amené souvent, parait-il, de singulières méprises. De plus en plus, je constate que la recherche de l'or n'est plus permise au premier venu, comme au temps de l'exploitation des placers; c'est aujourd'hui une industrie savante, compliquée et délicate.

En plus, une fonderie, comme une mine, exige un fonds de roulement important. Celle que je visite occupe près de quatre cents ouvriers, payés de 9 à 15 francs par jour. Le travail ne s'arrête ni jour ni nuit et on traite de 275 à 300 tonnes de minerai par vingtquatre heures; cela suppose déjà une jolie somme pour le paiement du personnel et l'achat des ipatières premières. Il faut encore ajouter la dépense nécessitée par le combustible. Les globe smelting works emploient chaque semaine 400 tonnes de coke, 300 tonnes de charbon de bois et 30 tonnes de charbon de terre ; enfin il faut entretenir les machines coûteuses qui produisent la force motrice, la distribuent et l'utilisent, les hauts fourneaux, etc., etc.

Les frais de premier établissement sont aussi fort considérables. A Great Falls, dans le Montana, on vient de construire une fonderie qui revient à un million de dollars.

Ces quelques chiffres suffiront à expliquer comment il a fallu au Colorado, au Montana, à l'Utah, à toutes les contrées minières des Montagnes Rocheuses, le secours de capitalistes puissants pour tirer parti de leurs richesses naturelles. En général, ces capitalistes ne sont pas étrangers à l'Amérique. Boston, New- York, Philadelphie, les grandes villes commerciales et industrielles de l'Est , ont fourni aux mines de métaux précieux de l'Ouest l'élément supérieur et dirigeant qu'elles réclamaient. C'est là un phénomène analogue à celui qui a eu lieu pour les ranches, pour les grandes jermes, pour les banques, phénomène que nous avons déjà décrit. Il est intéressant de le retrouver sur ce nouveau théâtre, parce que cela confirme nos réflexions au sujet de l'aptitude des Américains à prendre, sur tous les points de leur territoire, la direction des mouvements nouveaux qui se manifestent.

Les mines de métaux précieux n'ont pas, comme les mines de houille ou de minerais de fer, une clientèle étendue. En dehors des orfèvres, qui emploient l'or et l'argent comme matière première de leur travail, cette clientèle se borne au gouvernement fédéral, seul propriétaire du droit de battre monnaie. De là une grosse difficulté.

Le gouvernement peut, en effet, acheter ou ne pas acheter les métaux extraits; en fait, il prend tout l'or qu'on lui livre, mais il n'agit pas de même pour l'argent, ce qui met les compagnies minières dans une situation fort embarrassante. Les achats d'argent ayant

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.'té très restreints de 1885 à 1890, il en était résulté une crise; plusieurs mines avaient dû suspendre leurs travaux, d'autres avaient une vie difficile. Le Silver hill de 1890, inspiré aux Chambres par le désir de donner une satisfaction aux électeurs des Montagnes Rocheuses, décida que désormais le Trésor achèterait chaque mois 4.500.000 onces d'argent; c'était à peu près ce que produisaient les mines alors en exploitalion. Le Silver bill semblait donc mettre un terme à la crise et assurer un débouché suffisant, mais, en réalité , il n'offrait qu'un remède temporaire. Les avantages mômes qu'il faisait aux mineurs amenèrent promptement une augmentation de production dans les mines exploitées et permirent la mise en exploitation d'autres mines négligées; par suite, au bout de peu de temps le même phénomène de surproduction se manifesta. Ce fut là une des causes de l'agitation de rOuest en faveur de la frappe libre de l'argent, qui aboutit à la campagne présidentielle de M. Bryan en 1896, et sur laquelle nous aurons à revenir. Aujourd'hui, cette question passe au second plan dans les programmes politiques; elle parait résolue négativement pour une assez longue période depuis que le pays s'est nettement prononcé en faveur de la « saine monnaie » [sound money) , et les mines d'argent n'ont pas à compter sur le facile débouché que leurs propriétaires avaient rêvé.'

Ces mouvements d'opinion prouvent tout au moins que la question des débouchés est plus complexe encore dans les mines et fonderies de métaux précieux que la question des procédés techniques; c'est une raison de plus pour jusliûer la présence des banquiers à leur tête; des ingénieurs ne suffiraient pas à con-

duire une entreprise si intimement liée à toutes les vicissitudes de la circulation monétaire.

Étant ainsi exposée à mille chances diverses, l'exploitation minière de l'or et de l'argent n'offre pas les mêmes garanties d'avenir que la culture. Elle peut contribuer utilement à la prospérité matérielle des États-Unis, mais elle ne suffirait pas à l'assurer. On sait d'ailleurs que les contrées les mieux partagées sous le rapport des gisements aurifères et argentifères sont souvent les plus pauvres. La Russie, la Sibérie, certains États de l'Amérique du Sud, constituent de remarquables exemples de ce fait. Si la richesse marche ci de pair avec l'exploitation des mines, c'est que nous sommes dans un pays d'infatigables producteurs. Nous avons vu comment ils produisent la viande et le blé ; nous allons les observer maintenant dans une nouvelle sphère d'activité, dans l'industrie.

CnAPÏTRE NEUVIÈME

L'Oaest et la naissance de rindnstrie.

I. Le caractère agricole des industries de TOnest. — II.Les débuts de la grande industrie dans l'Ouest.

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