‹ La vie américaineChapitre 21 sur 52 · NEW-YORK ET LES « BOARDING HOLSES · texte numérisé non relu

NEW-YORK ET LES « BOARDING HOLSES

à la même table la pitance du boarding , m'embarrasse et m'ennuie. Je retombe alors sur des sujets de conversation dans le genre de ceux qu'on peut avoir à la table d'hôte d'une ville d'eaux : l'Exposition de Paris, les navires de la Compagnie transatlantique, le pont de Brooklyn; bref, je passe comme je peux, en enrageant intérieurement et en souriant extérieurement, la demi-heure nécessaire à l'absorption d'une soupe aux huîtres et de quelques autres mets américains. Enfin, nous remontons, M™*" R*** me demande si c'est la première fois que je viens dans un boarding house, je lui réponds affirmativement, et elle m'énumère les inconvénients de ce genre d'installation.

« Toute la journée, me dit-elle, mon mari court à ses affaires, et je reste ici, seule, sans ménage à tenir, sans aucune occupation. Comme j'ai appris un peu de français dans mon enfance , je m'amuse quelquefois à essayer des traductions. » En effet, un numéro de l'Illustration traîne sur la table et un dictionnaire placé à côté dénonce les efforts qu'elle a faits pour en comprendre le roman ; j'apprends aussi qu'elle a lu de cette manière Tartarin de Tarascon. Je me demande quel sel elle a bien pu y trouver! Elle m'avoue d'ailleurs que cela l'intéresse très médiocrement, mais que faire tout le long de ces interminables journées? Je compare cette vie écrasée sous le poids de l'oisiveté à celle des femmes de l'Ouest si active, ce home étriqué à leur maison de bois modeste, fruste même, mais où elles sont bien chez elles, quel contraste! Évidemment, on juge bien mal les Américaines quand on ne les voit que

dans un boarding ! on se rend bien peu compte du rôle véritable qu'elles jouent dans la marche progressive de cette société I Ce sont bien, si vous le voulez, les mêmes Américaines. Transplantez-les de Brooklyn au Dacotah ou réciproquement , vous les verrez se transformer; seulement cette transformation imposée par des conditions do vie toutes différentes, les rendra méconnaissables.

L'oisiveté dont je parle est d'ailleurs presque sans remède; il ne faut pas espérer que cette jeune femme pourra trouver dans l'éducation de ses enfants l'occupation qui lui manque. « C'est une terrible chose que d'avoir des enfants dans un boarding house, me dit-elle, » A dreadful thing to board with children! Aussi n'en at-on pas, ou le moins possible. La stérilité volontaire , que je signalais dans un précédent chapitre , sévit ici de la façon la plus marquée, et je ne m'étonne pas que les statisticiens en constatent l'étonnant progrès dans les grandes villes de l'Est, surtout à New-York et à Brooklyn, où l'ensemble de la middle class est condamné au boarding. Où les mettre d'abord, ces pauvres enfants.^ la place manque, les voisins se plaignent du bruit et beaucoup de propriétaires de boarding houses proscrivent les enfants avec une sévérité dont la petite tyrannie du concierge parisien ne donne qu'une bien faible idée. Puis, comment les faire vivre? L'ordinaire du boarding ne convient pas à des enfants; la fille de service décorée du nom de cuisinière, qui le prépare, n'a aucune envie de se donner de la peine pour une catégorie particulière d'hôtes. En résumé, le cadre du

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