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COSMOPOLITISME DE NEW- YORK

L'arrivée dans la baie de New- York donne déjà au voyageur ouropéen l'impression d'une activité prodigieuse; de grands transatlantiques entrent et sortent; des bateaux à vapeur de toutes formes et de toutes dimensions, gros navires de transport, remorqueurs alertes, lourds ferry-boais, sillonnent la surface de l'eau dans tous les sens; les quais sont entièrement occupés par d'immenses hangars où chaque compagnie de navigation, chaque ligne de chemin de fer a son point d'aboutissement; c'est une ville dont l'em-

placement a été conquis sur la mer, et comme l'avantposte de la grande cité commerciale.

Dans le bas de New-York, une fois débarqué, Fimpression s'accentue; on est assourdi par un épouvantable tapage ; des tramways passent sans cesse , se croisent au milieu des énormes camions chargés de marchandises, des petites voitures qui courent en tressautant sur l'affreux pavé, des passants affairés, des marchands de journaux; le sol s'est trouvé insuffisant pour les besoins de la circulation, les rues n'ont pas assez de largeur et les New-Yorkais ont dû créer comme plusieurs couches de voies de communication. En effet, au-dessus de ma tète, VFlevated railroad fait entendre son bruit continuel d'allées et de venues; l'air est obscurci de fumée, de poussière, et le soleil n'arrive qu'à travers les échafaudages de bois et de fer, sur lesquels est établi ce chemin de fer aérien; en plus, de grands poteaux de bois supportent des milliers de fils télégraphiques, qui viennent encore enlever de la lumière.

Trop à l'étroit dans l'espace resserré de l'île de Manhattan, la ville déborde d'un côté sur Brooklyn, de l'autre sur New-Jersey; pour permettre entre elle et Brooklyn une circulation plus active, on a jeté au-dessus de VFast-River un gigantesque pont suspendu, que les voitures, les piétons et le chemin de fer traversent à la fois sur des voies séparées , tandis que les plus grands. navires passent au-dessous; près de cent millions de francs ont été dépensés au pont de Brooklyn, et il est aujourd'hui question de relier New-Jersey par un tunnel sous l'Hudson.

On monte dans VFlevated railroad et des affiches vous apprennent que cinq cent mille personnes sont

transportées par lui chaque jour; on passe dans la rue et on aperçoit à de fréquents intervalles des stations télégraphiques toujours encombrées, des petits mes^ sengersboys qui portent des billets , des gens de toutes sortes qui marchent précipitamment. A Thôtel , dans les magasins, dans les bureaux, dans beaucoup de résidences privées, on a sous la main le télégraphe et le téléphone ; partout le mouvement se manifeste avec intensité.

Les maisons d'affaires, les business buildings, atteignent des dimensions colossales : le Mills building compte quinze étages et renferme un millier de bureaux, banques, agences de toute espèce, cabinets d'avocats, de notaires, d'agents de change, de courtiers, d'ingénieurs, de publicistcs. Quatre ascenseurs montent et descendent sans relâche de la base au sommet de l'édifice; c'est la circulation verticale après la circulation horizontale des rues , du pont de Brooklyn et de VElevated. Le bâtiment de la compagnie d'assurances \ Equitable, celui du journal The World, une infinité d'autres, rivalisent d'énormité. Dans le Surety building nouvellement édifié et comptant plus de 20 étages , douze ascenseurs font le service , entourant de leurs cages grillées presque tout le pourtour du Hall d'entrée. Un avis obligeant indique aux visiteurs que les ascenseurs de gauche sont express et ne s'arrêtent pas avant le onzième étage.

Rien de commode pour les affaires comme ces immenses phalanstères ; du moins, c'est ce que m'expliquent ceux qui en ont la pratique : « En une heure , me dit-on, on peut voir quinze personnes, traiter quinze affaires différentes. Si une difficulté s'élève, on ))• ut demander conseil à un avocat, prendre l'avis

d'un arbitre, sans mettre les pieds dehors ; on ne saura jamais ce que les grands business buildings nous évitent d'allées et de venues ! » Que serait-ce donc sans ces bienheureux business buildings !

En dehors d'eux, mais tout à côté, dans cette pointe de l'île Manhattan, qui est probablement le coin de terre le plus actif du monde entier, se trouvent les différents exchanges , les différentes bourses : celle du coton, celle du pétrole, celle des produits agricoles {produce exchange); enfin la bourse proprement dite {stock exchange). Coton, pétrole, culture, c'est bien l'aboutissement de la richesse américaine.

Voici maintenant l'autre côté , l'autre terme nécessaire de l'échange commercial : des négociants en vins français et espagnols, des importateurs de porcelaines, de draperies, de vêtements confectionnés, de gants, d'articles de luxe et de fantaisie. Ceux-ci ne se trouvent pas tous dans le bas de la ville; la nature des produits qu'ils vendent les amène souvent au commerce de détail et c'est dans le quartier élégant de la cinquième avenue que les modistes et les couturières françaises, les tailleurs anglais, les marchands de tableaux, etc., installent leurs magasins.

La présence à New-York d'éléments aussi mélangés lui donne un caractère cosmopolite des plus accentués. Le citoyen de New- York lui-même , celui qui y est né et qui y a vécu, est moins américain que bien des gens de l'Ouest nés sur les bords de l'Oder, ou sur les rives de quelque fjord Scandinave; il a les yeux fixés sur l'Europe. Je suis présenté à un avocat éminent, dont la famille est établie à New- York depuis de très longues années; son enfance s'est passée dans une maison de campagne située sur l'emplacement actuel de

la dix-huitième rue. Il a vu envahir successivement par la ville l'Ile entière de Manhattan. Il a assisté à ce prodigieux développement de New- York et se plaît à le raconter; impossible par conséquent de trouver un New-Yorkais plus authentique. Eh bien, cet homme ne sait rien de son pays ; il n'est jamais allé à Chicago, dont il considère les habitants comme des sortes de barbares; cependant il revient de Paris, où il va assez souvent, où il a passé un long séjour au moment d » l'Exposition de 1889, et dont il vante les charmes avec une admiration passionnée. En 1876, il n'a pas voulu visiter l'Exposition de Philadelphie, moitié par suite de l'esprit de rivalité qui existe entre New- York et Philadelphie, moitié parce qu'il ne pensait pas trouver 1.1 le luxe et l'élégance des expositions européennes. Au fond, le New-Yorkais a honte de l'Amérique, parce qu'elle ne ressemble pas à l'Europe; il est séduit par nos manières plus raffinées, par nos habitudes de vie élégante, qu'il entrevoit à Paris, et regrette de ne pas les retrouver quand il remet le pied sur le sol de sa patrie. De là un engouement qui se traduit de mille manières, par la fureur du chic anglais qui sévit chez Il s jeunes gens, comme par les mariages assez nombreux conclus entre de riches New-Yorkaises et des gentilshommes ruinés. Je vais lé soir au théâtre; on joue une de ces grosses farces dans le genre anglais, qui tiennent le milieu entre nos Revues et nos pièces des Variétés : on y tourne en ridicule les gens de Chicago, comme nous tournions en ridicule, il y a vingt ans surtout, le type du provincial. J'ouvre un journal illustré et j'y trouve des plaisanteries sans nombre sur l'Ouest. Je vais présenter en 1890 une lettre de crédit chez un banquier, et ma qualité de

Français me vaut une conversation avec lui sur les splendeurs de Paris et de l'Exposition; il en parle avec des yeux brillants, et s'échauffe sur ce sujet comme un gourmand au souvenir d'un repas plantureux; je lui demande ce qu'il pense de l'Exposition future de Chicago; son regard s'éteint, il fait la moue et secoue la tête ; c'est le moment de m'en aller, car la comparaison que j'ai suggérée lui est désagréable.

Depuis lors, le succès de la World's Fair et les progrès de l'Ouest ont diminué la sorte de gêne qu'éprouvaient, il y a quelques années, beaucoup de New- Yorkais quand on leur parlait de Chicago, mais ce sentiment se retrouve encore, sinon chez les gens d'affaires proprement dits, au moins chez ceux qui aspirent à être « du monde » ou à en paraître. Je suis reçu dans quelques maisons élégantes; la conversation y a un tour « européen », des hommes dans la force de l'âge acceptent des invitations à déjeuner au milieu de la journée à l'heure des affaires; il est clair que ce serait un manque de tact grave de leur parler de ce que j'ai vu à l'Ouest. On me dit qu'actuellement, depuis la guerre de Cuba, l'enthousiasme du triomphe donne un caractère plus américain au high life de New- York; c'est possible, mais ce résultat sera-t-il durable? En tous cas, on n'en saisissait pas la trace quelques mois avant la campagne, à un moment où chacun pouvait déjà la prévoir.

Aussi , quand on revient de l'Ouest , faut-il baisser le diapason de ses épithètes, si on ne veut pas blesser les New-Yorkais; à Saint-Paul, à Chicago, à Kansas City, lorsqu'on vous pose la question ordinaire : Jïow do you like the country? (Comment trouvez-vous ce pays-ci?) il n'y a qu'à laisser déborder les superlatifs,

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on reste toujours au-dessous de la pensée de son interlocuteur; si c'est un journaliste qui vient vous interviewer, il ajoute même à vos expressions quand elles manquent de vigueur; j'ai pu lire ainsi dans un journal du Dacotah une conversation où j'étais supposé avoir vanté la magnanimité du peuple américain {so magnanimous)l A New- York, de pareilles exagérations seraient prises pour une ironie. Il est même assez difficile parfois de faire comprendre à certains New-Yorkais ce qu'on admire réellement en Amérique, la merveilleuse énergie des colons de l'Ouest, le sentiment vrai qu'ils possèdent de leur dignité et de leur indépendance et cette superbe confiance en euxmêmes qui leur fait entreprendre des opérations si étonnantes.

Les Européens qui viennent à New- York, ceux même qui y vivent pendant plusieurs années pour leurs affaires, sans visiter le pays, emportent donc des États-Unis un souvenir fort inexact; quand on réfléchit que c'est là, en somme, la grande masse de ceux qui franchissent l'Atlantique, on comprend les idées bizarres et erronées qui circulent en France, par exemple, sur le compte de l'Amérique. En débarquant à New-York après la traversée du Havre , on a l'impression d'une différence sensible avec l'Europe et on pense avoir devant soi la véritable Amérique; j'ai éprouvé ce sentiment d'une manière très marquée et je me disais à tout moment : <t Comme me voilà loin de Paris! » Plus tard, après un séjour prolongé dans l'Ouest, j'ai passé quelques semaines à New- York, et déjà il me semblait avoir quitté l'Amérique.

Cette double impression rend bien compte du double caractère de la ville, trait d'union entre deux

mondes très différents, américaine par un côté, européenne par un autre. Pour les Européens, New-York est l'Amérique; pour les Américains, c'est le commencement de rEul*ope.

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