L'INTENSITÉ DE L'ÉVOLUTION LNDUSTRIELLE
travailleurs, celle de se coaliser pour vendre leur travail en bloc à ceux qui l'achètent en bloc. Dans les deux cas le marché de travail doit être collectif pour garantir les intérêts de la main-d'œuvre; seulement, dans le premier cas, l'ouvrier se trouvant déjà matériellement groupé avec un certain nombre de ses camarades, il lui est plus facile d'arriver au groupement syndical, instrument nécessaire du marché collectif de travail.
En résumé, l'industrie américaine se fait remarquer au point de vue de ses effets sur les ouvriers par les deux traits suivants : Elle produit chez eux une déspécialisation avancée , elle abaisse les barrières entre les différents métiers, et tend par là à favoriser l'association de toutes les forces ouvrières ; elle appelle, par la concentration de sa direction entre un petit nombre de mains , une concentration correspondante de la main-d'œuvre. Cet équilibre entre les forces ouvrières et les patronales est nécessaire pour la conclusion normale du marché collectif de travail.
C'est pourquoi le caractère particulier du mouvement syndical aux États-Unis est celui de la concentration. Comparé au mouvement syndical anglais dont on connaît la puissance, il s'en distingue nettement par l'importance et la force de ses organes de concentration (i). Nous vérifierons ce point quand nous exposerons les traits principaux de l'organisation ouvrière américaine , mais avant d'aborder ce sujet, il nous faut voir quels éléments de solution le personnel ouvrier
(1) Pour l'étude de cette question je renvoie à l'ouvrage consciencieux et très documenté de M. Louis Vigouroux : La Concentration des Forces ouvrières dans l'Amérique du Nord.
américain fournit au problème. Nous venons de dire comment celui-ci est posé par les données industrielles; nous avons à examiner dans quelle mesure et de quelle manière les ouvriers sont aptes à le résoudre.
La grosse difficulté que rencontrent les ouvriers américains, dans la tâche nécessaire de leur organisation vient du peu d'homogénéité de leur recrutement.
Non seulement ils appartiennent à-des pays d'origine diverse, ce qui est déjà un obstacle, mais surtout ils n'ont pas le môme genre, ni le même degré d'éducation ; pour tout dire d'un mot, ils ne poursuivent pas le même but.
Bien des fois, en interrogeant au sujet de leur personnel les industriels de l'Est dont je visitais les usines, j'ai recueilli des témoignages prouvant très clairement que ces différences ne leur échappaient pas. En général , ils avaient une grande sympathie pour l'émigration allemande, qui leur fournit des ouvriers suffisamment habiles' rangés, laborieux et calmes. XiCS Allemands sont probablement ceux qui restent le plus longtemps fidèles au môme patron. Les Irlandais, presque aussi nombreux que les Allemands, sont intelligents , mais suscitent constamment des difficultés à cause de leur caractère remuant; on a grand soin de ne pas les réunir dans le môme atelier, l'ordre serait trop difficile à y faire régner ; aux époques d'agitation politique surtout, ils deviennent effervescents ; de plus, ils n'ont aucune idée de la valeur de l'argent et se font remarquer par leur imprévoyance. Les Scandinaves^ que nous avons trouvés si nombreux et si prospères
dans le Far-West, ne demeurent ordinairement dans les manufactures de l'Est que pour gagner l'argent du voyage ou, tout au plus, pour se constituer quelques petites avances et filer au plus vite vers les terres inoccupées, sur lesquelles ils s'installent : l'Est n*est pour eux qu'un gîte d'étape. Quant à TAméricain, s'il débute dans la vie comme ouvrier de manufacture , c'est toujours avec l'idée de monter plus haut; il essaiera cent métiers divers plutôt que de rester paisiblement attaché à un travail sans grand avenir.
Ce court aperçu nous montre déjà deux variétés l)ien distinctes parmi les ouvriers américains; Tune constitue le personnel attaché en quelque sorte définitivement à une profession et à un atelier, l'autre constitue le personnel temporaire et constamment renouvelé, qui change à tout moment de patron et de métier.
Mais il existe d'autres variétés et notamment celle que les Américains qualifient de foreign laborert, travailleurs étrangers. Cette expression a besoin d'être définie, car elle n'est pas grammaticalement exacte. Le travailleur étranger, c'est aussi bien, au sens précis des mots, l'Allemand que l'Italien, l'Irlandais que le Chinois, le Scandinave que le Hongrois; mais quand un Yankee vous parle de foreign laborers, il entend désigner les ouvriers venus aux États-Unis sans avoir l'intention de devenir citoyens américains. Or il se rencontre précisément que les Chinois, les Italiens et les Hongrois rentrent presque tous dans cette catégorie. Ils partent en bandes de leur pays d'origine, souvent embrigadés par des agents d'émigration qui les engagent pour un temps déterminé et moyennant un salaire convenu; puis, après avoir amassé un petit pécule, ils reviennent chez eux et vivent de leurs rentes.
Je trouve, dans le rapport du bureau des statistiques du travail de l'État de New-York pour 1885, le récit fort curieux d'une conversation avec un Hongrois qui rentrait chez lui après quatre années de séjour aux États-Unis , emportant les 600 dollars qui allaient faire de lui un capitaliste aisé dans sa patrie. « Je les placerai à 16 pour 100 sur première hypothèque , disait-il à son interlocuteur, cela me fera un revenu de 96 dollars , trois fois plus qu'il ne m'en coûtera pour vivre là-bas (1). » On voit d'ici le plan de ces émigrants : aller dans une contrée où la main-d'œuvre est chère, y trouver du travail en consentant des prix moins élevés que le cours, y vivre comme un chien pour épargner le plus possible en peu de temps , puis revenir au pays, se marier et se laisser vivre. L'Amérique est pour eux un tremplin , non une patrie ; ils constituent la variété non assimilable.
Sans pousser plus loin cet examen des diverses espèces d'éléments fournis aux ateliers par l'émigration, on peut se rendre compte des contrastes très frappants que doivent offrir leurs genres de vie ; un Scandinave , en route pour l'Ouest, ne va certainement pas porter ses économies aux building associations; un Italien ou un Hongrois ne songe même pas à se loger décemment, mais s'entasse au contraire avec ses camarades dans les plus misérables réduits. En général, on les voit se grouper par bandes de vingt à trente ; l'un d'eux est désigné pour faire la cuisine et reçoit de tous les autres l'équivalent de son salaire journalier pour faire cuire leurs pommes de terre; le même taudis leur sert
(1) Bureau of statistics of labor. State of New-York, 188J
à la fois de cuisine , de réfectoire ou de dortoir, et le cœur se soulève au seul aspect de ces ignobles chambrées. Elles sont nombreuses cependant dans les régions minières, particulièrement près de ces fours à coke dont la rangée lumineuse perce les ténèbres de la nuit aux environs de Pittsburgh; partout où un chemin de fer est en construction , on est sûr également de trouver les foreign laborers, mais les grandes villes de l'Kst en renferment aussi un nombre considérable. Ce sont eux, les Italiens surtout, qui, dans les chantiers de construction, remplissent les fonctions de maçons ou de goujats; on les emploie aussi pour la fabrication de la brique , dont l'emploi est si répandu aux États-Unis, tout spécialement dans l'argileuse Pensylvanie; ils exécutent, en somme, la masse des travaux pénibles exigeant peu de connaissances proflssionnelles, mais beaucoup d'efforts physiques.
Pour bien saisir les contrastes profonds offerts par la population ouvrière américaine, il faut observer des types concrets. En voici quelques-uns, tels que je les retrouve dans mes notes de voyages.
A Philadelphie, un alsacien, Michaôl S... venu aux États-Unis après 1870, ouvrier aux Baldwin Locomotive Works. Vingt ans plus tard, en 1890, je le trouve marié, père de famille installé dans une coquette petite maison au loyer de 75 fr. par mois. Il est, me dit-il, à la veille d'acheter une maison k lui et possède les 10.000 francs d'économies nécessaires pour en solder le prix. Son logement actuel se compose de deux pièces au rez-de-chaussée, deux pièces au premier, cuisine, décharge et salle de bains, l'eau et le gaz partout. Il aura une installation semblable dans l'immeuble qu'il veut acquérir, mais sera dans un quartier plus éloigné
de son usine où le terrain est moins cher. Cet homme est content de son sort et le proclame. Il a épousé une Alsacienne fraîche et un peu joufflue dont il a déjà six enfants, trouve, d'ailleurs, que c'est peu, sa femme étant venue la douzième dans une famille de dix-huit, et n'est pas effrayé de la charge. « Tout cola s'élève donc facilement, lui dis-je? » — Mon Dieu, Monsieur, il ne faut pas se plaindre et ce pays est un bon pays pour l'ouvrier; quand je suis arrivé, j'ai passé quelques mois pénibles, parce que je ne savais pas un mot d'anglais , mais maintenant que je puis me faire bien comprendre et que je travaille chez un bon patron, je ne voudrais certes pas retourner en Europe. » Michaël S. est payé à la pièce comme mécanicien et gagne de 16 k 18 fr. par jour. Ouvrier d'élite et travaillant dans une usine renommée qui ne manque pas de commandes, il ne souffre pas du chômage , en sorte que l'organisation ouvrière lui importe assez peu. Ses qualités réelles et d'heureuses circonstances l'ont bien servi; il a résolu sa question ouvrière et pense que chacun n'a qu'à en fuire autant. D'ailleurs, le meilleur homme du monde,, mais disposé par sa vie même à trouver que tout va bien.
Autre type du môme genre, mais presque sorti de la condition ouvrière, un mineur allemand devenu homme de confiance, surveillant général {gênerai foreman), au service d'une puissante compagnie minière, la Philadelphia and Reading Coalandlron C". Ilans W., transformé aujourd'hui en John W., est né près d'Aix-la- Chapelle en 1832 et a débarqué aux Étals-Unis à dixhuit ans, sans autres ressources que son apprentissage du métier do mineur. Engagé par uiie des petites compagnies qui exploitaient à cette époque les gise-
ments d'anthracite de la région de Pottsville, il est toujours resté depuis dans le môme métier et dans le même pays, mais en améliorant constamment sa condition. C'est l'Allemand économe, laborieux, tranquille [steady), mais supérieurement doué. En 1853, à vingt et un ans, il se marie. Il gagnait à ce moment un dollar par jour, payait cinq dollars de loyer mensuel et recevait sa provision de charbon gratuitement. En 1896, John W. a douze enfants vivants (il en a eu 16) et reçoit un traitement de dix mille francs par an environ. Sa femme et ses filles ont conservé de grandes habitudes de simplicité; elles font leur cuisine et mêoïc leur pain, mais sont bien logées et vivent confortablement. Les garçons se tirent d'affaire d'une façon inégalement brillante. L'aîné est mécanicien, le second dans le commerce, je crois; le troisième s'est fait recevoir docteur médecin, mais son père a fait de gros sacrifices pour l'élever à cette situation. Jusqu'à l'âge de seize ans, l'école supérieure {Iligh School) de Pottsville, la résidence paternelle, lui a suffi. A partir de ce moment, il a fallu l'envoyer pendant quatre ans à l'université de Pensylvanie à Philadelphie, puis un an à Johns HopkinsUniversity à Baltimore; enfin à vingt et un ans, il s'établissait. « Ces cinq années d'études m'ont bien coûté 3.800 $, me dit John \V., et si on compte tous les accessoires, [ail the small knxck knacks), cela monte à 4.000 S, (20.000 fr.). » Bien entendu, cet estimable Allemand pense que les États-Unis sont le plus beau pays du monde et m'interroge avec malice sur l'Europe et suj mes impressions d'Amérique uniquement pour savoir si je me rends compte de la supériorité de la Pensylvanie sur le « vieux pays » [old country).
Autour de lui, une série d'ouvriers d'élite , de contremaîtres, partagent son opinion. J'en visite plusieurs dans la région de l'anthracite, à Silver Greek, Saint- Nicholas, Maple Hill, etc., et tous donnent la même note. Le surveillant de la division de Maple Hill est d'origine suisse; son père était venu de Berne, sa mère avait quitté l'Alsace à un an , lui est né en Amérique , il est american horUj ce qui équivaut là-bas à une manière de titre de noblesse. Il a eu douze enfants, neuf sont encore vivants , plusieurs mariés , l'un pharmacien à Philadelphie. Le surveillant de division qui a quatre mines sous sa juridiction reçoit un salaire de 120 $ (600 fr.) par mois. Un contre-maître irlandais, nouvellement marié, père de trois enfants, me reçoit chez lui et me fait visiter sa maison pour laquelle il paie à la compagnie un loyer de 9 S (45 fr.) par mois. Vaste cellier en sous-sol, cuisine, salle à manger, sitting room (pièce où on se tient) , trois chambres au premier étage et une mansarde (attic); maison en bois , bien entendu. Ce contre-maître est payé 60$ (300 fr.) par mois. En compagnie d'un inspecteur des mines gallois , père de neuf enfants, et de deux mécaniciens américains employés aux machines des mines, je passe une heure chez lui à entendre les louanges de l'Amérique et de la compagnie du Reading. Ces braves gens racontent leur histoire en fumant de gros cigares, se félicitent d'être fixés dans une contrée où on élève si facilement sa famille et montrent une imperturbable confiance dans l'avenir. Ils s'attachent à me signaler tous les signes extérieurs de prospérité. « Croyez-vous, me dit l'un d'eux, que tant de mineurs achèteraient à leurs filles des pianos de 300 S (1.500 fr.) s'ils étaient à court d'argent? » Et on rtie cite un surveillant allemand dont
LE PERSONNEL OUVRIER. 30t
les neuf enfants sont musiciens; dans sa maison, je trouverais, m'assure-t-on , un orgue, un piano, un violon, une mandoline, une guitare, une cithare. Je me sens noyé dans des flots d'harmonie; inutile de demander à ces gens-là ce qu'ils pensent de la question ouvrière; ils n'en pensent rien; ils jugent qu'elle est résolue, ou du moins ils jugent quo si tout ne va pas à merveille, c'est la faute des Polonais, Lithuaniens, Hongrois, Italiens, etc., qui forment maintenant le bas personnel des mines.
Ceux-ci, on a bien soin de ne pas me les montrer; ils n'habitent pas les maisons à 9 $ par mois, ni môme celles à 5 $ ou à 2 $ dans lesquelles je pénètre. Ils vivent dans des bouges et s'y empilent [crowd togeiher)^ par groupes de 30 à 40, là où deux familles modestes logeraient à peine. Le directeur général de la compagnie avec lequel je cause de leur situation, et qui n'est pas du tout un patron impitoyable, me dit qu'il n'y a rien à faire à cela, qu'il en serait encore ainsi si on doublait leurs salaires. Je le crois en effet, seulement avec des salaires plus élevés on aurait un meilleur recrutement d'ouvriers mineurs, tandis qu'actuellement il n'y a plus que les foreign laborers à manier le pic dans les gisements d'anthracite. Là-dessus les témoignages sont formels : « Depuis dix ans, dit John W.,il n'est pas venu à ma connaissance dans ce district un seul Anglais, Allemand, Écossais ou Irlandais, mais seulement des gens de l'Europe orientale {eastern peuple) ». Ajoutez que presque tous les mineurs allemands ou anglo-saxons ont quitté le pays quand ils n'ont pas pu monter au rang de surveillants, contre- maîtres, inspecteurs, comme John W. et ses amis. Bref, il y a un cadre de sous-officiers de choix , puis au-dessous
un ramassis de gens de formation inférieure, vrais mercenaires venus pour gagner un peu d'argent et s'en aller ensuite, quelques-uns restant là par incapacité d'épargner, ou par inertie , tous dépourvus de la saine et normale ambition de s'élever, de s'améliorer, de mieux faire.
Les salaires qu'ils reçoivent sont gros comparés à ceux de leurs pays d'origine ; ils sont faibles pour les États-Unis. Dans les grands breakers où l'anthracite est brisé, lavé et trié, je vois des enfants de quatorze à quinze ans et quelques hommes faits, occupés à séparer à la main le charbon véritable dos débris de toutes sortes auxquels il se trouve mêlé, travail sale, abrutissant, vrai travail pour émigrants pauvres. On gagne là de 3 72 à 5 $ par semaine (17 fr. 50 à 25 fr.). Au haut de l'échafaudage en pente qui constitue le breaker, les wagons sont amenés sur un plan incliné ; des hommes vigoureux les saisissent à leur arrivée au sommet pour les faire basculer, puis virer. Ils sont payés un dollar et demi par jour (7 fr. 50), mais respirent continuellement dans un épais nuage de poussière charbonneuse et deviennent aisément poitrinaires. Encore un travail que les Américains n'accepteraient pas. Ce sont en général des Hongrois qui l'accomplissent; ils ne travaillent guère qu'à la surface ; parmi les ouvriers du fond, les Polonais et les Italiens dominent.
La cause de souffrance la plus ordinaire dans ce milieu vient de la fréquence des chômages. Les exploiteurs d'anthracite ont fait depuis vingt ans des essais multipliés pour en régulariser la production. Leurs efforts, déterminés en grande partie par le désir de hausser artificiellement les prix de vente et de dominer le marché par une sorte de monopole, ont toujours
ii)u6 (1). Chaque année, pendant plusieurs mois, les 11 meurs sont employés half iime, demi-temps, c'est- I lire trois jours par semaine ; souvent aussi on congé- IiV; une partie du personnel pour une période indéterminée. Lorsque l'encombrement du marché prolonge cette période, la situation devient désastreuse. La question ouvrière n'apparaît donc pas comme une vainc préoccupation au personnel ordinaire des mines d'anthracite, et la région de Pottsville a été à une certaine époque le théâtre de désordres terribles. C'est là que s'était formée la bande tristement célèbre des MoUy Maguires; on me raconte qu'il fallut en pendre 21 en six mois dans le district minier pour arrivera rétablir l'ordre matériel.
Des perturbations du môme genre sont encore à craindre aujourd'hui. Tous ces foreign laborers, accomplissant leur travail à des conditions que les Américains n'acceptent pas, sont incapables de se liguer efficacement pour améliorer ces conditions. C'est une populaîion turbulente, violente, déraisonnable, « a bad lot ofpeople », me dit un boutiquier de Pottsville auquel jo vais acheter un costume de mineur pour descendre dans les puits. Un autre habitant du district prétend qu'à chaque baptême d'enfant on donne une fête qui se termine par une rixe , au cours de laquelle il y a toujours une ou deux morts; renseignement évidemment exagéré , mais qui confirme bien les récits des surveillants et contre-maîtres sur les perpétuelles disputes des gens de môme race et la nécessité de séparer les ouvriers de races différentes pour éviter les
(I) Voir dans Les Industries monopoliséeê aux États-Unis, le chai), m sar les lenlatives de monopolisation de l'anthracilc.
batailles. Avec de pareils éléments , tout conflit entre le capital et le travail menace de tourner à la guerre civile, et cela d'autant plus qu'en l'absence de toute organisation ouvrière sérieuse , les conflits n'éclatent qu'à un point d'extrême acuité. On souffre en silence, par sentiment d'incapacité, ou bien on met le couteau à la main et on se révolte.
Ainsi, dans le haut personnel, salaires élevés, assurance contre le chômage résultat du caractère administratif de ces salaires pour les surveillants , de l'ininterruption obligée du travail pour les mécaniciens employés aux pompes, appareils de descente, etc. ; enfin capacité supérieure des individus, soit un ensemble de conditions qui les mettent à l'abri de la souffrance. Puis, au-dessous, mais bien au-dessous, salaires faibles pour le pays, chômages fréquents et quelquefois prolongés ; enfin incapacité personnelle des ouvriers. Pour les premiers, la question ouvrière est résolue; pour les seconds , elle se pose comme un problème redoutable, et sans moyens de solutions. Ni les uns ni les autres n'organisent le marché collectif de travail.
Le contraste qui est si frappant dans les mines d'anthracite de Pensylvanie ne se retrouve pas partout, heureusement, dans le personnel ouvrier américain , du moins il ne se retrouve pas avec la même intensité, le même relief; mais, dans la plupart des industries, l'organisation ouvrière aux États-Unis rencontre deux genres de travailleurs qui lui font obstacle : ce sont d'une part les satisfaits et d'autre part les incapables.
Les satisfaits se recrutent surtout parmi les émigrants d'élite qui conservent les habitudes modestes de l'Europe et profitent du taux élevé des salaires
américains pour se faire une bonne situation. Michaël S. en est un exemple typique. Quant aux incapables, ils sont fournis par le rebut de tous les pays, mais principalement par l'Italie du Sud, la Hongrie, la Pologne, etc. Lors même, en effet, que leurs qualités personnelles tendent à les élever, l'isolement jaloux dans lequel se renferment d'ordinaire les ouvriers de ces pays les empoche de s'associer avec leurs camarades américains. C'est en quelque sorte un point d'honneur pour des Polonais, par exemple, de demeurer polonais aux Étals-Unis. « Tout notre effort tend à cela, » me dit un prêtre polonais de Cincinnati, et ses ouailles ne sont que trop disposées à suivre ces conseils étroits. Il faut reconnaître aussi que le mépris manifeste des Américains pour les individualités inférieures, l'exploitation à laquelle certains patrons soumettent leurs « foreign laborers », aident peu à l'assimilation. « Beaucoup de ces gens-là seraient meilleurs si nous en avions cure , mais nous sommes une race impérieuse, « We anglo-saxons are an imperious race »; tel est l'aveu que je recueille des lèvres d'un vieux colonel de la guerre de Sécession. Quoi qu'il en soit de la part de responsabilité qui incombe aux Américains dans cette situation, elle constitue une des plus grosses dilTicultés de l'organisation ouvrière.
Entre ces deux catégories d'indifférents et d'incapables , se trouve le noyau des ouvriers conscients du problème à résoudre et capables à des degrés divers de faire avancer sa solution. Nous allons les voir à l'œuvre en exposant les résultats acquis jusqu'ici par leurs efforts.
Avec une industrie très concentrée et un personnel ouvrier très peu homogène, avec l'immense superficie du territoire américain, il était extrêmement difficile de constituer aux États-Unis dans la plupart des métiers ces fortes unions professionnelles, ces Trade- Unions) qui ont atteint en Angleterre une si grande puissance. Non seulement cela était difficile, mais c'était insuffisant. La concentration des forces ouvrières s'imposait d'une façon plus immédiate qu'en Angleterre, où elle s'opère peu à peu aujourd'hui, après que l'organisation strictement professionnelle a rendu pendant de longues années des services importants. Aussi, tandis qu'un petit nombre dé professions groupaient leur personnel ouvrier avec plus ou moins de succès, des hommes à idées plus larges et sentant le besoin d'un lien qui unît les travailleurs sans distinction de métiers ^ essayèrent de fonder une vaste organisation s'étendant à toutes les professions et à tout le territoire de l'Amérique.
Les Chevaliers du Travail eurent de magnifiques débuts. Dans la seule ville de Philadelphie ils comptèrent à un moment 75,000 adhérents , et ils établirent dans presque tous les centres industriels des loges dont quelques-unes exercèrent une action efficace. Mais l'édifice manquait de base. Cette prompte levée en masse, résultat d'un moment d'enthousiasme et de préoccupations généreuses, marquait un besoin de groupement, elle ne constituait pas un groupement durable. Les Chevaliers, ayant en vue les intérêts généraux des ouvriers, en vinrent promptement à né-
jiliger, h oublier irn^me leurs intérêts professionnels, et glissèrent peu à peu sur la pente facile de la politique. Actuellement, ils np comptent plus, en réalité, parmi, les organisations ouvrières et ne vivent guère que d'agitation politique. Le grand maître actuel, John W. Hayes, a transporté en 1896 son quartier général {Headquarters) de Philadelphie à Washington, en face du Gapitole , « afin , me dit-il , d'être plus à portée des législateurs pour les influencer [more easy to promote législation) », et il me signale, dans le programme des réformes souhaitées, trois points qu'il considère comme les plus importants. Ce sont : 4° l'abolition des Banques nationales; ^ l'impôt progressif sur le revenu [graduate income fax); 3<* la suppression des obligations productrices d'intérêts {inlei'est bearing bonds). Nous voilà bien loin du teiTain syndical. Au surplus, ma visite a lieu en pleine campagne électorale présidentielle (2 octobre 1896), et l'animation qui règne à l'imprimerie des Headquarters , les brochures de propagande et affiches qui occupent les presses, les portraits de Bryan sur tous les murs (lisent assez combien les Chevaliers prennent part à la lutte.
Cependant le mouvement provoqué au début de leur existence par les Chevaliers du Travail a rendu un service considérable à la cause ouvrière. Il a mis en relief la nécessité de s'occuper de tous les ouvriers ; il a dénoncé le vice de la politique trop étroite dans laquelle se confinaient les quelques unions professionnelles alors existantes, et en les faisant sortir de leur égoïsme , il les a éclairées sur leurs véritables intérêts. C'est à la suite du merveilleux essor et du subit abaissement des Chevaliers que s'est constituée peu à peu
la Fédération américaine du Travail (American Fédération of Labor), aujourd'hui véritable centre de l'organisation syndicale. Le jour oii les groupes professionnels assez bien constitués pour vivre comprirent qu'il était de leur intérêt de travailler à l'organisation générale des ouvriers , la vraie voie à suivre fut enfin découverte; on le devait en grande partie aux Chevaliers. A eux revient l'honneur d'avoir signalé le remède, bien qu'ils se soient montrés incapables de l'appliquer.
Deux unions professionnelles, auxquelles les conditions particulières du métier et la qualité de leun membres avaient permis de s'établir solidement, surent profiter de la leçon et provoquèrent la création de V American Fédération of Labor; ce sont celles des typographes et des cigariers [cigarmakers). Dans le travail de concentration des forces ouvrières qui se poursuit depuis une quinzaine d'années aux États-Unis, les typographes et les cigariers ont joué un rôle prépondérant (1). Les charpentiers et menuisiers ont fourni eux aussi au mouvement un élément actif; c'est à leur métier qu'appartient une des personnalités les plus marquantes de la Fédération, M. Mac-Guire, homme d'un grand bon sens, d'une droiture reconnue, toujours prêt à sacrifier sa popularité pour faire entendre une vérité dure mais utile : « Vous venez de vous conduire comme des enfants, l'entendais-je dire un jour à Chicago, dans une réunion ouvrière où il s'agissait de constituer une union de syndicats; tout à l'heure, vous hésitiez à faire ce que nous vous demandions ;
(l) Voir La Concentration des forces ouvrières dans VAtnéri. que du Nord, par Louis Vigouroux, chapitres m et iv du livre I,
maintenant, vous votez n'importe quoi sans vous préoccuper d'aucune difficulté d'exécution. Reprenezvous, décidez sérieusement non pas ce qu'il serait bon de faire, mais ce que vous croyez possible de réaliser, et assurez les moyens de le réaliser. Vous avez voté des mesures qui entraînent des dépenses; où est l'argent nécessaire à ces dépenses? V American Fédération of Labor se charge des frais de cette réunion préparatoire, mais maintenant il vous faudra marcher seuls, etc.. » Tout cela débité avec une attitude et un ton de « bourru bienfaisant » qui abat les enthousiasmes trop prompts, provoque les réflexions salutaires et aboutit en fln de compte à des résultats pratiques.
V American Fédération of Labor poursuit son œuvre de deux manières : 1' Elle établit entre les unions professionnelles existantes un lien permanent qui permet leur aclion commune en vue des intérêts généraux de la classe ouvrière , et les arrache ainsi aux conceptions trop étroites dans lesquelles elles se renfermaient volontiers jadis, â** Elle fait de constants efforts pour organiser les inorganisés. Elle lutte ainsi à la fois contre l'égoïsme des satisfaits et contre l'inertie des indifférents et des incapables. Elle a reconnu que l'union professionnelle isolée ne résolvait pas le problème ouvrier américain, mais la cruelle expérience des Chevaliers du Travail lui a montré qu'en Amérique comme en Angleterre, là où il n'y a pas d'organisation professionnelle, il n'y a pas de base sérieuse pour le mouvement général ouvrier. Et elle travaille sans relâche à élargir la base de son aclion.
En dehors de l'organe supérieur de concentration constitué par V American Fédération of Labor, il existe dans la plupart des villes importantes des associations
d'ouvriers de divers métiers qui, sous le nom de Central Labor Union ou d'autres analogues, s'occupent des questions locales intéressant différentes professions. Reliées au Comité central de la Fédération , elles ont aussi pour mission d'assurer le contact entre lui et les ouvriers qu'elles représentent. Ce sont des organes secondaires de concentration. Là où l'abondance et l'inégalité de formation des immigrants nuisent à la cohésion des travailleurs, ces sortes dégroupes s'établissent difficilement; c'est pourquoi j'ai pu assister en 1896 à la reconstitution de la Chicago Fédération of Labor. Chicago a toujours été, grâce à l'excessive rapidité de son développement, et plus spécialement encore à la suite de l'Exposition de 1893 , une attraction pour une foule bigarrée d'ouvriers de tous les coins de la terre. Le manque d'homogénéité du personnel dont nous avons signalé l'inconvénient sur toute la surface de la République atteint à Chicago un degré extrême. Au contraire, à Philadelphie, où des cadres solides existent, V United Labor League fait preuve de vitalité. J'assiste à une de ses réunions une après-midi de dimanche. Elle est présidée par un typographe qui dirige la discussion avec beaucoup de calme et de savoir-faire. On s'occupe en premier lieu d'un Bill concernant la situation légale des Unions professionnelles; puis un des membres lit un rapport sur les difficultés survenues dans le personnel des théâtres de la ville. Cinq de ces théâtres, dont la direction est centralisée dans les mêmes mains {underthe same management), exigent de tous leurs ouvriers, employés, machinistes, etc., un engagement écrit de ne faire partie d'aucune union ouvrière; c'est seulement à cette condition qu'on les admet ou qu'on les garde. Le rapporteur propose de
mettre ces cinq théâtres en quarantaine {to boycott them). Aucun ouvrier unioniste ne devra y mettre les pi'eds jusqu'à ce que la direction se soit départie de son exigeance. La proposition mise aux voix est adoptée à l'unanimité, après une discussion portant uniquement sur les meilleurs moyens d'en assurer l'exécution : démarche olïicielle d'une délégation auprès de la direction ; publication des noms des cinq théâtres boycottés, etc.
Le boycott est souvent ainsi une réponse de la clientèle ouvrière à l'exclusivisme de certains patrons. « C'est une leçon que les ouvriers ont apprise des ca- {ilalistes (a lesson which they learned fromthe capitalists), » me dit M. Caroll D. Wrightl, 'éminent directeur du bureau du travail à Washington. Aujourd'hui le hnijcott fait partie de l'arsenal ordinaire de défense des travailleurs, et les Central Labor Unions servent efficacement à l'organiser. On comprend aisément, d'ailleurs, ((lie cette arme ne soit pas à la portée des syndicats purement professionnels. Ceux-ci, n'embrassant que le personnel d'un seul métier, sont peu aptes à agir sur Il clientèle ouvrièi'e en général; au contraire, un groupement comprenant des métiers divers dans une ville , comme les Central Labor Unions, ou sur tout le territoire des État-Unis , comme V American Fédération of Labor ^ se trouve en «rapport par le fait môme avec l'ensemble de la clientèle ouvrière; il peut donc la détourner de soutenir par son argent les entreprises qui s'efforcent de briser le faisceau des syndicats.
Ls boycott pourrait se définir : une organisation de la clientèle ouvrière en vue de la guerre. C'est seulement en effet lorsqu'un conflit éclate, ou lorsqu'un patron boycotte lui-même les ouvriers syndiqués, que
le boycott est déclaré contre lui. Mais l'organisation de la clientèle ouvrière se manifeste aussi en temps de paix par la curieuse institution du label.
Le label (étiquette) est une marque apposée par les syndicats ouvriers sur les marchandises fabriquées dans les ateliers et usines où on reconnaît leur existence , où on s'entend avec eux. C'est un témoignage que le marché collectif de travail est organisé dans ces ateliers et usines, par conséquent une garantie que les ouvriers y reçoivent les salaires acceptés par les syndicats {Standard wages), qu'ils ne travaillent pas au delà d'un certain nombre d'heures, bref, qu'ils ne sont pas exploités [sweated). Le label est très développé en Amérique; il y en a un célèbre pour le tabac, le blue label; il y en a un pour la typographie , la confection, les chapeaux, les chaussures, etc., etc. (1). L' American Federationist , organe de la Fédération du travail, les publie avec soin et chaque union s'ingénie a faire connaître sa marque , son label, par tous les moyens possibles.
Il faut en effet qu'une union professionnelle soit bien organisée dans un métier pour qu'elle recoure ulilement au label; Il faut qu'elle puisse mettre ce label sur une quantité sérieuse de marchandises; il faut donc qu'elle ait conclu avec un nombre respectable de patrons son marché collectif de travail. En d'autres termes, le label n'est que le complément d'une organisation professionnelle fortement constituée.
Encore ce complément n'est-il pas partout possible. Il ne peut s'appliquer qu'aux marchandises atteignant
(1) V. dans le Bulletin of the Department of Labor, marcb 1898, The Trade-union Label by John Graham Brooks.
directement, sous leur forme déûnitive, la clientèle de détail. On ne voit pas comment il pourrait agir dans les forges « fonderies, aciéries, qui travaillent d'ordinaire pour de grands industriels ou pour des marchands de gros, ni dans les usines textiles qui produisent des ûlés ou mônic des étoffes à la pièce. Il ne peut s'appliquer non plus qu'aux marchandises fabriquées pour la consommation locale ou nationale. Si vous faites de la cotonnade pour des Indiens ou pour des nègres, il faut renoncer à Teffet de votre label sur la clientèle. Et de même si vous {Produisez l'article de luxe destiné à des acheteurs peu soucieux de l'organisation du travail.
Mais, dans la sphère où il s'applique, le label rend de très grands services. Il a été très utile aux ouvriers de la confection (Garment workert), surtout à ceux qui travaillent aux articles peu soignés, vareuses et vestes d'ouvriers, costunies de mineurs, etc. J'ai constaté moi-même la présence du label sur des marchandises débitées dans de très petites villes. Une des plaisanteries habituelles aux ouvriers devant lesquels on conteste la puissance des Syndicats américains consiste à prendre le chapeau de leur interlocuteur et à lui montrer le label des chapeliers dissimulé sous la garniture de cuir : « Le marchand ne vous le montre pas à vous, ajoutent-ils, mais nous, nous savons bien le découvrir. » Et, en effet, la plupart des chapeaux américains portent le label.
Il ne faudrait pas conclure de l'emploi de ces moyens d'agir sur la clientèle que les ouvriers américains négligent de recourir à la grève. Les statistiques sont là, d'ailleurs, pour nous édiûer à ce sujet. La grève reste toujours Yultima ratio entre la maints
d'œuvre organisée et l'employeur. Le boycott n'est même ordinairement, nous l'avons dit, qu'un soutien fourni par la clientèle à des ouvriers en grève ; mais l'usage du label, en donnant aux syndicats une reconnaissance explicite de la part du patron, tend à diminuer les conflits.
On peut en dire autant d'ailleurs de tout ce qui fortifie l'organisation syndicale, condition nécessaire du marché collectif de travail. Partout où ce caractère collectif du marché de travail s'impose — et il s'impose de plus en plus, 'surtout aux États-Unis — l'existence de syndicats puissants est le meilleur gage de paix. Sans doute , on peut citer nombre de cas où des groupements ouvriers ont prêché l'antagonisme , où ils ont été des fauteurs de désordres; cela prouve tout simplement que, tout en étant nécessaires, ils ont besoin de rester fidèles à leur mission pour être bienfaisants. Les gouvernements , non plus , n'accomplissent pas toujours leur fonction essentielle, mais on considère avec raison comme des « ennemis de tout ordre social » ceux qui concluent de là qu'«il ne faut pas de gouvernement ». Ce qu'il faut, ce sont des gouvernements qui fassent bien ce qu'ils ont à faire, ni plus, ni moins. De même il faut des syndicats qui se renferment dans leur besogne de syndicats , mais qui y suffisent.
Les -plus éclairés parmi les leaders ouvriers américains travaillent à obtenir ce résultat en proscrivant la politique du mouvement syndical. « C'est une de nos constantes préoccupations de nous débarrasser de la politique (to get rid of politics) , » me disait un soir M. Samuel Gompers, président de Y American Fédération of Labor, à la suite d'une réunion agitée au cours
de laquelle j'avais été témoin de ses efforts dans ce sens. La leçon des Chevaliers du Travail n'a pas été perdue pour lui, ni pour ses collaborateurs de la Fédération.
Et les plus éclairés parmi les Américains étrangers au monde ouvrier concourent au môme résultat en reconnaissant la légitimité des efforts que font les travailleurs pour s'organiser. « Il faut les aider à cela, non les en empêcher », me disait le cardinal Gibbons, vers la même époque. Le rapprochement de ces deux témoignages indique que , malgré de graves malentendus, il existe un peu partout, dans la société américaine, des bonnes volontés qui se cherchent et dont la rencontre peut aider puissamment à la solution des nombreux et graves problèmes soulevés par la question ouvrière.