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en raison des spéculations dont il est l'objet; je demande quelques détails sur la manière dont se fait la spéculation, et M. P..., fort au courant des usages de la Bourse à Paris, me signale quelques différences typiques. « Ici, me dit il, nous n'avons pas à proprement parler de marché à terme , tous les achats faits dans une bourse sont réglés le lendemain matin par des chèques. — Mais alors, comment font les gens qui spéculent! — Ils sont obligés de prendre livraison des titres qu'ils achètent, ou bien, s'ils ne peuvent pas les payer eux-mêmes, de fournir des sécurités, comme nous disons; il faut qu'ils trouvent une personne consentant à leur prêter ces sécurités en acceptant les titres en gages ; dans ce cas , ce n'est pas le spéculateur lui-même, c'est son créancier qui court les risques de l'opération , mais c'est affaire à lui ; l'agent de change n'a pas à craindre de voir son client se retrancher derrière l'exception de jeu, comme chez vous; il trouve toujours, soit dans ce client, soit dans celui qui le cautionne, un individu responsable; les titres achetés sontyréellement payés. »
Autre différence. Les agents de change n'ont pas, comme chez nous, un privilège reconnu par la loi. Ils sont membres de la Bourse , sans que leur ministère soit obligatoire. D'ailleurs, onze cents personnes font partie du Stock Exchange à New-York. M. P... me raconte comment ilfest devenu agent de change. « A vingt ans, me dit-il, j'étais associé dans une maison d'importation de draperies {dry goods). Le fondateur de la maison, qui m'avait pris à mes débuts, voulut bientôt retourner en Europe et me laisssa seul en Amérique. Ayant confiance en moi, il m'avait abandonné, en même temps que son affaire commerciale, une cer-
taine quantité de capitaux à lui personnels , pour les placer en Amérique, pensant en retirer un intérêt plus élevé. Son calcul se trouva juste, et plusieurs de ses amis d'Europe, encouragés par son exemple, s'adressèrent à moi pour l'emploi de leurs fonds. Au bout de quelque temps , je me trouvai ainsi à avoir sur les bras deux maisons, l'une de dry goods, l'autre de Banque ; je trouvai à céder les dry goods, et depuis ce temps-là je suis agent de change. »
Je demande à M. P... s'il continue à placer les fonds de ses clients sous sa responsabilité et sans ordres précis de leur part. « Gela n'est plus possible, me dit-il; autrefois, il y a vingt ou trente ans, les chemins de fer, limités dans leur étendue et traversant des contrées déjà peuplées, offraient des placements de premier ordre et de toute sûreté, aujourd'hui il n'en est plus de même : je ne puis pas me rendre un compte exact, pas plus que les financiers de Londres ou de Paris , des chances de succès d'un chemin de fer tracé, au milieu des solitudes du Texas, surtout lorsqu'une même compagnie possède, comme le Santa Férailroad , ^diV exemple, onze mille milles de voies ferrées. Sur ces onze mille milles, il y a des lignes avantageuses , d'autres douteuses , d'autres mauvaises ; comment débrouiller tout cela? Or c'est surtout, c'est même presque exclusivement dans les chemins de fer que nous pouvons employer nos caï)itaux; les autres affaires ont généralement, en Amérique, le caractère d'affaires privées {private firms), conduites par deux ou trois personnes. Cela est vrai surtout dans l'industrie. D'ailleurs vous pouvez vous en convaincre en jetant les yeux sur la cote de la Bourse ».
Cette cote est intéressante par sa composition ; les
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obligations de chemins de fer en occupent plus de la moitié à elles seules ; avec les actions elles forment les trois quarts de la liste, mais celles-ci sont beaucoup moins nombreuses; c'est qu'en général les créateurs de chemins de fer veulent rester maîtres de leurs lignes et conservent pour eux tout le capital-actions, de manière à diriger l'affaire sans partage. Ceux qui abandonnent une partie de ce capital s'arrangent pour en avoir entre les mains la plus grosse part, ce qui leur assure la majorité dans toutes les décisions à prendre; cela s'appelle contrôler l'affaire {control the business). Les Yanderbilt possèdent ainsi cinq lignes de chemins de fer; Jay Gould en contrôlait plusieurs, lui aussi; on cite des exemples curieux de lignes construites presque entièrement avec l'argent des obligataires par des individus entreprenants qui couraient tous les risques de l'exploitation et en avaient par conséquent les bénéfices en cas de succès. En 1860, le Great Central Pacifie a été commencé par quatre boutiquiers de San- Francisco dont les capitaux réunis n'excédaient pas 600.000 francs; l'un d'eux est mort en 1878 laissant deux cents millions de fortune personnelle. En plus du Great Central Pacific, les quatre associés avaient construit le Southern Pacific et possédaient presque toutes les lignes de la Californie et du Nevada, mais au début, chaque tronçon de voie ferrée qu'ils établissaient absorbait entièrement le montant des obligations émises.
Les rois de chemins de fer, comme on les appelle, comptent parmi les plus grandes puissances financières du pays, et il est assez curieux de voir comment la grande masse de capitaux jetée par tout un public dans l'exploitation du réseau ferré aboutit, en fin de
compte, à l'omnipotence de quelques-uns. Gela tient 1 précisément à ce que ce sont ces quelques individus qui dirigent réellement, qui décident les tracés, les tarifs, etc. Les chemins de fer conservent ainsi, malgré certaines apparences contraires, et non sans inconvénients, d'ailleurs, le caractère d'une affaire personnelle, caractère qui est si remarquable dans toutes les entreprises américaines.
Aujourd'hui, me dit M. P..., il se fait, il est vrai, un mouvement en sens contraire : des syndicats de petits capitalistes anglais viennent acheter ici des affaires industrielles déjà créées et en plein fonctionnement, brasseries, packing houses, etc., mais l'argent qu'ils nous apportent sert aux Américains pour lancer de nouvelles affaires sous le régime des private firms ; le génie créateur reste personnel.
Sur ce point, la création des puissantes sociétés industrielles qui concentrent entre leurs mains la direction de nombreuses et importantes usines ne doivent pas faire illusion. Soit qu'ils monopolisent réellement une branche d'activité, soit qu'ils la dominent, ces Trusts ne sont pas des syndicats de producteurs à proprement parler. Ce n'est pas de leur propre volonté , librement, que des raffineurs indépendants de sucre ou de pétrole se laissent absorber par Havemeyer ou par Rockeleller, que des fondeurs lient partie avec Carnegie, etc., mais parce qu'ils voient là leur seule planche de salut , parce qu'ils aiment mieux capituler avec profit que d'être battus et ruinés. Les Trusts ne sont pas plus une fédération d'intérêts que l'Empire français en 1806 n'était une fédération de puissances. Ils sont la marque d'une domination individuelle qui groupe par contrainte des établisse-