NEW-YORK ET LES « BOARDING HOUSES
un genre d'installation particulier, le boarding house.
Les petits hôtels séparés que l'on voit à New-York, dans les environs de la 36'= rue et au delà, représentent généralement un loyer de 13.000 à 20.000 francs: leur construction ne coûte pourtant pas très cher; mais le prix du terrain est énorme : 2.000, 3.000, 4.000 francs le mètre carré, tel est le taux ordinaire. Bien entendu, ce dernier prix n'est atteint qu'à proximité des grandes avenues , mais il faut aller très loin pour arriver à des terrains de valeur raisonnable. Naturellement, il est impossible à bien des personnes de supporter les gros loyers qui sont la conséquence de cet état de choses, encore plus d'acheter une maison en plein New- York, ce qui suppose, au bas mot, un débours de 400.000 francs; de là est venue la coutume du boarding house, sorte de pension de famille extrêmement répandue aujourd'hui.
Le boarding house a tout l'aspect d'un des petits hôtels privés dont je parlais tout à l'heure; sa façade est étroite, son perron de quatre ou cinq marches accède à une double porte , puis à un corridor exigu. Au fait, c'est une maison particulière dont on a changé la destination. La première fois que j'ai mis le pied dans un boarding house, je ne m'en suis douté qu'une bonne heure après y être entré; c'était à Brooklyn, j'avais déjà parcouru la ville dans la journée et, à la vue de toutes les petites maisons serrées l'une contre l'autre, mais soigneusement distinctes, je m'étais construit en imagination une gracieuse idylle familiale; je vovais dans chacune d'elles un fover aimé, un home
jaloux embelli par la présence d'une femme, égayé par les jeux de nombreux enfants; tout en me promenant, je m'attendrissais sur mon rêve; je songeais à la joie saine et méritée du mari, quand il rentrait le soir jouir, pendant quelques heures , du bonheur de ceux qu'il faisait vivre, et je me disais qu'une maison dans Brooklyn et un office dans Lowest Broadway constituaient pour le bonheur conjugal un cadre qui avait sa poésie. Sur ces entrefaites, j'eus l'idée d'aller à la recherche d'un jeune ménage de Brooklyn auquel j'avais été recommandé. L'occasion était excellente pour continuer mon rêve dans la réalité, et bientôt je sonnais à l'adresse indiquée. On m'ouvre, on me fait entrer dans le parlour, et quelques minutes plus tard, une charmante jeune femme descend me recevoir. « Mon mari n'est pas encore rentré, me dit-elle, mais il y a un moyen de ne pas le manquer, c'est de rester dîner avec moi. » J'accepte avec l'indiscrétion propre à tous les voyageurs et croyant m'asseoir à une table de famille, mais voilà que nous descendons par l'étroit escalier dans une pièce du sous-sol où mangent une douzaine de personnes ; je suis dans un boarding house! Ah! mon rêve! mon pauvre rêve! Cette salle à manger a toutes les horreurs de la pension bourgeoise, cette allure menteuse du dîner de famille qui vous fait placer côte-à-côte avec un étranger, et vous enlève la liberté du restaurant; je me sens gêné pour causer avec l'aimable Américaine qui m'a si gracieusement attiré dans ce piège; la présence de tous ces indifférents, dont la plupart dévorent silencieusement