‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 57 sur 91 · II. — L UNITÉ DU TYPE · texte numérisé non relu

II. — L UNITÉ DU TYPE

Non seulement la fabrication est le travail dominant dans l'Est, mais elle n'affecte guère qu'une seule forme , le grand atelier.

Sans faire aucune enquête, sans étudier spécialement le régime industriel, on peut s'en rendre compte. Allez dans le premier magasin venu des États- Unis pour un achat quelconque : si vous désirez un objet soigné, exigeant de la part de l'ouvrier une habileté professionnelle véritable , vous aurez de la peine à le trouver; si vous y parvenez, lé prix qu'on en demandera suffira à vous indiquer son caractère exceptionnel. En général même, il sera importé de l'étranger, car l'Américain est rarement un artisan, encore moins un artiste , mais un ouvrier de fabrique produisant à la douzaine ou à la grosse. *

Une foule de métiers exercés chez nous par des individus établis à leur compte , après un long apprentissage, sont à peine connus aux États-Unis. Les procédés qu'ils nécessitent et dans lesquels le travail à la main a une part prépondérante deviennent extrême-

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ment coûteux ici, en raison du prix de la main-d'œuvre, et ne pourraient s'appliquer par suite qu'à des produits de grand luxe , qu'il est plus simple de faire venir d'Europe. J'ai déjà indiqué, à propos de l'Ouest, comment la fabrique de chaussures tend à supprimer le cordonnier. 11 en est de même pour le sellier, le bourrelier, le carrossier, le tailleur, le charpentier, le forgeron , le plombier, et même pour l'horloger, l'orfèvre, le joaillier, qui sembleraient devoir échapper plus facilement à cette absorption. Il y a des manufactiircs de harnais, des manufactures de buggies, des manufactures d'habits où des machines à coudre sont mues à la vapeur, des manufactures de portes, de fenêtres, d'instruments aratoires, de montres, de vaisselle plate, etc., etc.

La fabrication ne prend donc pas aux Ëtats-Unis, comme la culture, une série de formes diverses, elle se se développe que dans de grands établissements, nécessitant des capitaux considérables et employant beaucoup d'ouvriers. Ce fait est très important; il domine tout le régime industriel des États-Unis et tient à plusieurs causes dont voici les plus saillantes.

D'abord, la cherté de la main-d'œuvre, dont je montrais tout à l'heure l'effet. Rien ne donne une poussée aussi forte au progrès des machines que la nécessité où l'on se trouve d'en inventer pour fabriquera bon marché. Cette condition, se rencontrant avec le génie inquiet et chercheur de la nation américaine, devait aboutir fatalement au machinisme et, par conséquent, au grand atelier.

D'autre part , les ouvriers américains sont la plupart du temps des Européens qui ont franchi l'Atlantique à la recherche de la fortune, sans savoir par quel che-

min ils essaieraient de l'atteindre, sans avoir de spécialité professionnelle. Ce qu'il faut à ces gens-là, c'est une machine-outil à diriger, un détail facile à surveiller, non un ensemble à exécuter. Le grand atelier, servi par des machines savamment combinées qui permettent une extrême division du travail et réduisent l'apprentissage au plus simple , leur convient à merveille.

Quant aux ouvriers nés en Amérique , ils s'arrangent fort bien, eux aussi, d'une organisation industrielle qui leur permet de changer de métier aussi souvent qu'ils le voudront, sans que ce perpétuel va-et-vient leur nuise notablement. Gela rentre dans leur conception de la vie; ils ont horreur d'une carrière dont on voie le bout en y entrant; ils veulent modifier l'emploi de leur activité suivant les circonstances.

Reste la clientèle , qui pourrait exiger une fabrication plus soignée, moins uniforme que celle des manufactures; mais elle n'y songe pas. Ce n'est pas en effet une clientèle de délicats; son goût n'est pas exercé ; elle aime le luxe brillant et tapageur, le confortable qui s'affiche, non le raffinement discret ou la recherche élégante; les machines peuvent satisfaire des goûts pareils. Elles trouveront donc un nouvel allié dans la clientèle.

Enfin cette clientèle a un autre caractère également favorable au régime manufacturier : elle est étendue. J'ai vu fabriquer, à quelques milles de Boston, des bottes à deux dollars, pour les nègres du Sud et les colons de l'Ouest; un homme assez habile pour fabriquer la même paire de bottes au prix d'un dollar et demi serait à peu près sûr d'écouler tous ses produits, parce que son seul établissement ne saurait chausser tous les nègres du Sud et tous les colons de l'Ouest.

L'ABONDANCE DE LA HOUILLE ET LE GAZ NATUREL. 269 {„. — L^ABONDANCE DE LA HOUILLE ET LE GAZ NATUREL

Une autre condition est venue encore faciliter l'essor de la grande industrie aux États-Unis , c'est la richesse des gisements houillers qu'ils renferment.

Le bassin des Apalaches, qui longe le pied occidental de la chaîne et s'étend à travers la Pensylvanie, la Virginie, le Tennessee et l'Alabama , offre d'immenses ressources minières, en partie inexploitées. Jusqu'ici c'est surtout la ^Pensylvanie qui a livré ses trésors; la Virginie, le Tennessee et l'Alabama, longtemps sous le coup de l'écrasement qui a suivi la guerre de Sécession, occupés d'ailleurs par une race moins active, moins entreprenante, commencent seulement depuis quelques années à exploiter leurs mines, et l'industrie n'y a pris que tout récemment un grand essor. C'est donc en Pensylvanie qu'il faut se placer pour se rendre pleinement compte des effets de l'abondance de la houille sur le développement des manufactures.

Les districts miniers y sont nombreux; ils alimentent les grandes industries de Philadelphie , de TÉtat de New-York et d'une foule d'autres points plus ou moins éloignés. Le plus remarquable de tous, celui où les travaux des mines et ceux des manufactures ont grandi ensemble avec la plus surprenante rapidité, se trouve aux environs de Pittsburgh.

« La célèbre couche de houille de Pittsburgh, dit M. de Lapparent, dans son Traité de Géologie (1), s'étend avec une régularité remarquable et une puissance toujours comprise entre 1 et 3 mètres, sur un

territoire qui n'a pas moins de 365 kilomètres sur 160. L'affleurement de la couche suit pendant très longtemps le cours de la rivière Monongahela, d'où résultent pour l'exploitation des facilités particulières. »

Cela explique comment , depuis quarante ans , toute cette contrée s'est transformée. Non seulement Pittsburgh est parvenue en quelques années au chiffre de 200.000 habitants, mais, tout autour d'elle, d'autres villes ont surgi, entièrement consacrées à la fabrication, groupées autour d'une usine , en vivant uniquement. Telles sont les jeunes cités d'AUegheny, véritable faubourg de Pittsburgh, de Mansûeld, Monongahe la City, Braddock, Edgar, etc.

Je suis arrivé pour la première fois à Pittsburgh une nuit, venant de l'Est, par le Baltimore and Ohio railroady et je n'oublierai jamais l'impression extraordinaire de ce voyage. A partir de Gonnellsville surtout, l'horizon s'illuminait à tout instant de longues rangées de fours à coke [coke ovens), dont la vive clarté s'apercevait au loin dans l'obscurité environnante; puis d'immenses gerbes d'étincelles jaillissant au-dessus d'une fonderie, donnaient l'illusion d'un prodigieux ^ncendie. Nous longions le bord de la rivière Youghiogheny, un des affluents supérieurs de l'Ohio, et tous ces feux se reflétant dans ses eaux augmentaient encore l'étrangeté du spectacle. A chaque station, de grandes torchères, brûlant avec une longue flamme jaune, éclairaient la petite ville où nous nous arrêtions et donnaient aux objets et aux personnes voisines de bizarres reflets; c'était la première manifestation du gaz naturel [natural gas), dont la découverte, alors récente, est venue ajouter encore à la prospérité de Pittsburgh.

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