LINTENSITÉ DE L'ÉVOLUTION INDUSTRIELLE
généralement jeunes, parfois avant d'avoir terminé leur apprentissage ; c'est le cas d'un charpentier originaire de Tîle de Man que je rencontre à Chicago et qui y est fixé depuis quatorze ans. Encore se plainl-il de ce que les sash and doors and blinds mills, manufactures de fenêtres, portes et jalousies, permettent l'emploi d'une brigade de dix manœuvres sous la direction d'un seul menuisier véritable {compétent joiner). Chez ceux qui demeurent, comme chez ceux qui retournent, le témoignage est donc le même.
Voilà un premier point d'une importance considérable au point de vue de la question ouvrière, du marché de travail et du groupement des travailleurs. Le machinisme étant plus avancé aux États-Unis qu'en Kurope, nous allons nous trouver en face d'une despécialisation plus grande de l'ouvrier; les barrières vont s'abaisser entre les différents métiers et il sera plus difficile qu'ailleurs aux ouvriers de se défendre par leur spécialité, par le maintien jaloux des privilèges d'un corps fermé. Aussi rencontrons-nous en Amérique moins de ces règlements inspirés des vieilles corporations et tendant à limiter le nombre des apprentis, à réserver aux fils d'ouvriers les places vacantes d'apprentis. Déjà en Angleterre ces procédés de défense sont de jour en jour reconnus moins efficaces ; aux États- Unis ils ne sont plus appliqués que très exceptionnellement parce que les progrès du machinisme les rendent tout à fait illusoires.
Un autre résultat du machinisme, c'est la concentration industrielle. Dans presque toutes les branches du travail le nombre des usines ou ateliers diminue, bien que la production augmente, et ce mouvement très sensible depuis vingt ans, constaté par tous les statis-
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ticiens, a pris dernièrement un caractère particulier. Ce ne sont plus seulement les petites usines qui disparaissent; ce sont les grandes qui se coalisent, qui s'unissent sous la même direction, pour former ies Trusts. Sauf de très rares exceptions, ces Trusts n'aboutissent pas à de véritables monopoles, ils ne tuent pas toute concurrence; ils limitent seulement la possibilité de la concurrence aux organisations industrielles puissantes , centralisées ; ils sont en somme le résultat d'une extrême concentration (1). Pendant l'année 1898, une série de grandes compagnies industrielles se sont établies aux États-Unis avec un capital variant pour chacune d'elles de 50 à 200 millions de dollars, soit de 250 millions à un milliard de francs. Et ce ne sont pas des combinaisons temporaires , formées en vue d'une opération momentanée d'accaparement, mais des associations de capitaux exploitant réellement une branche d'industrie avec des vues d'avenir. Par exemple, Carnegie et Rockefeller, déjà unis depuis la fin de 1896, ont fondé la « Fédéral steel Company » au capital d'un milliard de francs. Une seule compagnie a entrepris la fabrication du fil de fer et des clous de fil de fer {wire and wire nails) avec un capital de près d'un demi-milliard de francs. L'industrie du fer-blanc se trouve dominée par une sorte de Trust, V American Tinplate C^ au capital de 250 millions de francs. Enfin on a organisé également une compagnie pour unir ensemble les fabriques de papier à écrire. Je me borne à citer ici des faits accomphs et vérifiés, mais les Américains ne paraissent pas près
(1) V. sur la question des Trusts : Les Industries monopolisées aux États-Unis,