LES GROS SALAIRES
lallations indépendantes; pour les faire consentir a travailler au compte d'un patron, il faut évidemment leur offrir d'assez gros avantages, sans quoi ils préféreront courir les risques de la colonisation, s'enfoncer dans l'Ouest et essayer leur chance. Gela est surtout vrai des Américains de naissance, toujours prêts à se lancer dans des entreprises hardies. Si on ne les attache pas avec des chaînes d'or, ils partent. D'autre part, les émigrants ne viennent en si grand nombre qu'en raison de l'appât des hauts salaires. Ainsi , dès ses premiers pas, l'industrie américaine se heurtait à un obstacle. 11 lui fallait payer sa main-d'œuvre plus cher que ses concurrents d'Europe.
Cette condition a agi sur elle de deux manières différentes : En premier lieu, les Américains ont été amenés à entourer leur marché de véritables murailles de Chine pour le mettre à Tabri de la concurrence étrangère et pouvoir vendre plus cher ce qu'ils fabriquaient avec des ouvriers mieux payés : De ce chef, ils ont été férocement protectionnistes. En second lieu, ils se sont efTorcés par tous les moyens que leur ingéniosité leur a suggérés de diminuer de plus en plus le rôle de la main-d'œuvre, de remplacer l'ouvrier par la machine; de ce chef, ils ont été singulièrement progressistes.
Ces deux tendances contraires se complétaient en réalité. En créant un abri artificiel pour protéger les débuts de l'industrie, les manufacturiers de l'Est ne songeaient qu'à assurer le présent, mais les nécessités de la concurrence intérieure les empêchaient de s'endormir sur l'oreiller protectionniste et les précipitaient dans une voie de perfectionnements qui préparait leur supériorité future. Ainsi, ils travail-
laient derrière leur abri pour arriver à se passer d'abri. Je ne crois pas le moins du monde que ce fût là un plan concerté d'avance. En fait, les choses se sont passées ainsi, mais les manufacturiers de l'Est ne voyaient pas de si loin et ne s'inquiétaient pas du résultat général de leur politique. Ils étaient les héritiers de traditions étroites et restaient fidèles à ces traditions. Les petites colonies fondées au début de l'histoire américaine dans la Nouvelle-Angleterre et la Pensylvanie étaient fortement constituées, le rôle qu'elles ont joué et l'essor qu'elles ont pris en font foi, mais elles étaient empreintes d'un exclusivisme farouche; elles avaient cet ensemble de qualités et de défauts que possèdent ordinairement les sociétés austères qui vivent repliées sur elles-mêmes pour se tenir à l'écart de la corruption; elles professaient une sorte de mépris pour tout ce qui leur demeurait étranger et pensaient que l'oppression des gentils est encore une œuvre agréable à Dieu, surtout lorsque cette oppression doit tourner au profit de ses vrais serviteurs. Il y a eu beaucoup de cela dans la manière dont le Nord a traité jadis, au moment de la guerre de Sécession, les planteurs du Sud, tenus pour des êtres sans mœurs et sans principes. Il y a encore de cela dans la politique de protectionnisme à outrance qui sévit actuellement. Les manufacturiers, très puissants dans le parti républicain, ont profité de leur situation pour se faire donner des avantages exagérés. Tant pis pour ceux qui en souffriront!
Nous avons vu dans le chapitre précédent comment le machinisme s'était développé aux États-Unis plus qu'en Europe. Nous ne reviendrons pas sur cet effet des hauts salaires, mais il nous faut étudier le mou-
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v.'iaent protectionniste auquel les Américains ont cru devoir demander un correctif à la charge des hauts salaires.