COMMENT L'AMÉRICAIN PLACE SON ARGENT
vendre à crédit, on inscrit en grandes lettres : No cash payment (pas de paiement au comptant). Les acheteurs aflïuent toujours; souvent aussi on conclut des marchés avec paiement partie en espèces , partie en nature , comme dans la réclame suivante :
Douze mille dollars de draps et chaussures contre un tiers au comptant et deux tiers en terres de ferme.
C'est cette rareté du numéraire qui avait poussé les gens de l'Ouest à soutenir de toute leur énergie le Silver bill de 1890, en vertu duquel le gouvernement fédéral était tenu d'acheter chaque mois aux mineurs 4.500.000 onces d'argent. C'est elle aussi , qui a assuré en 1896 à Bryan le soutien des fermiers de l'Ouest dans sa campagne en faveur de la frappe libre de l'argent. Confondant deux choses très différentes , Bryan leur avait persuadé que l'abondance du numéraire amènerait une baisse considérable du taux de l'intérêt. « Vous payez cher l'usage de l'argent, quand vous l'empruntez, leur disait-il, parce qu'il est rare; lorsqu'il sera moins rare vous paierez son usage moins cher. Et ce droit d'usage c'est l'intérêt qui vous écrase ». Des auditoires de débiteurs devaient forcément goûter ce raisonnement, parfaitement faux d'ailleurs : La monnaie n'est pas une marchandise, mais une mesure; En en modiûant l'étalon on en change l'expression, mais non la réalité. Un homme n'est pas plus grand parce que vous exprimez sa taille en millimètres, ni plus riche parce que vous exprimez sa fortune en monnaie dépréciée. Si les État-Unis avaient fait la folie d'abandonner leur « saine monnaie », le fermier n'aurait pas été enrichi par le bouleversement apporté dans la fortune de ses créanciers.
Voilà donc tout l'Ouest endetté d'une façon générale
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vis-à-vis de l'Est; on pourrait supposer, par conséquent, que nous allons trouver dans les grandes villes comme Boston, Philadelphie, etc., le type du rentier tel que nous le connaissons en France , ou de l'usurier juif, tel que la Russie ou la Hongrie le connaissent.
Il n'en est rien. Nous avons rencontré déjà des capitalistes de l'Est : sur le grand ranche d'engraissement de M. A..., dans le Nebraska, ce sont des cousins riches de Bostoa qui fournissent la plus grosse part de l'argent engagé dans l'affaire , mais ils en courent tous les risques, en décident la marche, prennent part à sa gestion; quand leur présence est nécessaire sur le ranche, ils y viennent, se rendent compte par euxmêmes des modifications à faire, bref, ce sont les commanditaires de M. A... et non ses créanciers. Dans le Dacotah , nous avons décrit un type de banquier agriculteur, M. T... venu de l'Est lui aussi ; celui-là prête bien de l'argent, il est bien créancier, mais, 'en même temps, il conduit lui-même une entreprise agricole , il pousse le pays en avant au lieu de l'épuiser. A New-York, à Boston, je vois des hommes adonnés aux professions libérales, qui engagent dans la culture ou ailleurs une partie de leurs capitaux, mais ils connaissent les entreprises que leur argent féconde, ce ne sont pas en général des associations de capitaux conduites administrativement , mais des private firms. -Pour se rendre compte ainsi de l'emploi de leurs fonds, ils se gardent bien de les disséminer, comme font en France la plupart des pères de familles prudents ; ils ne craignent pas de mettre tous leurs œufs dans le même panier, selon une métaphore habituelle à nos rentiers , parce qu'ils ont l'œil sur ce panier, s'assurent qu'il n'est pas percé , avant de lui confier leurs
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oeufs et lui évitent les secousses qu'ils jugent trop dangereuses; en somme, ils surveillent l'emploi de leurs capitaux , au lieu de se fier au hasard et à ce calcul de probabilité qui fait espérer que douze affaires de nature différente ne sauteront pas à la fois.
Aussi les journaux américains , si pleins de renseignements pratiques, ne publient-ils pas uniformément, comme les nôtres, la cote de la bourse des valeurs. Une inûnité de gens parmi leurs lecteurs ne prendraient aucun intérêt à cette publication ; s'ils possèdent des fonds disponibles, ils en ont généralement dans leur propre activité l'emploi tout trouvé; ils fondent des entreprises, ils travaillent avec leurs capitaux, au lieu de dormir sur des titres de rente; c'est leur solution aux rapports du capital, et du travail et elle parait offrir de sérieux avantages.
En revanche ; les journaux de l'Est allèchent les capitalistes par des annonces dans le genre de celle-ci :
pour watertown (dacotah du sud)
Une compagnie de gens d^ affaires sur le point de visiter Watertown {Dacotah du Sud), afin de se rendre compte de sa situation financière et des avantages qu'elle offre pour le placement des capitaux, invite à se joindre à elle les personnes qui le désireraient. Départ de Boston, samedi soir, 1 juin. »
Évidemment, les personnes qui feront trois jours de chemin de fer pour se rendre à Watertown, et autant pour en revenir, ne sont pas des gogos disposés à placer leur argent sur les brouillards du Dacotah ; de plus, il faudra, pour légitimer une perte de temps et
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une fatigue pareilles , qu'ils aient l'intention de mettre dans l'affaire une somme importante. Après enquête personnelle, ils s'associeront à quatre ou cinq pour éclairer la ville, la pourvoir d'eau, ou y établir des tramways. On le voit, le capitaliste de Boston est bien différent du rentier européen.
Il est bien différent aussi de l'usurier du type juif, qui gruge de pauvres gens, prête aux fils de famille ou au paysan endetté. Cela ne tient pas précisément à lui , mais à ses débiteurs.
Un propriétaire qui dépense au delà de ses revenus , et ne travaille pas à les augmenter, se voit bientôt contraint de recourir au crédit : mais ce crédit ne sert qu'à lui faire illusion, qu'à précipiter sa ruine. Quand beaucoup de propriétaires agissent ainsi dans un pays, il se forme naturellement une classe de débiteurs terriblement aigris contre leurs créanciers ; c'est le fond de la question antisémitique en Russie et en Hongrie.
Au contraire, un cultivateur, un industriel ou un commerçant qui ont besoin d'argent pour leur travail, pour l'exercice de leur profession , savent gré au banquier qui leur en prête , surtout quand le succès vient couronner leurs entreprises; c'est grâce à lui qu'ils prospèrent , et le crédit qui les fait marcher à la fortune est confondu par eux avec celui qui le consent dans une même sympathie.
Dans le premier cas, le crédit accélère la ruine, dans le second , il féconde l'activité et produit k richesse.
n e»t bien à remarquer que cette orgamsatien américaine du crédit exclut le placement de éttut repos, cher aux notaires k-ançais , ce placement qui permet de ne pas s'en occuper; on le chercherait en vam de l'autre