LES COSTUMES
pittoresque les plus déplorables conséquences. Rien de laid comme une foule américaine dans un village de l'Ouest; un peintre fuirait à la seule vue de la vulgarité qu'elle présente et le simple mortel n'y trouve rien pour le plaisir des yeux. Je vois encore d'ici, au marché de Kansas City, deux femmes de [armer s, coiffées de chapeaux à plumes multicolores du goût le plus excentrique; leur figure rougeaude, leurs mains sales et non gantées contrastaient avec cette coiffure , et un jupon de dessous, très abondamment garni de broderies, dépassait leur robe traînant dans la poussière. On eût dit des filles de brasserie, sans leur regard honnête et leur peau rude de paysannes. Dans les grandes villes de l'Est, les femmes ont une plus grande habitude de la toilette et savent mieux la porter, mais elles paraissent manquer de discernement dans leur manière de s'habiller. Vous rencontrez parfois dans les cars ou sur la rue des dames vêtues avec une élégance qui attirerait l'attention à Paris un jour de Grand-Prix; le soir, au théâtre, vous verrez, par contre , aux meilleures places des personnes en robe sombre unie , comme une Parisienne en mettrait pour aller le matin à la messe de sa paroisse. En revanche, les messieurs qui les accompagnent sont toujours en habit noir; c'est l'habitude anglaise et elle n'exige pas d'interprétation; il est convenu ici comme chez nous qu'un homme est en grande toilette quand il a revêtu cette livrée sombre; il est donc facile d'être à point; mais, pour les femmes, la question se complique terriblement et les Américaines, — j'entends les Améri-
caines indigènes et non celles >jue l'on voit à Paris , — ne savent pas se débrouiller au milieu de cette complication.
D'ailleurs , elles restent tributaires des modes françaises. Sur la cinquième avenue, à New-York, les couturières et les modistes se réclament toutes de notre nationalité, c'est la meilleure recommandation qu'elles puissent se donner auprès de leur clientèle. Elles ne viennent pas à Paris sans l'annoncer au public : Just arrived from Paris, — Before sailing to Paris, — (Retour de Paris, — Avant de partir pour Paris), voit-on sur leurs annonces et sur leurs devantures. On aime à savoir qu'elles y retournent souvent pour se tenir au courant et se conserver la main.
Ainsi, ni costumes pittoresques, ni art dans la manière de porter nos vêtements européens. Quand un homme veut vous impressionner par son chic, il met des boutons de chemise en diamant au beau milieu du jour, comme un dentiste ou un rastaquouèré.
Toutefois , ces manifestations désordonnées et maladroites d'élégance disparaissent de plus en plus et les jeunes gens s'en rendent moins souvent coupables que leurs aînés. En cela, comme en beaucoup d'autros choses le goût général s'affine.
Le fait de l'uniformité du costume produit aussi un résultat assez curieux. Du moment que ni par la forme ni par la couleur, le vêtement ne peut être une indication sur l'individu qui le porte, la seule marque distinctive de l'homme bien élevé, du gentleman à ce point de vue est la respeclability matérielle, la propreté,
la convenance, en somme la manifestation extérieure d'une qualité morale. Il est assez remarquable que les sociétés dans lesquelles le costume correspond à une hiérarchie, à un métier, à une origine locale, attachent à la propreté une importance secondaire. Là, au contraire, où le costume est réduit à sa fonction essentielle, sa bonne tenue demeure le seul trait révélateur d'une supériorité. Et cette supériorité est à la portée de la masse.
« Pas drôle, l'Amérique, n'est-ce pas? » Telle est l'idée ordinaire que se fait un Parisien de la vie américaine, et il a raison dans un sens, car il s'ennuierait aux États-Unis ; mais ce n'est pas à dire que le Yankee en fasse autant. S'il organise sa vie d'une certaine manière, c'est que cette manière lui plait; le plaisir n'en est pas absent, seulement il n'a pas la même allure ni les mêmes objets que chez nous.
Allez un samedi, par un bel après-midi, visiter l'un quelconque des parcs d'une grande ville, vous y verrez des gens qui s'amusent de tout leur cœur. Des voitures de toutes sortes suivent les allées sinueuses, élégantes ou simples, presque toutes rapides, souvent menées par des jeunes filles; des cavaliers de tout âge et de tout sexe galopent seuls ou par .petits groupes. Des files de bicycles et de tricycles passent et repassent. Vous arrivez à une pièce d'eau sillonnée d'embarcations légères, à rames, à la voile, où canotent
gaiement les jeunes gens et les jeunes filles; enfin les immenses pelouses vertes disparaissent sous les taches claires qu'y marquent les costumes des joueurs de laicn tennis et de base bail.
Le base bail est au premier chef le jeu national des Américains; il a quelques rapports avec le cricket anglais, et exige comme lui beaucoup de force musculaire et d'adresse. Dès l'âge de six à sept ans, les enfants commencent à s'y exercer, renversant leur petit buste pour lancer la balle avec toute la vigueur nécessaire, plies en avant pour la recevoir, ou bien tenant des deux mains une sorte de palette ronde pour la renvoyer au camp ennemi. Mais il faut être un boy de douze ans au moins pour prendre place dans un match sérieux et faire partie d'un team (mot à mot d'un attelage) de base bail.
Dans les universités, à Harvard, à Yale, on attache une importance de premier ordre à posséder un excellent team de base bail ; c'est un des traits par lesquels un établissement d'éducation se recommande le mieux aux familles. Tous les ans, de nombreux concours, auxquels on se prépare au moyen d'un entraînement constant, viennent mettre à l'épreuve l'habileté des jeunes Américains dans ce genre de sport, et la nation entière témoigne de l'énorme intérêt qu'elle y prend. Les journaux reproduisent les différentes phases de la partie, des dépêches tiennent leur clientèle au courant de tous les résultats obtenus; des promenades triomphales annoncent et terminent les concours.
D'autres sports plus athlétiques encore passionnent
les Américains, surtout les Américains de l'Ouest; le plus goûté est celui de la boxe. A Denver, il existe une association de jeunes gens qui se réunissent de temps en temps pour se livrer à de vrais pugilats. La police cherche bien à empêcher ces luttes dangereuses, mais on déjoue facilement sa surveillance : au jour convenu et tenu secret, chaque membre de l'association quitte la ville de son côté, à cheval, en voiture, en chemin de fer, puis on se retrouve dans quelque propriété privée convertie en champ clos. Là, nus jusqu'à la ceinture et sans gants de combat, les adversaires, choisis autant que possible d'égale force, se distribuent des coups avec ardeur et libéralité. Des juges comptent le nombre de points obtenus par chaque combattant, et, au bout d'un certain temps ou d'un certain nombre de points, on proclame les vainqueurs. Pour gagner un de ces points, il ne suffît pas de toucher son adversaire, il faut lui causer un dommage matériel sérieux et déterminé. Ainsi le premier qui fait couler le sang de l'autre marque un point. Pour cela, on tâche de lui atteindre le nez ou le coin de la bouche; on marque encore un point chaque fois qu'on le jette à terre et qu'il reste sans se relever pendant 15 ou 30 secondes, suivant les conventions. Ce résultat s'obtient ordinairement par l'adroite manœuvre que voici : un coup de poing envoyé bien droit dans la région du cœur coupe la respiration; un autre appliqué immédiatement après, pendant que l'adversaire est haletant, sur une des veines du côté du cou, le renverse sur le sol; c'est le sirinriing hlow.
De pareils plaisirs nous semblent sauvages, mais ils rentrent dans la note générale de l'Ouest, grossière, rude et puissante. Les gaillards qui s'y adonnent peuvent, plus facilement que nos jeunes bacheliers , s'installer sur un ranche ou sur une ferme ; leur force musculaire et l'habitude qu'ils ont d'en faire usage y trouvent un emploi. Ils cherchent à acquérir un grand développement physique pour se faire une situation, comme nous cherchons en France à passer des examens pour devenir fonctionnaires. De là, chez eux, l'éducation athlétique, chez nous, l'éducation classique ou pseudo-moderne; puis, ceux qui excellent dans un exercice quelconque, finissant toujours par y prendre goût, il arrive que des jeunes gens américains s'associent pour lutter à coups de poings, comme nous nous associons pour lutter à coups de textes dans les conférences de droit, à coups d'esprit dans les conférences littéraires.
De là aussi le goût général du pugilat répandu dans toute la nation. On admire et on estime la force physique, même quand on passe sa journée entre les quatre murs d'un office. A Chicago, flânant un soir sur la Michig an avenue, j'aperçois un rassemblement près du bâtiment de l'Exposition. Je m'approche, et on m'apprend que des lutteurs célèbres donnent une représentation, que pour 2 dollars j'aurai une place réservée, et que c'est une great attraction. Je donne mes 2 dollars et je vais me mettre à côté d'autres gentlemen arrivés comme moi en retard et obligés de rester debout; cependant aucun ne se plaint de cette singulière
place réservée, le plaisir d'assister à la lutte et de voir Jackson, un des princes de la boxe, fait tout oublier. Les lutteurs montent deux à deux sur une estrade centrale, où se tient l'imprésario, qui les présente au public et règle le combat; à chaque coup porté, à chaque parade habile, l'assistance manifeste hautement son admiration , à chaque faute elle se récrie ; on sent que les 2.500 personnes entassées dans la salle s'intéressent vivement au spectacle. Ce ne sont que hurlements, cris féroces, sifflets aigus; il faut aller aux courses de taureaux en Espagne pour avoir l'idée de la surexcitation extraordinaire qui anime tout le monde. Les lutteurs , vêtus de simples caleçons de bain , les mains enfermées dans de gros gants de boxe, semblent convaincus de leur importance; entre chaque reprise on leur donne à boire une gorgée d'eau ; ils s'en gargarisent un instant, en renversant la tête en arrière d'un geste gymnastique, puis la crachent gracieusement sur le parquet. Les étoiles de la boxe ont droit à des soins plus compliqués et leurs moindres actes sont empreints d'une majesté comique : les deux qui constituent ce que nous appellerions à Paris le clou de la 'soirée arrivent accompagnés chacun de deux gardes du corps pénétrés de la gravité de leurs fonctions, qui portent des seaux d'eau vinaigrée, de grosses éponges et des piles de serviettes. Dès que le combat s'interrompt, messieurs les lutteurs sont épongés, frottés, tamponnés, bouchonnés comme des chevaux de course; on les évente même à grands coups de serviettes, après quoi on les remet en pré-
sence. Afin qu'on puisse mieux juger des péripéties de la lutte, le champion nègre a revêtu un caleçon blanc, le champion blanc, un caleçon noir; leur peau humide s'éclaire, sous les raj'ons de la lumière électrique, de reflets éclatants qui font ressortir leurs muscles superbes; la salle trépigne. Je me sens terriblement froid au milieu de ce tumulte ; Thabileté de ces gladiateurs paraît grande, mais le spectacle est trop brutal pour un Français du dix-neuvième siècle, et je rentre chez moi en me promettant bien de ne plus retourner voir Jackson. Évidemment, les personnes qui m'entourent comptent bien se donner ce plaisir à la prochaine occasion.
Avec un goût aussi prononcé pour les exercices physiques, les Américains ne pouvaient manquer d'introduire chez eux l'usage des courses de chevaux. A côté de toutes les villes importantes on trouve toujours un ou plusieurs hippodromes bien organisés, sur lesquels galopent des chevaux de sang ayant leurs origines en Europe , mais la course vraiment nationale est la course au trot , surtout la course au trot des attelages de biiggy. J'ai vu une paire de chevaux courir sur une piste avec un record de 2 minutes 22 secondes par mille, soit 1 minute 27 secondes par kilomètre. On imagine quelle perfection de mise il faut à un attelage pour prendre, à une pareille allure, les tournants de la piste sans faire perdre l'équilibre au léger buggy qu'ils traînent. Quand au trot qui atteint un record d'une minute 27 secondes, il est bien etitendu que c'est un trot absolument désuni, une sorte d'amble extrê-
memont rapide. Les États-Unis ont produit une race spéciale de chevaux ambleurs, 'pacers, dont les coureurs ne sont que le premier choix. Cette race est soigneusement conservée et sélectionnée par quelques éleveurs spéciaux qui y trouvent parfois la source de beaux bénéfices. Pendant mon séjour à Saint-Paul en 1890, le gouverneur du Minnesota, M. Merriam, avait payé un poulain d'un an au prix énorme de 78.000 francs; ce détail donnera une idée de la passion qu'on apporte en Amérique aux courses de pacers.
En dehors des personnes qui courent ou font courir, beaucoup d'autres prennent plaisir aux distractions hippiques ; de là une infinité de clubs ayant pour objet le dressage, le ménage, l'élevage des chevaux de prix. Ces sortes d'associations ont, beaucoup moins que leurs analogues d'Europe, le caractère fashionable qui les fait rechercher des gens du monde, mais elles produisent plus de résultats, parce qu'elles sont uniquement composées de membres s'intéressant sérieusement à leur but; on ne s'y fait pas inscrire par genre ou par pose, mais parce qu'on aime le cheval. Parfois, cette sympathie ne comporte pas une éducation hippique consommée ; j'ai vu de jeunes clubmen piler du poivre sans vergogne en trottant sur des animaux peu dressés. Cheval et cavaliers semblaient également manquer d'expérience et d'art; les grandes ombres du comte d'Aure ou de M. Baucher auraient gémi à ce spectacle ; cependant une centaine de jeunes gens de ce genre suffisent pour organiser un club, construire un hippodrome, fonder des prix, améliorer une race;
dailleurs, l'équitalion s'apprend surtout par la pratique, et ce n'est pas si ridicule, en somme, de monter à cheval parce qu'on y a du goût; l'art vient ensuite avec le temps et le perfectionnement des méthodes, mais on ne l'attend pas pour commencer.
Grâce à cette simplicité, je crois que les Américains jouissent beaucoup plus que nous de ce genre de plaisirs ; les jeunes filles et les jeunes femmes montent sans amazone, conduisent leur équipage sans être accompagnées d'aucun domestique et sortent quand bon leur semble; là, comme ailleurs, elles conservent leur indépendance en se passant d'une foule de formes convenues; atteler une voiture n'est pas une affaire d'État réglée d'avance , comme à Paris , parce qu'une femme ne mobilise pas nécessairement un cocher et un valet de pied , parce que les chevaux qui la traînent sont harnachés sans luxe. Il y a moins d'élégance, mais plus de large en toutes choses.
Même caractère de simplicité dans les relations sociales, au moins dans l'Ouest. Les bals de New- York sont plutôt une merveilleuse exhibition de fleurs , de diamants et de toilettes, un étalage, qu'un plaisir; mais, je l'ai déjà fait observer à plusieurs reprises, New-York n'est pas plus l'Amérique que Nice n'est la France ; on y vise trop à l'imitation européenne. Si vous voulez savoir comment les vrais Américains s'amusent, il faut aller les observer là où ils sont. C'est moins splendide, mais c'est plus vrai.
Jai assisté à un bal dans une petite ville du Nebraska, à Fremont. La scène se passait dans une grande
salle, louée par quelques jeunes gens qui avaient organisé la soirée et faisaient payer 1 dollar à chaque invité; un orchestre médiocre, dirigé par une sorte de maître de danse qui indiquait les figures à exécuter, comme un ménétrier de village, jouait à peu près sans relâche, et d'infatigables couples tournaient en cadence à son rythme discordant. Il faut aimer la danse d'un amour très vif pour soutenir un exercice semblable; mais les gens qui sont là n'ont point l'idée qu'on puisse venir au bal pour autre chose que pour danser, et ils dansent exactement, consciencieusement, comme s'il s'agissait d'une tâche à accomplir. L'aspect de la salle est varié : beaucoup de femmes en toilettes claires, plusieurs robes montantes, d'autres ouvertes, quelques-unes, simples robes de ville; parmi les hommes, deux ou trois habits, puis des redingotes, des jaquettes , des vestons; on danse avec le costume que l'on a, au lieu de venir bâiller avec un costume de danseur correct.
Naturellement, l'impression d'un Européen se ressent de ces détails, qui ne choquent pas les citoyens du Nebraska. De même pour la composition, qui me paraît peu sélect et dont ils ne se préoccupent pas : je crois reconnaître parmi les danseuses une des jeunes filles qui, chaque matin, défilent à mon oreille la longue liste des meals de l'hôtel ; peut-être valse-t-elle avec un de ses clients ordinaires. Il faut avouer d'ailleurs que l'absence de distinction, révélée par mille détails, n'entraîne pas ici ce que nous appelons on France le mauvais genre. Plusieurs jeunes gens chi-
quent en tenant les jeunes filles par la taille, mais il ne leur viendrait pas à l'esprit de se permettre la moindre plaisanterie douteuse. C'est commun, mais honnête. On me dit que ces bals sont périodiques et se renouvellent chaque quinzaine pendant la saison d'hiver. Que voulez-vous ? personne n'est installé ici de manière à donner des fêtes, et, en attendant que cela se trouve, on ne veut pas se priver de danser. Qu'importe après tout l'opinion des habitants du Vieux Monde ?
Un autre genre de plaisir cher aux petites villes de l'Ouest, ce sont les surprise parties. Un beau soir on arrive toute une bande , chez une famille amie , sans prévenir; on fouille dans les armoires pour organiser un su^^iJ^'' quelconque ; on danse, on fait de la musique et surtout on s'amuse. Il est évident que ces impromptus ne se rachètent que par la gaieté et par une très grande simplicité d'habitudes. Voyez-vous, dans une maison bien montée et soigneusement tenue, ce qu'une pareille invasion aurait de déplacé et d'insupportable? Cristaux brisés, argenterie bossuée. le désordre régnant de la cave au grenier, il y aurait de quoi donner une attaque de nerfs à la plus calme des maîtresses de maison I
Avec ces mœurs, l'hospitalité s'exerce facilement. Je ne suis jamais allé visiter une ferme au milieu du jour sans qu'on m'invitât très cordialement à dîner; dans les villes naissantes de l'Ouest il est parfaitement admis, quand on veut recevoir ses voisins le soir, d'inviter leurs femmes ou leurs filles à venir le matin aider
à la cuisine ou mettre le couvert ; si elles servent à table il ne faut pas non plus s'étonner et en conclure qu'elles ne sont pas des ladies. Tout cela est fort rustique, mais combien plus gai que les repas à 4U0 francs par tète chez Delmonico? Cependant, soupers improvisés at home et grands dîners pris chez le restaurateur à la mode ont au fond la même cause, la rareté des serviteurs et