COMMENT L'AMÉRICAIN PLACE SON ARGENT
leurs leur pardonner cette réclame inoffensive, car elle est vraiment justifiée. Les compagnies d'assurances américaines représentent; en somme, Tensemble des réserves de la société la plus active qu'il y ait au monde ; elles constituent la plus grande force conservatrice d'un système économique où la production est excessive et les risques énormes; elles sont le grain de sagesse qui corrige le caractère aventureux du Yankee.
lU. — COMMENT LE CAPITALISTE AMÉRICAIN PLACE SON ARGENT.
En parcourant les diverses branches de l'activité américaine, nous avons plusieurs fois constaté le rôle important qu'y joue le crédit : le colon qui vient s'établir sur son homestead emprunte pour acheter du bétail et des instruments de culture; l'industrielle commerçant, le banquier, empruntent pour monter leur affaire ; l'ouvrier lui-même emprunte pour bâtir sa maison; le crédit est prodigieusement développé.
Il y a à ce fait bien des causes, dont nous avons indiqué plusieurs et que je rappelle pour mémoire : la pénurie de la plupart des émigrants , l'esprit d'entreprise très répandu dans une société qui compte sur son énergie et son travail, la prodigieuse confiance dans l'avenir que justifient de merveilleux succès, mais je dois signaler une condition économique capitale, sans laquelle l'organisation du crédit américain ne pourrait guère se comprendre. Cette condition peut s'énoncer ainsi : l'argent est abondant à l'Est des États- Unis et rare à l'Ouest.
M. James Bryce, dans le remarquable ouvrage qu'il
a consacré à l'Amérique (1) , estime que les six septièmes du capital américain, engagé dans l'ensemble des entreprises existant sur le territoire des États, se trouvent dans quatre ou cinq des grandes villes de l'Est. Il y a donc des capitalistes dans l'Est.
D'autre part, la clientèle des emprunteurs ne leur fait pas défaut et mille traits démontrent que l'argent manque à l'Ouest.
Un des plus saillants est la fréquence des bargains, c'est-à-dire des échanges en nature, des trocs; je demande à un colon du Kansas qui me promène dans son buggy combien lui ont coûté les chevaux qui nous traînent. « Je serais bien en peine de vous le dire , me répond-il ; je les ai échangés contre de mauvaises vaches ; ici , vous savez , on n'a pas toujours l'argent à la poche. » Un importateur de percherons me montre une ferme qu'il a prise en paiement d'un étalon ; dans les journaux de l'Ouest je relève les annonces suivantes :
A ÉCHANGER. 360 acres de bonne terre du Nebraska pour un fonds de magasin de draperie, chaussures ou vêtements d'hommes.
— Je troquerai un bon lot de ville net d'hypothèques dans le Sud d' Omaha pour un piano ou bien un cheval et un buggy.
— Si vous avez quelque chose à échanger, adressezvous H. E. Cote R. 6 Continental Block. Bureau ouvert tous les soirs de 7 heures à 8 heures et demie.
Tous les jours et dans tous les journaux de l'Ouest^ les annonces de ce genre abondent. Quand on veut
(1) The American Commonweaîth, by J. Bryce M. P., t. II, p. 518.