‹ La vie américaineChapitre 27 sur 52 · IMPROPER OR OBNOXIOUS CHARACTERS) DÉFENSE DE VENDUE AUCUNES LIQUEURS · texte numérisé non relu

IMPROPER OR OBNOXIOUS CHARACTERS) DÉFENSE DE VENDUE AUCUNES LIQUEURS

Affiche copiée à Denver, sur une promenade.

la difficulté d'organiser chez soi des fêtes d'apparat, les gens de l'Ouest s'en consolent en sacrifiant l'apparat, les gens de l'Est en sacrifiant le home.

A l'Est comme à l'Ouest., les récréations américaines sont empreintes d'un caractère général d'honnêteté et de bienséance peu en rapport avec beaucoup d'habitudes européennes; le plaisir n'éveille pas au.x Etats-

Unis ridée de la galanterie et les honnêtes gens se sont arrangés de manière à se distraire honnêtement quand ils ont le temps de se distraire. Les entrepreneurs de divertissements publics respectent leur désir, parce qu'ils forment le gros de la clientèle et exercent chez eux une police exacte que l'ensemble des mœurs leur rend assez facile. Aussi voit-on assez souvent des affiches comme celle que nous reproduisons ici copiée à Denver sur une promenade.

Même à New- York, à Chicago, à Philadelphie, dans des villes comptant un million d'âmes et plus, les théâtres, les cirques, les lieux de plaisir quelconques ouverts le soir au public et dans lesquels un honnête homme peut se montrer, ne présentent pas, comme chez nous, le spectacle d'une odieuse promiscuité. A l'Eden Musée de New- York, je vois une dame venue avec sa nourrice et son baby; les messieurs lisent tranquillement leur journal pendant les entr'actes et aucune femme galante ne circule dans les galeries du haut; on vient là pour se reposer en entendant de la musique ni difficile à comprendre ni passionnante , dans un endroit où il fait bon; c'est une douce préparation au sommeil, non une excitation. Des jeunes gens français de ma connaissance, habitués aux soirées de Paris, me déclarent que New- York leur semble prodigieusement fade et se vengent en accusant ses habitants d'hypocrisie. Les détails qu'ils me donnent prouvent en effet, à n'en pas douter, que la grosse débauche a ses temples nombreux et fastueux dans cette ville aux allures austères, mais il ne faut pas une bien forte dose

de philosophie pour deviner que cette immense agglomération riche et cosmopolite n'est pas un sanctuaire immaculé de vertu; je m'en doutais bien, parbleu! C'est déjà un merveilleux résultat que la population indigène ait imposé dans un pareil milieu les habitudes de respectability extérieure que je constate , l'honnêteté du trottoir, par exemple. Toute l'hypocrisie dont on me raconte le manège prouve précisément la puissance du sentiment public à ce sujet; de plus, elle a cet avantage moral considérable qu'ici la débauche reste un vice, un vice caché, tandis que chez nous la vie élégante et la vie galante marchent de pair.

Autres différences qui révèlent peut-être la raison de celles déjà indiquées : la débauche grossière n'exige pas de longues intrigues ; la galanterie raflinée , mondaine et délicate, occupe toute une vie; comment trouverait-elle sa place dans l'existence surmenée du Yankee? La première peut passer inaperçue et risque moins par suite de compromettre la réputation et le crédit de celui qui s'y livre , grosse considération dans un pays où la valeur personnelle des individus est le grand levier de la fortune et la première chose dont on s'enquiert avant d'entreprendre une affaire; la seconde fait l'objet de toutes les conversations et se déclare publiquement bien longtemps parfois avant d'avoir atteint son but. Enfin, les lois contre la séduction protègent avec une telle efficacité la femme réputée honnête qu'elle constitue un danger, dont s'écarte l'homme à bonnes fortunes égaré en Amérique; reste la lille perdue et vivant ofliciellement de son vice. On le \oit, l'hypo-

crisie américaine n'est pas simple affaire de goût et de caractère , mais le résultat d'un ensemble de circonstances imposées par la vie américaine elle-même. Si nous sommes tentés de la condamner durement, rappelons-nous du moins ce qu'en disait Joubert avec tant de sens : « Elle est un hommage rendu à la vertu. » Cela n'excuse pas les hypocrites, mais cela fait l'éloge du milieu qui les oblige à pratiquer l'hypocrisie.

Mes lecteurs n'auraient qu'une idée fort incomplète des récréations américaines si je ne leur disais un mot d'une des plus répandues, des plus populaires, de celle qui peut être goûtée au milieu des occupations les plus absorbantes, j'ai nommé le chewing, c'est-àdire l'habitude de chiquer.

Dès qu'on a passé deux heures à New-York , on est frappé de l'étonnante multiplicité des crachoirs; il y en a partout et de toutes formes : immenses terrines brunes, vases de cuivre étincelants, bols de faïence ou de cristal , on en rencontre à chaque pas , dans le hall des hôtels , dans les wagons de chemin de fer, dans les offices, dans les chambres à coucher; le nègre qui cire vos chaussures a soin d'en placer un à votre portée, il semble que le crachoir soit le premier besoin de l'humanité. En avançant vers l'Ouest, on ne peut pas dire qu'il y en ait davantage, mais on voit mieux leur raison d'être, parce que des jets de salive noirâtre se dirigent constamment vers eux, dénonçant le chewing, qui leur a donné naissance.

Si encore le sexe fort conservait jalousement ce dégoûtant privilège de mâcher du tabac, il n'y aurait que

demi-mal, mais le sexe aimable le partage avec lui au grand détriment de ses charmes. Peu de femmes, il est vrai, chiquent du tabac, mais dans l'Ouest, la plupart chiquent une gomme fabriquée tout exprès pour cet usage; on voit incessamment leurs mâchoires s'agiter et une sorte de grosseur remuer sous leur joue en la déformant; aucune jolie figure ne résiste à cette difformité. Les élégantes de New-York, voire même de Chicago, ont donc bien vite fait de renoncera une passion si nuisible à leur empire; leurs sœurs du Far West, moins coquettes ou régnant sur des sujets moins délicats, s'y abandonnent sans remords. J'ai vu un jour, dans un buffet de chemin de fer, une jeune femme venue s'asseoir à table à côté de moi, introduire gracieusement son pouce et son index dans le fond de sa bouche pour en retirer une chique qu'elle déposa soigneusement sur un coin de sa serviette. Le repas une fois fini, elle reprit sa chique et remonta en wagon. C'est un exemple extrême, mais il serait facile de multiplier les détails révoltants.

Quand on demande aux Américains pourquoi ils chiquent, chacun d'eux donne une raison différente; les uns pensent que cela perd moins de temps que de fumer, d'autres invoquent divers motifs d'hygiène très fantaisistes. Le seul qui paraisse sérieux se rattache à l'extrême sécheresse de l'atmosphère sur l'ancienne Prairie, c'est-à-dire dans tout l'Ouest; en desséchant le gosier, elle provoque, dit-on, le besoin dun moyen artiflciel de salivation. C'est possible et il faut bien croire qu'une cause générale a produit cette

habitude générale, quelque répugnante qu'elle soit.

Après cette esquisse de la vie journalière américaine, mes lecteurs se feront , je l'espère , une idée des différences de détail très curieuses que cette société présente avec la nôtre et de leur raison d'être; il nous reste à voir maintenant celles que révèlent les traits généraux de son organisation.

Nous avons examiné jusqu'ici les différents types d'Américains chacun en leur particulier; éleveurs, cultivateurs, industriels, commerçants, banquiers, sont venus poser devant nous, dans leur atelier de travail d'abord, puis dans leur home; mais quel assemblage forment ces éléments épars? Comment se groupent-ils en dehors de leur métier et de leur famille, pour les grands intérêts d'ordre public? C'est ce qu'il nous reste à voir.

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