LES MÉFAITS DE LA PROTECTION DOUANIÈRE
maisons possédant quinze ou vingt vaisseaux de fort tonnage; aujourd'luii; ces maisons ont presque complètement achevé de disparaître, et c'est là une conséquence do Télévalion des tarifs. En haussant arliliciellement le prix de leurs marchandises, les Américains se ferment à eux-mêmes le marché étranger; dès lors, leurs vaisseaux n'ont rien à transporter quand ils quiluni le port, et cette condition défavorable a tué leurs armateurs. A Boston, à New- York, vous voyez des bâtiments de commerce de toutes les nations, sauf des l)i\timents américains.
En plus, le régime protecteur a contribué dans une dès large mesure à la création des Trusts et dos Pools^ des monopoles plus ou moins complets et plus* ou moins durables, des ententes entre producteurs, des accaparements, de toutes les manœuvres que comporte un marché fermé, artificiellement isolé dii reste du monde par des barrières douanières.
Sans doute, il est exagéré de soutenir, comme on le fait parfois, que ces divers phénomènes sont dûs uniquement à l'existence des tarifs américains. Le plus puissant des Trusts, celui du Pétrole, n'a aucunement besoin de l'appui d'un tarif, et la preuve c'est que son influence s'étend jusque sur le marché européen. Mais parmi les causes diverses dont la rencontre produit un Trust, le tarif est une de celles qui agit ie plus puissamment et le plus fréquemment. Dans la constitution du Trust du sucre, par exemple, il a joué un rôle prépondérant. Il favorise surtout les agissements de toutes sortes tendant à accaparer momentanément un produit, à le raréfier sur le marché, à préparer un êoup. On ne se rend pas facilement maître dun marché ouvert à la concurrence universelle ; on
domine bien plus aisément un marché fermé. Ainsi le tarif est à la base de la plupart des combinaisons comprises plus ou moins justement sous le nom de Trusts par les Américains. C'est lui qui a permis les tentatives de monopolisations de l'anthracite si souvent répétées depuis vingt ans, en empêchant l'introduction de l'anthracite canadien. C'est lui qui a fait le Trust du sucre, les nombreux Pools dont l'acier a été l'objet. C'est lui qui a favorisé le Trust du Whiskey, celui du Cordage, celui du Papier de tenture, etc. C'est lui qui a abrité les Trusts de l'huile de lin , de l'huile de coton, etc., etc.
En résumé , le régime protecteur américain a faussé d'une manière si grave l'exercice normal de la concurrence que , dans un très grand nombre de cas vérifiés, il a contribué puissamment à la suppression plus ou moins durable et plus ou moins complète de la concurrence.
C'est là un méfait notable. Mais il peut avoir des conséquences particulièrement fâcheuses aujourd'hui que les État- Unis sortent de leur isolement politique et acquièrent des possessions en dehors de leur continent.
Nous avons eu occasion de signaler les intérêts considérables détenus par le Trust du sucre dans les îles Hawaï et la manière peu dissimulée dont le Tarif de 1894 révélait leur existence. Depuis lors, Hawaï a été annexé aux États-Unis. Le Trust avait également un avantage considérable à la prise de Cuba et de Porto- Rico; Cuba et Porto-Rico ont été pris. Si on applique à ces lies le même régime qu'aux États-Unis, si on les exploite au profit d'un groupe puissant de financiers, on s'expose à de terribles complications, sans compter
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le déshonneur qui rejaillirait sur TAmérique de faire aboutir à une exploitation savante la campagne entreprise contre l'exploitation désorganisée des Espagnols.
Les Américains doivent se rendre compte que leur régime de protection à outrance et leurs Trusts seraient pour les pays nouvellement acquis une tyrannie bien pire que pour eux-mêmes. Eux la supportent tant bien que mal, mais ils ne pourraient pas l'imposer à d'autres sans se rendre odieux. Les plus clairvoyants parmi eux le comprennent et le disent; j'en trouve avec plaisir le témoignage dans un récent discours de M. Seth Low, président de TUniversité de Golumbia, prononcé devant l'Université de Pensylvanie à Philadelphie : o II est évident que le tarif pour Porto-Rico et celui pour les Philippines pourraient être une chose si on les établissait au point de vue de ces îles, et une autre chose si on les établissait au point de vue des États-Unis. Nous ne devrions pas oublier et j'espère que nous n'oublierons pas que ce furent des questions de ce genre — non pas précisément les mêmes dans la forme, mais semblables dans leurs tendances — qui amenèrent notre propre révolution contre la Grande- Bretagne. J'aime à croire qu'à la longue notre politique envers Porto-Rico et les Philippines sera guidée par les principes pour lesquels nos pères eurent à lutter ; mais il y a incontestablement un danger pour le présent dans le fait que le problème est entièrement nouveau pour nous (1) ».
(1) Address by Seth Low LL. D. Président of Columbia UniTersilyin the BuUetia of the UniTersity of Pennsjlrania, toI. III, n* 5, p. 191.
330 RANCITES. ï ERMES ET USINES.
En d'autres terme?, Tétroitesse de vues qui a inspiré jusqu'ici la législation douanière américaine créé un péril spécial à l'heure où les États-Unis se trouvent chargés d'administrer un domaine colonial. Le péril est d'autant plus grand qu'au môme moment, et par suiio d'autres circonstances, les États-Unis voient leur commerce extérieur se développer. Le temps n'est plus où ils exportaient seulement des produits agricoles; leurs usines commencent h fabriquer pour l'étranger. A cette évolution économique un changement de régime douanier doit forcément correspondre, sous peine de compromettre sérieusement l'avenir de l'industrie.
ÏV. — LES PROGRÈS RÉCENTS DE l'iNDUSTRIE ET l' AVENIR DU LIERE-ÉCHANGE.
Tandis que le régime ultra protecteur des douanes américaines tendait à ralentir les progrès de l'industrie et à entraver la concurrence , le taux élevé des salaires joint à l'esprit inventif des Yankees donnait au machinisme une poussée telle que, dans plusieurs branches de travail , on arrivait à produire à meilleur marché qu'en Europe tout en payant la main-d'œuvre beaucoup plus cher.
C'est là un fait d'une extrême importance. Là où l'industrie américaine a pu accomplir ce tour de force, elle est, par le fait même, en avance sur l'industrie européenne d'une manière très menaçante pour celle-ci. Sa supériorité économique assise non sur une circonstance favorable externe , mais sur de meilleures méthodes de fabrication, est inattaquable. Et on peut se
demander quel avenir est réservé à des gens qui ont franchi en si peu de temps Tobstacle énorme que leur opposait rélévation des salaires.
Qu'on y prenne garde. Il ne s*agit plus ici de Yavantage des pays neufs auquel on attribue — trop exclusivement d'ordinaire — les exportations agricoles de TAmérique. Dans ce cas , le fait d'ôlre un « pays neuf » se retourne contre les Ëtats-Unis, puisque c'est en grande partie à cause de cela que les salaires s'y maintiennent si haut. Si les Américains vendent, par exemple, le fer (*t l'acier à qualité égale moins cher que l'Europe, c'est pour une très large part, parce qu'ils le fabriquent mieux, plus économiquement.
Au surplus, ce résultat est tout nouveau; il n*est donc pas dû à des circonstances permanentes, telles <|uc richesse des gisements, proximité du charbon, etc.. Ces circonstances existent, mais elles n'expliquent pas Tancienne cherté et le bon marché actuel du fer et de l'acier. Il faut, bon gré mal gré, voir l'explication où olle est, dans l'habilité et l'énergie des Américains.
En novembre 1896, le représentant d'une des plus importantes maisons anglaises de ShefÛeld à New York me faisait l'aveu suivant : « L'Angleterre ne peut faire concurrence aux producteurs américains que pour (jnclques variétés d'acier de qualité supérieure {higher '/rades ofsteet); pour l'acier courant, ce n'est pas.posiI)Io, et ce ne serait pas possible même si on venait à supprimer le tarif protecteur. Les Américains paient leurs ouvriers plus cher que nous , mais ils ont de meilleures machines et plus d'esprit d'invention — Mais, lui dis -je, les Américains ont aussi en leur faveur la qualité de leurs minerais; on m'a vanté beaucoup ceux du Lac Supérieur; il parait que les minerais
européens sont bien loin de les valoir? » — « Cela est bien exagéré, répond M. W. Je ne crois pas pour ma part que la supériorité des minerais américains explique la situation actuelle. Remarquez d'ailleurs que pour l'acier Bessemer on est obligé de mélanger au minerai américain une certaine quantité de minerai espagnol. Non, voyez-vous, il ne faut pas se faire d'illusion; ce qui assure le succès des fabricants américains c'est qu'ils n'hésitent jamais à abandonner un outillage très coûteux {get rid of very expensive machinery) chaque fois que cela leur parait avantageux, et que leur esprit d'invention est toujours en éveil. »
Depuis lors, ce jugement qui m'avait paru excessif a été confirmé par des faits indéniables. Du 30 juin 1897 au 30 juin 1898, les États-Unis ont exporté du fer et de l'acier pour 70 millions et demi de dollars. Déjà, l'année d'avant leur exportation pour les mêmes marchandises avait atteint 57 millions et demi. On voit la progression. Elle est d'autant plus remarquable que l'exportation générale ayant été à peu près stationnaire pendant cette période, ce sont principalement les États- Unis qui ont fourni aux demandes croissantes. L'Angleterre a continué à produire tout au plus de 7 à 9 millions de tonnes; les États-Unis, au contraire, qui produisaient 3 millions de tonnes en 1893, puis 10 millions en 1897 ont atteint 11 millions et demi en 1898. Et on prévoit les chiffres prochains de 14 ou 15 millions de tonnes (1).
L'exportation se dirige au surplus sur des points très divers , ce qui augmente encore les probabilités de son extension. Les usines de Pensylvanie ont vendu
(1) Voir Le Monde économique, du 14 janvier 1899.
80,000 tonnes de rails au Transsibérien et 35,000 tonnes à la Colonie australienne de Victoria. Celle-ci s'était adressée d'abord aux fabricants de la Grande-Bretagne qui demandaient 17,000 liv. sterl. soit 425,000 francs de plus pour exécuter la commande, puis à Tusine Krupp en Allemagne qui n'a pas pu consentir de prix aussi bas que les Américains. Le triomphe de ceux-ci est donc bien établi. A Paris, la Compagnie d'Orléans vient d'acheter huit locomotives électriques à la Compagnie générale américaine pour le service de la nouvelle ligne qui pénètre au cœur de la ville (1). Enfin la Russie, l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre achètent en Alabama beaucoup de fer saumon pour le transformer en acier.
Un fait récent qui a beaucoup contribué au développement de l'industrie métallurgique aux États-Unis, c'est l'entrée en scène de l'Alabama et du Tennessee qui viennent disputer aux États du Nord la fabrication du fer et de l'acier. Pitlsburgh conserve la situation prépondérante, mais voit s'élever à cûté d'elles de puissantes rivales, Cleveland dans TOhio, Chicago, tandis qu'au Sud, Birmingham (Alabama) est devenue en quelques années la troisième ville du monde (après Middlesborough et Glasgow) pour l'exportation du fer saumon. A mon premier séjour en Amérique, en 1890, on m'avait simplement signalé l'existence de riches gisements dans les États du Sud comme une chance de relèvement économique pour les contrées encore sous le coup des ruines de la guerre de Sécession. Six ans après, une véritable transformation s'était opérée.
(1) Voir Le Monde économique da 31 décembre 1898.
Quelques indications de prix sont nécessaires pour préciser la cause de ce subit essor. L'acier cruciblé qui coûtait aux États-Unis en 1865, 75 $ par tonne, prix de revient, coûte aujourd'hui 2 S 40 cents, soit trente et une fois moins. En 1890, le travail de fabrication du fer saumon coûtait deux fois plus qu'aujourd'hui. Le prix du minerai de fer du Lac Supérieur, à Pittsburgh, a récemment été réduit de 8 S 40 à 3 $ 60 par tonne , et le prix du coke à Chicago de 7 S 20 à 3 $ 60. Le coût de production d'une tonne de fer saumon à Pittsburgh était , il y a vingt cinq ans dix fois supérieur au coût actuel (1).
Toutes les fabrications n'ont pas subi la même transformation que celles du fer et de l'acier, mais la supériorité du machinisme que nous constations dans le chapitre précédent la prépare presque partout, et elle est déjà sensible pour plusieurs produits. Tel est le cas, par exemple , pour la cordonnerie. Les fabriques de chaussures des États-Unis livrent leurs marchandises à des prix qui « sont de 20, 25 et 30 p. 100 meilleur marché qu'en France (2) ». Les grandes fabriques de harnais, dit le délégué des bourreliers français à l'exposition de Chicago, peuvent établir des harnais à meilleur marché qu'en France, quoique la main-d'œuvre soit plus chère (3). Dans le vêtement confectionné, M. Levasseur estime que les prix américains ne softf pas supérieurs aux prix français (4). C'est là un résultat
(1) Voir Le Monde économique du 17 èïîeembre 1898.
(2) Rapport d'Ensemble de la Délégatwn à VExposiHon de Chicage, p. 345.
(3) m., Ibid., p. 286.
(4) L'Ouvrier américain par E. Levagseur, iïy»tnbr-c do l'InsfcUufï. II, p. 32.
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assez nouveau, d'ailleurs, car en 1890 j'avais relevé, soit aux devantures de magasins, soit d'après les plaintes de la clientèle, des prix sensiblement supérieurs. En 1896, au contraire, mon impression correspondait bien au jugement de Téminent statisticien.
Voilà une série d'industries auxquelles la protection douanière ne saurait plus rendre aucun service et qui vont peut-être envoyer demain leurs produits faire concurrence à nos usines d'Europe, comme cela a déjà lieu pour le fer d'acier. Et le jour où elles entreprendront de nous envahir, leurs représentants seront aussi ardents dans leurs convictions libre-échangistes qu'ils ont pu être féroces jusqu'ici dans leur politique protectionniste. Il y aura probablement d'ici une vingtaine d'années une école manchestérienne aux États- Unis, si le mouvement actuel de progrès industriel s'y poursuit, comme tout porte à le croire. Et elle aura l'avantage de réunir dans son sein les agriculteurs comme les industriels américains, ce qui lui donnera promptement un énorme pouvoir par la transformalion du régime douanier.
Les événements récents de Cuba poussent dans ce sens, à cause de l'extension du commerce extérieur, dont ils ont été l'occasion. L'impérialisme américain a été, à un certain point de vue, la manifestation politique d'un sentiment nouveau, mais profond, le désir de sortir de l'enfance et de l'isolement; il a été accompagné et il sera suivi d'une manifestation économique du môme sentiment; ou plutôt, ce n'est pas d'un simple sentiment qu'il s'agit, mais d'une force (grandissante et irrésistible.
Il n'est pas à croire que la prospérité énorme constatée en 1898 et 1899 par les statistiques, soit une
simple fluctuation, un de ces mouvements passagers d'élévation qui préparent une chute correspondante. Quelles que soient les crises prochaines, les États-Unis ont inauguré une ère nouvelle , en exportant les produits de leur industrie sur les marchés étrangers ; il n'y a pas de raison pour qu'ils ne mettent pas à profit leur supériorité là, où elle est bien établie.
En plus, il faut remarquer qu'en dehors des progrès techniques qui leur permettent de produire à bon marché, ils sont bien outillés pour transporter leurs marchandises. Leurs chemins de fer, malgré des abus considérables sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir, ont dans l'ensemble des tarifs peu élevés. Un importateur d'aciers anglais me montre des comptes de sa maison, d'où il ressort que la tonne d'acier paie proportionnellement cinq fois moins de New- York à Chicago que de Sheffield à Liverpool, et comme je cherche à expliquer le fait par l'avantage de franchir de grandes distances sans transbordement, il m'affirme qu'à distance égale les tarifs américains sont au moins trois fois moindres que les tarifs anglais pour le transport de l'acier.
Enfin , l'énorme concentration de l'industrie favorise beaucoup les entreprises lointaines. Des maisons constituées au capital d'un milliard de francs n'hésitent pas à faire les sacrifices utiles pour se renseigner sur les débouchés possibles de leurs marchandises; elles peuvent tenter des essais qui seraient ruineux pour des entreprises moins puissantes. Elles sont supérieurement aptes à l'exportation.
En présence de ces faits, on peut conjecturer que le régime protectionniste américain, qui paraissait intangible, sera bientôt l'objet de vives attaques de la part
des industriels qui l'ont créé. Mais sa disparition ne réjouira pas l'Europe sans mélange; elle marquera, en effet, l'approche d'un danger nouveau, la concurrence victorieuse de l'Amérique sur le marché industriel.