CHAPITRE QUATRIEME La vie journalière
1. Les repas. — II. L'ivrognerie, les sociétés de tempérance et la prohibition. — III. Les coslumes. — IV. Comment on s'amuse en Amérique.
J'ai essayé de décrire le cadre dans lequel se meut l'Américain. J'ai conduit mon lecteur dans la maison ou dans le boarding house qu'il habite, je l'ai fait monter dans le pullman car où il voyage et mené près de la tombe où il repose, je dois maintenant le faire assister aux divers actes qui constituent sa vie journalière.
Peut-être ce souci de tout voir et de tout examiner paraîtra-t-il un peu enfantin; si on veut bien réfléchir cependant que nous passons notre vie à classer nos semblables d'après leur manière de manger, de se vêtir, de s'amuser, que d'ailleurs les divers peuples de la terre se distinguent bien plus les uns des autres par les mille habitudes de détail auxquelles ils restent attachés que par les grands sentiments du cœur répandus un peu partout dans toute Ihumanité. on me par-
donnera, j'espère, d'avoir donné de lïmportance à ces traits de mœurs qui constituent l'originalité d'une race. Tel d'entre eux nous fera mieux comprendre Tétat d'esprit d'un Yankee que les plus savantes dissertations sur la constitution fédérale. Si vous le voulez bien, nous allons donc nous asseoir à une table américaine.
Un soir, à New- York, j'assistais à une pantomime représentant la toilette matinale d'un gentleman. L'acteur arrivait sur la scène les yeux tout bouffis de sommeil , les cheveux en désordre , se passait rapidement un peu d'eau sur la figure, trempait ses doigts dans sa cuvette et, s'adressant à sa femme, criait d'une voix de tonnerre : Breakfast ready ? « Mon déjeuner est-il prêt?» La salle applaudissait à tout rompre, témoignant ainsi de la fidélité de l'imitation. En effet, le premier soin d'un Américain est d'avaler son déjeuner, pour sauter ensuite sur la plate-forme d'un car ou grimper Tescalier de Velevated railroad, et débarquer à son office à 8 heures du matin au plus tard.
Mais ce n'est pas d'une simple tasse de thé ou de chocolat qu'il se leste; il lui faut quelque chose de substantiel, quelque chose qui lui permette d'attendre jusqu'au dîner du soir, avec l'aide d'un lunch rapide, qu'il prendra au milieu de l'après-midi.
C'est donc d'un déjeuner sérieux qu'il s'agit : le beefsteack, la côtelette, le bacon ou porc salé, en composent le menu ordinaire, avec des œufs et diverses
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bouillies d'avoine ou de froment {oat meal porridge); on dévore tout cela bien vite, car l'heure presse, et, pour ne pas perdre de temps, on viole outrageusement les lois de la gastronomie; au restaurant, dès que vous vous asseyez, un garçon pose sur la table une assiette d'oranges ou de bananes, et vous prenez immédiatement votre dessert pendant qu'on fait cuire la viande que vous avez demandée; après quoi, vous passez à l'entremets sous forme de porridge; parce qu'il faut seulement quelques minutes pour vous servir, et vous mangez en dernier lieu votre beefsteack, en raison de la préparation plus longue qu'il exige. On pourrait écrire dans les restaurants américains comme dans la salle à manger d'Harpagon : Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Seulement, ici ce n'est pas la crainte de gaspiller l'argent qui inspire les crimes de lèse-gastronomie, mais la crainte de gaspiller le temps.
Au lunch, cette préoccupation éclate avec plus d'intensité encore; il faut pénétrer dans quelque bar d'un quartier d'affaires entre 1 heure et 3 heures de l'aprèsmidi pour s'en rendre compte. Des messieurs debout, le chapeau sur la tête, sont alignés le long d'un comptoir, sur lequel se trouvent des viandes froides, des piles de sandiciches, des gâteaux, de la bière, de l'eau glacée, le tout placé à portée de leur main. En cinq minutes, ils absorbent une certaine quantité de nourriture, paient et s'en vont. Le patron de bar intelligent attire la clientèle surtout par les facilités qu'il lui donne de luncher vite. 7'ri/ oiir qidck lunch (es-
sayez notre lunch rapide), voit-on, affiché dans les rues; peu importe la qualité du repas; ce qu'il faut par-dessus toutes choses, c'est qu'il n'entrave pas les affaires, qu'il ne coupe pas la journée en deux; quelquefois, pour arriver plus sûrement à ce résultat, on envoie chercher quelques sandwiches que l'on avale à son office et, dans les grands business buildings que j'ai décrits, un restaurant a toujours sa place marquée pour éviter aux locataires une sortie à l'heure du lunch.
Même dans les clubs les plus fashionables , le lunch conserve son caractère de rapidité. Là, on s'assied, il est vrai, à une table de restaurant pour un repas véritable, mais le service s'exécute avec promptitude et personne ne s'attarde à fumer longuement en prenant son café.
En somme, c'est seulement en rentrant chez lui après sa journée finie, que le Yankee prend le temps de manger, si toutefois il n'a pas acquis au régime que je viens de dire l'habitude invétérée de se bourrer. Aussi son estomac proteste-t-il énergiquement. La dyspepsie, qui est en train d'obtenir chez nous ses lettres de naturalisation, règne en maîtresse aux États- Unis, témoin les nombreux remèdes américains proposés aux dyspeptiques; elle est constitutionnelle en quelque sorte.
La cuisine en usage ici contribue peut-être, elle aussi, à ce résultat : non seulement on mange toujours vite, mais on mange généralement mal ; on ne sait pas manger. « Ma belle-sœur, qui est Américaine, me disait
une jeune femme française exilée dans l'Ouest, ouvre sept à huit boites de conserves pour me régaler, quand je vais chez elle. C'est toute l'idée qu'elle se fait d'un bon repas ; le contenu d'une seule de ces boîtes convenablement préparé ferait bien mieux mon affaire. » Voilà bien le caractère américain : acheter un fonds d'épicerie pour se nourrir, et ne pas prendre la peine nécessaire pour se bien nourrir; de même, dans les packing houses, on amène des animaux parfaitement engraissés au maïs et il en sort une viande mal coupée, presque toujours dure; partout le gaspillage et le manque de soin provenant de l'abondance de toutes choses et de la rareté de la main-d'œuvre; car, remarquez-le, la cuisine américaine ou plutôt l'absence de cuisine américaine n'a pas d'autres causes ; elle est plus mauvaise dans l'Ouest que dans l'Est, parce que ces causes y sont plus intenses. Au Kansas, la viande vaut huit sous la livre, mais un cuisinier français se fait payer oOO francs par mois dans un hôtel; l'immense majorité des gens aisés se passe de serviteurs, et la mère de famille, obligée d'élever ses enfants, de balayer sa maison, n'a pas le temps de veiller à ses fourneaux. Comparez sa situation à celle d'une mère de famille française de la même classe, de la femme d'un petit fonctionnaire. Celle-ci dépense chaque mois chez le boucher, l'épicier et le boulanger, dix fois plus qu'elle ne paie sa bonne à tout faire. Elle s'arrange donc, si elle est bonne ménagère, pour dépenser le moins possible en achats et tirer le meilleur parti possible de ces achats en employant son temps et celui de sa- bonne à les
transformer par la cuisine. D'un côté, le mari gagne beaucoup et la femme ne peut pas se faire seconder; de l'autre, le mari gagne peu, mais la femme aie temps de faire ou de faire faire sa cuisine.
Dans les bons hôtels, les chefs sont toujours des Français, et on mangerait d'une façon supportable, sans l'habitude de servira l'américaine, qui gâte tout. Cette habitude consiste à mettre à la fois devant vous, dans une série de petits plats, où ils refroidissent, tous les mets que vous avez commandés et quelques autres encore. L'unique assiette vide que l'on vous octroie se trouve ainsi entourée d'un demi-cercle d'autres assiettes pleines, ou plutôt de petits objets creux et ovales, offrant quelque ressemblance avec des baignoires d'oiseaux. Le véritable Yankee fait peu usage de cette assiette d'ailleurs, mais promène sa fourchette à l'aventure dans toutes les petites baignoires, picore au milieu de ce fouillis, ou en compose de redoutables mélanges assaisonnés de mille ingrédients divers, après quoi, il croit avoir dîné.
Aussi est-il impossible de faire comprendre aux nègres d'un hôtel américain [on American plan) qu'on désire diner avec trois ou quatre des nu-méros de l'interminable menu qu'ils vous présentent, et manger chaque chose l'une après l'autre ; il faut se résigner au régime commun ou mourir de faim. De là l'embarras d'un Français en face d'une carte comme celle-ci , que je rencontre dans mes notes :