‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 67 sur 91 · II. — LA LÉGISLAntN DOUANIÈRB · texte numérisé non relu

II. — LA LÉGISLAntN DOUANIÈRB

Les origines du protectionnisme américain se confondent avec les origines mêmes de la nation. Au lendemain de la guerre de l'Indépendance, les États- Unis commençaient déjà à protéger par des mesures douanières le peu d'industrie qui existait alors sur leur territoire , mais ils ne faisaient sans doute qu'obéir en cela aux conditions économiques de l'époque et aux opinions alors universellement adoptées par tous les gouvernements. L'idée du libre échange n'était pas encore née, parce qu'en fait trop d'obstacles naturels s'opposaient encore au mouvement libre des échanges. Dès 1837, Daniel Webster se déclarait partisan résolu de la protection pour maintenir le niveau élevé des salaires américains, et il semble bien que jusqu'au vote des bills Mac-Kinley en 1890, la législation douanière américaine ait obéi à cette préoccupation. Sans doute, de la part des industriels, ce souci des hauts salaires était le manteau destiné à couvrir les hauts prix de vente maintenus par l'efTet des tarifs, mais les deux phénomènes étaient étroitement liés dans l'esprit des patrons comme dans l'esprit des ouvriers, en sorte qu'une certaine sincérité présidait à la confection des tarifs. Tel est du moins l'effet produit à distance, quand on n'a pour se renseigner que les textes législatifs et quelques témoignages épars. Si l'industrie de l'Est avait fait un sévère examen de sa conscience , elle se serait bien rendu compte qu'elle

battait monnaie sur le dos des consommateurs de l'Ouest et du Sud, mais peut-être n'aurait-elle pas discerné l'oppression qu'elle faisait régner sur ses propres ouvriers. Et la masse des ouvriers la discernait peu.

Avec les bills Mac-Kinley il semble qu'on entre dans une ère nouvelle, dans une ère d'exploitation. En 1890, quelques mois avant qu'ils fussent adoptés, on avait l'impression nette que le bien public n'était pas le but poursuivi ; on sentait que « de bons coups se préparaient ». La raison mise en avant était de pure façade en effet. Il ne s'agissait pas , comme on pourrait le croire, d'augmenter les revenus du Trésor américain; tout au contraire, le Trésor regorgeait d'argent à cette époque, et les Démocrates se préoccupaient de cette situation, parce que le parti républicain en profitait pour augmenter de la façon la plus abusive les pensions militaires accordées aux anciens soldats nordistes. M. Mac-Kinley présenta ses bills comme un moyen de diminuer les recettes du Trésor et, par suite, de couper court à la corruption électorale dont les pensions militaires étaient l'occasion. Il en démontrait l'efficacité par le raisonnement suivant : « Plus les tarifs seront réduits, plus il entrera de marchandises étrangères et plus les recettes des douanes seront considérables, parce que les importations augmenteront dans une proportion plus forte que les droits ne diminueront. Au lieu de cela, je vous apporte un moyen de réduire sûrement les entrées et même de fermer complètement le marché , si nous le voulons; le jour où il nous plaira, nous n'aurons plus un dollar de recette. »

En effet, le major Mac-Kinley avait forgé deux armes défensives redoutables contre la concurrence

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étrangère : Par le tari/f bill, il élevait les droits d'entrée ; par le bill administratif, il établissait une série de vexations destinées à décourager l'importateur et le livrant pieds et poings liés à l'arbitraire de quelques bureaucrates.

En réalité, les Bills Mac-Rinley perdaient de vue la protection des hauts salaires — qui n'avaient pas besoin de protection d'ailleurs pour se maintenir — et favorisaient très ouvertement certains intérêts industriels en vue d'un avantage politique. Le parti républicain s'attachait ainsi une série d'influences puissantes. On marchandait un tarif prolecteur pour obtenir un appui électoral.

En i89i, une réaction démocrate contre le régime ultra-protectionniste des bills Mac-Kinley amena le vote du Tarif Wilson. Là encore, le marchandage se produisit et de la manière la plus éhontée, particulièrement au sujet du sucre.

L'industrie de la raffmerie est aux États-Unis entre los mains d'une compagnie, V American Sugar Refin'inri C% qui la monopolise presque entièrement, et constitue ce qu'on appelle là-bas le Trust du sucre. Ce monopole repose principalement sur l'existence du tarif douanier (!). Par suite, lorsque commença la discussion du Wilson bill, les principaux membres du Trust furent saisis d'une panique et s'empressèrent de V ndre en sous-main une grande partie de leurs actions, sachant bien que du jour où le marché américain serait ouvert, le monopole qu'ils détenaient en lait se trouverait étrangement compromis. Toutefois

(1) V. Les Industries monopolisées aux État-Unis, chap. n, § II, p. 137 et suivantes.

ce n'était là qu'une précaution contre un danger possible et, tout en se parant contre l'éventualité d'une suppression de droits, les directeurs du Trust se mirent en campagne pour l'empêcher, et ils y parvinrent.

Ils firent mieux que cela et, tandis que le tarif Wilson abaissait la plupart des droits, ils firent relever ceux qui frappaient les sucres. Pour donner satisfaction à l'opinon libre échangiste, on sacrifia, il est vrai, les primes à la production. Ces primes ne profitaient qu'à quelques planteur-s de canne à sucre et à quelques cultivateurs de betterave; peu importait au Trust ce qu'il adviendrait d'eux. Mais les sucres étrangers durent acquitter des droits superposés qui , dans certains cas, atteignaient 50^ de leur valeur (1), Toutefois , le sucre provenant des îles Hawaï entrait en franchise ; c'est que plusieurs personnages importants du Trust avaient de gros intérêts dans ces îles.

Le vote sur les sucres fut le grand scandale du tarif Wilson. Je ne voudrais pas laisser croire , en le citant seul, qu'il fût l'unique scandale; mais je ne dresse pas un réquisitoire. J'ai voulu montrer seulement par cet «xemplfe tristement célèbre comiricnt, par suite de la corruptioii politique, les questions douanières sont résolues aujourd'hui aux États-Unis. Les grands mots qu'on met en avant ne doivent pas faire illusion ; il ne s'agit plus de défendre la dignité de vie de l'ouvrier américain en maintenant artificiellement le taux élevé des salaires; il s'agit de marchandages de couloirs, d'influences politiques achetées et vendues, de potsde-vin. Le résultat était fatal, d'ailleurs. L'exagération des droits qui , pour certains articles, atteignaient dans

(2) Id., ibid., p. 145.

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le tarif Mac-Kinley ioO% de leur valeur, avait excité chez les industriels le goût des profits faciles; de là à payer des sénateurs et des députés pour maintenir ou augmenter ces profits il n'y avait qu'un pas. On le franchit sans souci de l'obstacle moral.

L'année 1897 devait amener une nouvelle discussion du tarif douanier. Le retour aux affaires des républicains ultra-protectionnistes, l'élection de Mac-Kinley h la présidence de la République, témoignaient d'une rudescence des idées de défense douanière, et lé trésor, épuisé par l'exagération des pensions militaires, ayant d'ailleurs à faire face aux dépenses nécessitées par l'augmentation de la marine , réclamait une source plus abondante de recettes; c'est sous l'empire de ces circonstances que le tarif Dingley fut préparé. Au lieu de s'en tenir, comme en 1890, à une politique de prohibition, en exagérant les droits d'entrée sur les marchandises étrangères que la production nationale pouvait remplacer, on cherchait à établir des droits simplement protecteurs et produisant un revenu pour le trésor.

Tel était, du moins, le programme. La discussion du tarif Dingley montra que le parti républicain n'avait pas l'indépendance nécessaire pour le faire aboutir. Les intérêts manufacturiers avaient trop contribué à son triomphe pour ne pas se montrer exigeants vis-àvis de lui; les grands Trusts l'avaient tout particulièrement soutenu dans la lutte en faveur de la « saine monnaie ». Mais ce qui avait fait la force du parti pendant la campagne électorale, devait se retourner contre lui après la victoire. Il s'était appuyé sur des soutiens qui entendaient bien ôlre payés de leurs services. La discussion du tarif fut pour eux l'occasion favorable.

Dès lors , il ne resta plus grand'chose du tarif Dingley tel qu'il avait été primitivement présenté au vote de la Chambre des Représentants. Les articles destinés seulement à procurer un revenu au trésor furent éliminés ; ceux dont l'objet direct était de protéger une industrie puissante, de favoriser un trust, furent seuls conservés et aggravés.

Le Sénat fut le théâtre de scandales plus criants encore que ceux dont le tarif de 1894 avait été l'occasion. Le tarif voté par la Chambre des Représentants assurait de grands avantages aux raffîneurs de sucre , mais le Trust ne s'en déclarait pas satisfait. Il fallut que le Sénat fermât le marché aux sucres allemands et autrichiens en décidant que toutes les marchandises étrangères jouissant de primes dans leurs pays d'origine seraient frappés à leur entrée aux États-Unis de droits additionnels équivalant à ces primes. Les financiers du Trust engagés à Hawaï dans la production du sucre bmi s'étaient entendus, assure-t-on, avec d'autres financiers intéressés au canal de Nicaragua pour amener ce résultat, à charge de revanche. On comprend quelle devait être la fureur des marchandages dans les couloirs du Sénat quand on pense que cet article passa à une majorité de quatorze voix seulement.

Une autre combinaison, un autre marché amena le vote de droits élevés sur les laines et les peaux. On avait besoin des voix des sénateurs de l'Ouest; ceuxci en profitèrent pour assurer un avantage à leurs électeurs , avantage dangereux d'ailleurs , et qui porte un coup à l'industrie textile et à la fabrication des chaussures, toutes les deux très importantes aux États-Unis. De même , on augmenta dans la proportion de 2 à 5 les droits sur le borax, parce qu'un syndicat monopolisa-

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