IL NY A PAS DE SOT METIER
déshonorant de ne pas se suffire à soi-même ; ce sont les individus qui relèvent les professions et, parmi les garçons de restaurant au milieu desquels vivait le séminariste en question, plusieurs sont peut-être aujourd'hui des gentlemen. Eux aussi pouvaient ne chercher dans cette fonction peu relevée qu'une occupation temporaire, destinée à leur créer des ressources et à leur permettre quelque entreprise de plus grand avenir.
Cela explique bien d'ailleurs le respect de soi-même, l'attitude indépendante que l'on remarque à tous les échelons de la société. Un ouvrier américain a une très haute idée de lui-même et il n'est pas dans toutes les Espagnes d'hidalgo plus fier que lui; sans doute il ne sait pas se draper dans un manteau troué avec des poses de théâtre, mais cet appareil extérieur ne lui est pas utile. Il faut cette pompe à l'hidalgo pour affirmer publiquement sa haute origine, en même temps qu'il tend la main; l'Américain qui travaille et se sent réellement indépendant s'occupe assez peu de ce que son voisin pense de lui et manque carrément de tenue; son sentiment de dignité est intérieur, celui de l'hidalgo est extérieur.
Avec de semblables habitudes, il n'est pas de malheurs irréparables et le père que sa mauvaise chance ou sa mauvaise gestion ruinent de fond en comble peut espérer voir ses fils arriver très haut; l'échec d'une génération rejaillit assez peu sur la suivante; tous les jeunes gens, en effet, débutent dans la vie avec les mêmes moyens, ou à peu près.
Dans rOuest surtout, ce fait est très frappant : souvent un émigrant venu d'Europe avec sa femme et ses enfants, après des revers de fortune, éprouve les plus grandes difficultés, je ne dis pas à reconquérir une situation indépendante, mais à vivre. Cependant ses fils tombent tous jeunes dans le milieu américain ; ils sont exempts de nos préjugés d'Europe et aussi de cette méfiance universelle, de cette aigreur si fréquente chez les personnes qui ont rencontré l'adversité sur leur route; l'avenir est devant eux. Un jeune homme de dix-huit ans, né en France, mais débarqué ici à trois ou quatre ans avec ses parents ruinés, me raconte comment il s'est tiré d'affaire au Kansas. D'abord il s'est placé comme berger sur un ranche de moutons, puis comme coiv-boy sur un ranche de bestiaux, courant à cheval du matin au soir et gagnant à cet exercice salutaire une vigoureuse constitution, qui lui sera d'un grand secours, quoi qu'il arrive. Après cela, il a voulu essayer de la culture, mais l'a bientôt abandonnée pour le journalisme et fait maintenant du commerce avec succès. Il a un cheval rapide et un hufjgij, promène les jeunes filles dans cet équipage à ses moments de loisir et se déclare parfaitement heureux, c'est un véritable Américain; son frère, plus âgé que lui, arrivé aux États à dix-sept ans, après son cours d'études classiques, fait un excellent commis de banque, mais il restera toute sa vie bureaucrate en sous-ordre ; ses amis secouent la tête en parlant de lui et le blâment de ne pas être entreprenant : « Il connaît les affaires de banque et pourrait sétablir à son