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I. — l'aristocratie virginienne, autrefois et aujourd'hui

Lorsqu'à la fin du siècle dernier les États-Uuis brisèrent le lien qui les rattachait à la mère patrie, ce fut principalement dans les rangs de l'aristocratie virginienne qu'ils trouvèrent leurs premiers hommes d'État. Washington, pour ne parler que du plus illustre, incarnait en lui d'une manière remarquable les qualités de cette race; sur son domaine patrimonial de Mount-Vernon , il s'était formé de bonne heure à la direction d'un personnel nombreux et à la conduite d'intérêts considérables; c'était un patron, au même titre que les propriétaires de grands ranches et de grandes fermes que l'on trouve aujourd'hui dans l'Ouest, au même titre que les grands industriels de l'Est que nous avons vus à l'œuvre.

A cette époque, l'Ouest était encore aux Indiens, l'industrie de l'Est n'existait pour ainsi dire pas, et l'agriculture, qui faisait la vie de la Nouvelle- Angleterre, avait une allure modeste. Elle était constituée en petits domaines familiaux, sur lesquels se préparait la race énergique de l'avenir, mais où personne n'avait pu acquérir l'habitude du commandement et d'une direction compliquée. L'État de New-York et la Pensylvanie comptaient quelques exploitations assez

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étendues mais en petit nombre; la vraie pépinière des grands patrons était au Sud.

Là, les planteurs résidaient sur de vastes domaines et en menaient personnellement la culture. On s'en rend bien compte quand on va visiter Mount-Vernon, tout plein des souvenirs de Washington, que la reconnaissance du peuple américain conserve avec un soin pieux. La maison d'habitation, d'une apparence simple et construite entièrement en bois, est entourée de nombreuses dépendances; c'est une véritable installation rurale placée à portée des cultures; une maison de maître, non pas précisément un château. La situation est merveilleuse d'ailleurs; une des façades domine la superbe nappe d'eau du Potomac de toute la hauteur d'un coteau rapide couvert de grands arbres; l'autre forme l'un des côtés d'une cour, derrière laquelle s'étend une vaste plaine cultivée.

Ces planteurs ne bornaient pas leur activité au soin de leurs propres intérêts, ils dirigeaient aussi les affaires publiques et gouvernaient en somme les colonies, dans l'administration desquelles la métropole intervenait fort peu.

Lorsqu'elles vinrent à se soulever contre des exigences douanières oppressives et brisèrent le lien qui les rattachait à la mère patrie, les mêmes hommes continuèrent à les administrer comme par le passé; il y eut seulement un lien nouveau à créer, pour remplacer celui qui venait d'être rompu , et la constitution fédérale naquit de celte nécessité.

Toutefois, la situation offrait de grosses difficultés.

Il fallait résister aux armes de l'Angleterre, entrer en relations diplomatiques avec les États de l'Europe, se faire recoDnaitre par eux; voilà pour l'extérieur. A l'intérieur, il fallait réunir dans une action commune des États indépendants les uns des autres, sans entamer en rien leur indépendance, sans faire peser sur eux le joug de la centralisation, sans profiter de la dictature momentanée qu'une crise grave mettait entre les mains des chefs.

Ces chefs suffirent à tous ces devoirs et on ne saurait assez admirer le rôle magnifique joué alors par l'aristocratie du Sud, le désintéressement, la sagesse, le calme serein de Washington, la hauteur de ses vues, la justesse de ses conceptions, cet ensemble de qualités qui firent de lui un homme d'État de premier ordre.

Pendant longtemps encore après la déclaration de l'indépendance, l'aristocratie virginienne fournit à l'Union des citoyens marquants; elle était une véritable pépinière de gouverneurs d'hommes, parce que la conduite des grandes plantations formait sans cesse à la direction d'intérêts considérables, les propriétaires importants du pays. Sans aucun privilège politique qui les désignât aux fbnctions élevées de l'État, ils s'en trouvaient investis comme les plus aptes à les rem-plir. Ce furent, en somme, ces grands patrons agriculteurs qui permirent aux colonies américaines de supporter leur séparation d'avc?c la mélropok; ce fut grâce à eux que les Etats-Unis purent se créer et grandir.

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Guidé par ces souvenirs historiques, on est tenté de chercher parmi les descendants de cette aristocratie les chefs naturels de la nation, mais ce n'est plus là qu'ils se trouvent; le sceptre est passé en d'autres mains.

Au point de vue politique d'abord, ils ont perdu la direction du pays sous l'influence de causes que nous examinerons plus tard, lorsque nous étudierons la vie publique aux États-Unis.

Au point de vue social, leur rôle est également très efîacé. Il s'est opéré, en effet, dans le travail américain une révolution considérable; les grands intérêts agricoles de l'Ouest, les grands intérêts manufacturiers de l'Est sont régis aujourd'hui à l'Ouest et à l'Est par (les hommes éminents, tandis que la culture des plantations est tombée dans une décadence profonde ; le Sud ne produit plus de grands patrons, l'Ouest et l'Est en produisent. Les causes qui faisaient la prépondérance du Sud ont donc disparu, elles ont été, pour ainsi dire^ retournées contre lui.

Non seulement, l'ancienne chevalerie du Sud a été remplacée par une nouvelle aristocratie du travail, mais elle ne se relève pas de son abaissement; ses représentants actuels paraissent s'enfoncer de plus en plus dans la médiocrité.

Beaucoup se trouvent encore sur leurs plantations démembrées ou diminuées, sans faire effort pour reprendre la place que leur éducation les avait préparés à tenir; la considération générale les entoure lorsqu'il? restent lîdèlos aux traditions délicates et gêné-

reuses de leurs ancêtres, mais ils la doivent bien plutôt à des souvenirs qu'à des faits actuels; c'est une race qui disparait. Quelques-uns, trop pauvres pour faire élever leurs enfants d'une manière conforme à leurs habitudes anciennes, trop fiers ou trop indolents pour les diriger vers les métiers lucratifs, les conservent auprès d'eux, végétant d'un revenu médiocre ; dans une ou deux générations, ces descendants des grands planteurs seront fatalement absorbés par la classe ouvrière. Aucun étai artificiel ne les soutient, en effet, dans ce pays-ci; aucune prérogative, aucun privilège ne s'attachent à leur naissance, et de la classe populaire , il monte constamment un flot de capables. Comment une pareille décadence s'est-elle produite aussi promptement? Sans doute, la guerre de Sécession et les conséquences funestes qu'elle a amenées dans le Sud y sont pour quelque chose ; le licenciement des esclaves, sans aucune indemnité accordée aux propriétaires , a désorganisé la plupart des plantations et porté une atteinte cruelle à la fortune de l'aristocratie terrienne; mais, si ces causes expliquent fort bien l'état de crise, elles ne justifient pas l'incapacité au relèvement. Un archevêque catholique de la Virginie, très favorable aux descendants des anciens planteurs, me disait d'eux : « Il y en a bien quelquesuns qui cherchent à remonter, mais, à leur place, des Yankees de la Nouvelle-Angleterre feraient dix fois plus d'efforts et parviendraient à leur but; ce sont, ajoutait-il, des hommes bien faits pour commander, mais peu aptes à se tirer d'affaire. »

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Ce jugement, exempt à coup sûr de toute malveillance à l'égard de l'aristocratie virginienne , constate assez bien le double caractère que possèdent encore les meilleurs d'entre ses représentants; ils sont faits pour commander, en ce sens qu'ils ont eu l'habitude autrefois d'exercer le pouvoir autour d'eux et que certaines qualités, un certain prestige, leur restent encore, mais ils ne savent pas s'assurer eux-mêmes les situations où on commande ; leurs qualités et leur prestige ne trouvent donc plus d'emploi du moment que ces situations ne leur sont plus livrées par les circonstances.

Leur grand malheur a été précisément que le régime de l'esclavage les avait habitués à l'exploitation de situations toutes faites. Le planteur héritait d'un domaine constitué d'avance et les esclaves qu'il avait sous son autorité ne pouvaient pas l'abandonner; il jouissait en conséquence d'une sorte de privilège, qui faisait de lui un grand patron agricole lors même qu'il cessait d'en remplir les devoirs. De plus, les nègres qu'il dirigeait, souvent avec une grande bienveillance, étaient condamnés éternellement à la condition servile; si on les affranchissait par extraordinaire, leur rang social n'en était guère modifié , ils restaient inférieurs en fait, sinon en droit. En effet, on ne faisait rien pour les élever; les planteurs de nature douce, dont les contremaîtres n'étaient pas trop brutaux , les traitaient bien, mais les traitaient en esclaves; une profonde séparation existait entre les deux classes de la société : l'une commandait, l'autre obéissait, sans

qu'il fût possible de passer d'une classe dans une autre.

A ce régime , il est arrivé ce qui devait fatalement arriver; la classe supérieure est devenue de moins en moins capable de commander, et la classe inférieure a de moins en moins accepté son joug. C'est une chose fort difficile pour une aristocratie de se maintenir toujours au même niveau pendant une série de générations; si quelques familles isolées y parviennent, la plupart voient leurs rejetons s'amoindrir à mesure qu'ils s'éloignent de la souche primitive, puis disparaître; c'est l'histoire de beaucoup de maisons illustres. Pour que l'aristocratie joue un rôle dans la direction de la société, il faut qu'elle se renouvelle peu à peu, qu'elle s'infuse du sang nouveau, qu'elle prenne constamment à l'ensemble de la nation ce qu'elle a de meilleur pour se l'assimiler; à cette condition, elle reste une réunion d'individualités éminentes, elle est le résultat d'une perpétuelle sélection. Avec l'esclavage, au contraire, l'aristocratie devenait forcément un corps fermé, une caste, c'est ce qui l'a perdue.

Au moment de la guerre de Sécession, la culture des grandes plantations se faisait dans des conditions déplorables; des récoltes répétées de tabac avaient épuisé les terres les plus riches et les planteurs dépensaient plus volontiers leur argent à courir les fêtes et les combats de coqs qu'à acheter des engrais pour y ramener la fertilité primitive; un défaut général de surveillance encourageait la rapacité des intendants,

la paresse des nègres, et introduisait partout les plus détestables méthodes de culture. Bref, une crise était inévitable ; les sacrifices d'argent imposés par la guerre en hâtèrent l'avènement; l'abolition de lesclavage la rendit particulièrement dure aux planteurs, mais ses causes profondes venaient d'ailleurs ; la preuve en est dans la continuation de cette crise jusqu'à l'époque actuelle.

A côté des anciennes familles du Sud aujourd'hui déchues, il se forme un peu partout, sur le territoire de l'Union, une classe de grands patrons que leur amour du bien public et leur action effective sur la société désignent comme les membres d'une aristocratie nouvelle.

Évidemment, si on entend par aristocratie un ensemble de familles pourvues héréditairement de grands domaines, exerçant héréditairement certaines fonctions en vue, une telle chose ne saurait se trouver aux États-Unis.

Mais, si on entend par aristocratie un ensemble d'individus jouant un rôle élevé et désintéressé, consacrant au bien public une partie notable des avantages qu'ils ont su conquérir, une sélection d'hommes éminenls et dévoués, cela existe à un haut degré chez les Yankees.

Le caractère distinctif de cette aristocratie américaine est le souci d'élever jusqu'à elle les éléments

sociaux capables de monter. Tous les hommes qui, parvenus au sommet de Téchelle, tendent généreusement la main à ceux qui s'efforcent d'y atteindre, en font partie de fait , et de pareils hommes ne sont pas rares aux États-Unis. Bien souvent, au cours de cet ouvrage, nous avons noté chez l'ouvrier américain une constante aspiration à s'élever, et chez beaucoup de patrons une constante préoccupation d'aider cette marche ascensionnelle. On ne trouve presque jamais en Amérique ce sentiment qui éclate si fréquemment en Europe dans certains milieux fort honorables d'ailleurs, une espèce de jalousie secrète pour tout ce qui monte ; on ne saurait l'y trouver, car les causes qui le produisent chez nous n'existent pas ici.

En France, un homme de la haute société a facilement l'impression que son voisin lui fait du tort en s'élevant; c'est que notre pays ressemble un peu à une s^lle de spectacle restreinte, où toutes les bonnes places sont prises depuis longtemps ; on ne peut pas en augmenter indéfiniment le nombre, il faut donc les mettre au concours, et ceux qui les occupent voient avec peine le nombre des concurrents augmenter et menacer leur tranquille jouissance. L'Amérique, au contraire, est un vaste cirque où les places ne manquent pas, mais qui n'a pas encore reçu son aménagement. Seules, quelques personnes s'y sont construites de superbes loges de loin en loin; quand une loge nouvelle s'ajoute aux leurs, elles y gagnent un coup d'œil plus agréable, sans craindre qu'on vienne les déposséder; elles sont donc très sincèrement dispo-

secs à accueillir favorablement, voire même à aider quiconque veut en bâtir une.

De plus, il n'y a pas opposition ici entre la classe qui travaille et la classe qui jouit. En dehors des États du Sud , dont je parlais tout à l'heure, il n'est presque personne qui mène la vie de loisir; dès lors, peu ou point de ces individus héritiers de situations médiocres, toujours prêts à exercer de petites vengeances contre les gens vigoureux et énergiques qui , partis de rien, arrivent à les dépasser.

Grâce à cela, il règne dans l'ensemble des familles riches une disposition générale à la bienveillance et à l'estime vis-à-vis des familles ouvrières. Cette disposition existait aussi chez beaucoup de planteurs virginiens vis-à-vis de leurs esclaves, quoi qu'on en ait dit, mais elle ne se traduisait pas de la même façon. Aujourd'hui encore, on peut se rendre compte de la différence.

Un jour, je me trouvais chez une femme très distinguée, descendante d'une ancienne famille virginienne, et dont toute la personne respirait un parfum aristocratique bien rare chez les Américains; l'installation, large et confortable, avait certaines recherches tout européennes, et un domestique italien, auquel M™ B*** parlait toujours français, complétait l'illusion; pour un peu, on se serait cru en France. En mettant sa maîtresse en voiture, cet Italien peu attentif eut la maladresse de lui pincer fortement le doigt dans la portière; sans un mot de reproche, M'* B*" descendit aussitôt se faire soigner, et quand, une heure

après, le pauvre homme, un peu honteux, vint prendre des nouvelles de l'accident et s'excuser : « Que voulez-vous, lui dit-elle, c'était bien un peu ma faute! » puis, se tournant vers moi, quand il fut sorti : « Il est si dur de forcer les domestiques à s'excuser de ces sortes de choses! It is so rude to make the servants apologize for those things! » Voilà un sentiment bien délicat, qui n'aurait pas pris naissance, je crois, sous la poitrine plate d'une femme de l'Ouest! Il faut, pour le faire éclore, une longue habitude du commandement jointe à un certain raffinement de cœur et d'esprit; on ne peut guère le rencontrer chez des ladies ou des gentlemen qui sont les premières ladies ou les premiers gentlemen de leur famille.

Chez ceux-là, la bienveillance a moins de grâce, mais plus d'efficacité. On n'étudie pas l'art charitable de rendre moins pénible à ses serviteurs la condition qui leur est faite, mais on essaie de les tirer de cette condition. Un manufacturier de ma connaissance a chez lui comme domestique, un petit jeune homme de dix-sept ans, orphelin, venu de France où il a été élevé par charité; c'est un honnête garçon, poli, tranquille, mais manquant d'ordre et d'énergie; rien de curieux comme les sermons que lui adresse son maître : « Voyons, Georges, tu ne vas pas rester éternellement à mon service, il faut tâcher de devenir uu homme, mon ami ; économise tes gages et vois un pe i si tu ne pourrais pas entreprendre quelque chose, je te donnerai des indications si tu veux, je t'aider.ii, mais tâche donc de te débrouiller! » En Français

UNE ARISTOCRATIE EN FORMATION. li'J

bien élevé, Georges remercie des oflres qui lui sont faites et répond qu'il va réfléchir; peut-iHre aimorait-il mieux ne pas recevoir les encouragements dont il n'a cure, et rester tranquillement à l'échelon social où il se trouve, mais son maître fait tous ses efforts pour lui inspirer le désir de s'élever.

En dehors de ce patronage individuel, qu'exercent volontiers beaucoup de riches Américains vis-à-vis de leurs inférieurs, il en est un autre, plus général, auquel ils consacFent aussi leurs efforts. A chaque pas, on rencontre, sur le sol de l'Union, des preuves de leur munificence et de leur dévouement au bien public; je vais en indiquer quelques-unes qui suffiront à donner une idée de leur importance.

Je passe sous silence les fondations purement charittables, telles que les hôpitaux, les asiles, dont un grand nombre , par exemple le Johns Hopkins hospital à Baltimore, le Drexel hospital à Philadelphie, sont dues à la généreuse initiative de quelque riche citoyen. Elles font sans doute beaucoup d'honneur à ceux qui les ont établies, mais elles ne sont pas caractéristiques de l'esprit américain , parce que leur but consiste uniquement à secourir les malheureux. L'Américain se préoccupe bien plutôt d'aider les capables iï monter que d'empêcher les incapables de mourir de faim; la première oeuvre l'intéresse, quant à la seconde, il l'accomplit par acquit de conscience, mais sans goût.

Parmi les hommes chez lesquels se manifeste le souci d'élever tout ce qui est autour d'eux, un dos plus re-

marquables est sans contredit Andrew Carnegie, le grand fondeur de Pittsburgh. Lui-même sort des rangs les plus humbles de la classe populaire ; ses parents travaillaient à tisser des étoffes dans la petite ville écossaise de Dunfermline et il commença sa carrière avec quelques cents dans sa poche; aujourd'hui, sa fortune est estimée à un milliard de francs et il en fait l'usage le plus libéral. Dernièrement, il domiait près de deux millions pour fonder une bibliothèque publique à Pittsburgh et permettre à tout habitant de la ville d"y être admis sans aucune rétribution; quelque temps après, voulant compléter son œuvre, il s'est engagé à faire construire auprès de cette bibliothèque une galerie de tableaux et une vaste salle de concert ; ce nest pas tout : la galerie de tableaux sera alimentée par une dotation annuelle et perpétuelle de» 250.000 francs, et bientôt le premier venu des ouvriers de Pittsburgh pourra trouver à la fois toutes les facilités de lectures désirables , des concerts populaires et des œuvres d'art choisies.

De semblables libéralités ne sont pas rares. A Chicago , je visite la Neicherry Ubrary , une autre bibliothèque publique destinée à prendre un développement considérable. C'est un citoyen de la ville qui a légué, pour la fonder, toute sa fortune estimée par les uns à quinze, par les autres à vingt mi41ions de francs. Actuellement elle ne possède encore que quarante-cinq mille volumes et est installée dans des bâtiments provisoires, mais on a déjà décidé de construire un établissement définitif et susceptible d'agrandissements ultérieurs.

Ce n'est pas tout de donner de l'argent pour créer une institution de ce genre; il faut aussi savoir l'administrer, et l'initiative privée se montre, aux États- Unis, à la hauteur de cette tâche. Je remarque la manière intelligente dont est organisée dès à présent cette bibliothèque. A la tête de chaque spécialité, un homme spécial est placé comme directeur responsable, un médecin au médical department , un artiste aux beaux-arts , etc. Au lieu de grouper les lecteurs dans une immense salle , comme cela se pratique à la Bibliothèque nationale de Paris, on les dissémine au contraire suivant l'objet de leurs études. De cette manière , chacun est sûr de trouver aide et conseil auprès d'un homme compétent; de cette manière aussi, chacun peut aller prendre les livres dont il a besoin sans perdre de temps. L'organisateur, M. Pooles, estime que cette liberté laissée aux clients de la bibliothèque est moins dommageable aux livres que notre habitude de les faire constamment voyager de leur place à une salle de lecture éloignée et réciproquement. C'est une opinion très américaine et qui ferait bondir, j'en suis certain, tous les conservateurs de toutes nos bibliothèques; bien d'autres choses encore les feraient bondir : actuellement, par exemple, la' bibliothèque ne reste pas régulièrement ouverte tous les soirs, L'ouvrira-t-on jamais? on n'en sait rien, cela dépendra du désir manifesté par les habitants de Chicago. En attendant, si un individu quelconque téléphone ou écrit dans la journée qu'il a l'intention de venir consulter le soir tels ouvrages désignés, on lui

ouvrira la porte et il trouvera sur une table les livres demandés. Voilà ce qui s'appelle comprendre les besoins du public; ici , on a bien l'idée que les administrations sont faites pour le servir et non pour le tyranniser, ce qui n'est pas précisément l'idée française; mais aussi, pourquoi comparer des administrations fondées par un État omnipotent avec celles que crée l'initiative privée 1

La Newherry library se trouvant dans la partie nord de Chicago, un citoyen dévoué aux intérêts de la partie sud a donné en mourant quinze millions pour en établir une autre de ce côté. Celle-là n'est pas encore constituée, le legs remontant seulement à dix-huit mois, mais bientôt elle pourra rivaliser avec son aînée. Cela n'est vraiment pas mal pour une ville de quarante ans, entièrement brûlée en 1871.

Parfois de toutes petites villes bénéûcient ainsi des intentions généreuses d'un de leurs habitants et possèdent de superbes bibliothèques. Welseley (Massachusets), qui compte environ seize cents âmes, a dans son voisinage une sorte de château anglais, entouré de beaux arbres et de grandes pelouses, renfermant sa public library. Une foule d'autres agglomérations d'aussi médiocre importance profitent de ressources analogues; la générosité américaine s'est beaucoup portée de ce côté-là.

Mais l'étude des livres ne saurait suffire au dévelop. pement intellectuel; il faut, pour ouvrir les intelligences et diriger leurs efforts , un enseignement oral ; aussi les Mécènes des États-Unis ont-ils créé un nom-

bre considérable d'établissements d'instruction, collèges, universités, sans compter les cours publics ouverts le soir, pour donner aux personnes déjà lancées dans la vie des affaires la facilité de compléter leurs connaissances intellectuelles.

Il faut remonter loin dans l'histoire américaine pour trouver les premières fondations de ce genre. En 1638, dix-huit ans après le débarquement des Pèlerins, John Harvard, un ministre puritain, léguait la moitié de sa fortune pour organiser, à côté de Boston , un collège qui est devenu, depuis lors, l'université la plus renommée de l'Union. Aujourd'hui, l'université de Harvard possède d'immenses richesses que la reconnaissance de ses élèves augmente chaque jour : tantôt des dons considérables en argent lui permettent de construire son splendide Mémorial hall; tantôt des legs de biens fonciers viennent grossir la source de ses revenus; aussi rivalise-t-elle d'importance avec les vieilles universités anglaises, sur le modèle desquelles elle est conçue.

D'autres universités plus récemment établies sont également dues à l'initiative privée, par exemple la John Hopkins university de Baltimore, fondée parle même Hopkins qui a créé l'hôpital de ce nom; l'université de Chicago dotée par Rockefeller; la Leland Sanford Junior University établie par M. Leland Sanford en souvenir de son fils ; l'université catholique de Washington, pour laquelle miss Caldwell a donné plus de quinze cent mille francs; puis une intiuité de collèges , les uns destinés , comme le Girard collège de

Philadelphie , à l'instruction gratuite d'orphelins sans ressources, les autres, simples établissements d'éducation recevant des élèves payants. Quelques-uns sont très riches. Girard collège jouit d'un revenu de cinq millions de francs environ et abrite quatorze cents orphelins. G'estun marchand de Philadelphie, originaire de France, qui le fonda en 1831. Mais il faudrait citer des milliers de faits pour se rendre compte même approximativement de la place considérable que tiennent les dons et legs particuliers dans l'organisation des universités, collèges et écoles de tous genres. Tout ce que je puis dire, c'est que presque partout on trouve à l'origine de ces établissements la trace d'une intention généreuse. A Denver, je visite un collège de jésuites magnifiquement placé au milieu d'une propriété de "20 hectares. « Gomment avez-vous acheté un si grand terrain tout près de la ville, dis-je au Père qui m'accompagne ? — C'est que le propriétaire nous l'a donné, » me répond-il. A Baltimore, j'entre dans un collège méthodiste de jeunes filles ; plusieurs bâtiments portent des noms de fondateurs, j'en vois un tout neuf, dont le fronton parait attendre une inscription ; « En effet, m'avoue le directeur, nous attendons que quelqu'un veuille bien acheter le droit d'y mettre son nom en le payant. » Ajoutez que le nombre des écoles primaires soutenues par des particuliers est énorme, que le clergé ne reçoit des États aucune espèce de subvention, que les églises et les temples se bâtissent sans leur concours, et vous verrez que l'amour du l)ien public pourvoit ici à une foule de services

d'intérêt général dans l'ordre moral et intellectuel.

Il se manifeste encore par d'autres témoignages. Les musées publics commencent à s'enrichir depuis quelques années de collections particulières léguées par leurs propriétaires et, dans un demi-siècle, si lemouvament actuel se continue, quelques-uns pourront offrir aux artistes et aux amateurs d'Europe un réel intérêt. Déjà, ceux de New-York et de Boston possèdent des toiles de grande valeur, presque toutes offertes par des citoyens généreux. Au Metropolitan Muséum de New- York, on remarque notamment la collection de Miss Catherine Lorillard Wolfe , comprenant 143 tableaux, parmi lesquels plusieurs signés de Rosa Bonheur, Horace Vernet, Meissonnier, Troyon, Théodore Rousseau, Corot, Bouguereau. Détaille, Henner, Fromentin, Jules Breton, etc. Miss Lorillard a légué en outre au Musée une somme d'un million de francs , dont le revenu doit être employé à l'entretien et à l'augmentation de cette collection.

Une autre collection de maîtres anciens , composée de 43 toiles, a été offerte par M. H. -G. Marquand. Elle compte quatre Vélasquez, trois Rubens, trois Rembrandt, trois Téniers, deux Van Eyck, un Van- Dyck, un Léonard de Vjnci, etc. Le cadeau, on le voit, est sérieux. A côté de ces collections, quantité de tableaux isolés également donnés au Musée. En feuilletant les catalogues, on aperçoit tous les noms connus de New-York, Cornélius Vanderbilt, Stuart, Havemeyer, etc.

De même à Boston, la plupart des pièces de valeur

qui figurent au Muséum of fine arts proviennent des dons de riches Bostonniens; les villes n'ont guère à se taxer pour organiser leurs Musées.

Enfin, il n'est pas rare de voir des parcs publics créés également par la munificence privée; à Pittsburgh, on me montre un terrain considérable qui vient d'être légué avec cette destination; à Boston, je remarque, dans le quartier le plus élégant, un grand jardin public planté d'arbres, niais fort mal tenu; on m'explique qu'il a été légué à la ville à la condition expresse que rien n'y serait changé; le testateur voulait en assurer la libre jouissance à ses concitoyens et les pelouses défraîchies qui le couvrent servent indistinctement aux jeux des enfants, à la sieste des paresseux, et aux prêches en plein air des apôtres de bonne volonté. Les intentions exprimées dans le testament sont respectées avec un tel scrupule qu'on laisse les passants s'écraser dans une rue adjacente, plutôt que de prendre sur la superficie du jardin l'espace nécessaire pour l'élargir; ce serait changer quelque chose et violer la volonté formelle du donateur.

Ce n'est pas là, d'ailleurs, un cas isolé, mais la manifestation d'un sentiment général aux États-Unis : on respecte avec un remarquable scrupule les intentions de tous ces fondateurs dont je viens d'indiquer les œuvres; on semble vouloir encourager ceux de l'avenir par la manière dont on exécute les volontés de ceux du passé.

Rien de facile comme d'établir en Amérique une université, une bibliothèque, un hôpital, un musée.

Rien de facile comme dorganiser d'une manière stable l'institution qu'on veut créer; il suffit pour cola de nommer dans son testament un conseil de fidéicummissaires, Board of trustées, auquel on en confie l'administration, en lui donnant le droit de pourvoir à son renouvellement , chaque fois qu'une vacance se produit dans son sein. Supposez, par exemple, qu'il s'agisse d'une bibliothèque; le testateur désigne trois ou quatre personnes dont il connaît la compétence spéciale, savants, avocats, hommes de lettres, et leur donne tous pouvoirs pour acquérir les ouvrages, construire et aménager les bâtiments, nommer les employés, et d'une manière générale, pour prendre toutes les mesures qu'ils jugeront utiles. Si l'un d'eux vient à mourir, les autres lui nomment un successeur; le conseil institué par le fondateur ne disparait donc jamais.

Au point de vue légal , la situation n'offre aucune difûculté, car toute institution non contraire aux bonnes mœurs reçoit la personnalité civile au moyen d'une charte de l'État où elle existe ; ainsi , la JSewherrij libranj, dont j'ai déjà parlé, peut acquérir, aliéner, transiger, comme un simple particulier; son lioard of trustées agit en toute liberté, elle ne connaît pas ces entraves administratives qui, chez nous, gênent à si un haut degré la marche et le développement des établissements similaires; elle n'est pas plus liée qu'un père de famille jouissant de ses droits civils. La seule chose exigée par la loi c'est que l'institution pourvue de la personnalité civile ne perde pas do vue

le but spécial pour lequel cette personnalité lui a été accordée , qu'elle reste fidèle à sa mission. En conséquence, une bibliothèque n'a pas le droit de bâtir une église ou d'exploiter une industrie, etc. Elle possède toute la liberté d'allures utile à son développement, mais elle ne peut pas sortir de sa sphère d'action. Cette liberté lui permet des calculs de bon sens et des expériences, qui deviennent impossibles là où la moindre décision doit entraîner des formalités sans nombre. Par exemple, lorsque la Johns Hophins university s'est créée, on avait le choix entre deux emplacements pour la construction des bâtiments. Quelques personnes conseillaient beaucoup Clifton park, l'ancienne résidence de John Hopkins, vaste propriété située dans le voisinage immédiat de Baltimore; d'autres penchaient pour le centre de la ville, mais le Board of trustées s'est unanimement rangé à l'avis d'un de ses membres qui, en présence de cette division, a très sagement proposé une solution provisoire : « Installons-nous d'abord modestement en ville, a-l-il dit, dans une maison ordinaire; nous verrons à l'usage si cela nous convient et nous nous déciderons ensuite. Rien ne sera compromis en tous cas, parce que la maison qui nous abritera au début pourra toujours être vendue à des particuliers. » Depuis lors , l'expérience parait avoir été favorable au centre de la ville. Le voi" sinage de la magnifique Pcabody library, — encore une fondation particulière, — l'usage des conférences [seminaries] tenues le soir et diverses autres circonstances font pencher la balance de ce côté. Aussi l'uni-

versité a-t-clle construit successivement, derrière sa première maison, une série d'autres bâtiments sans apparence imposante, mais bien appropriés à leur destination.

Les Boards of trustées ont l'immense avantage d'assurer aux établissements qu'ils régissent l'indépendance et la perpétuité: mais ils rendent encore un autre service appréciable; celui de donner de l'emploi aux facultés directrices de certains particuliers. Ce n'est pas un mince souci que d'administrer souverainement une fortune de vingt millions de francs et de la faire servir utilement à la conduite d'une université. Il faut donc chez les trustées un véritable dévouement au bien public pour accomplir leur tâche ; il leur faut aussi des qualités éminentes, jointes à une haute situation personnelle; il faut, en un mot, que ce soient des Hommes supérieurs. Si le soin de leurs propres affaires les absorbait entièrement, on verrait s'atrophier peu à peu en eux le sentiment de leur responsabilité sociale; les Boards of trustées leur offrent au contraire un excellent théâtre pour l'exercer et le développer. Us sont une école efficace du gouvernement aristocratique , car on y apprend à gérer gratuitement des intérêts publics considérables.

Par suite, on se tromperait grossièrement si on ne voyait dans ces fondations de toutes sortes qu'une marque de générosité quelconque. Autre chose est de donner une somme d'argent à une quête , autre chose de créer de toutes pièces une institution durable; autre chose est de signer les budgets d'un bureau de

bienfaisance préparés par un percepteur et arrêtés par un préfet; autre chose de conduire sous sa responsabilité un organisme indépendant. L'aristocratie véritable s'affirme et s'élève aux États-Unis par les réels services qu'elle rend ainsi à l'ensemble de la nation.

Si nous ne la reconnaissons pas au premier abord , nous autres Européens, c'est d'abord que nous avons souvent de l'aristocratie une conception étroite, la considérant plutôt comme un ornement que comme un rouage social; c'est aussi parce que nous sommes habitués à lui voir partout un caractère héréditaire qui fait défaut ici.

Mais il y a une raison toute simple pour qu'il fasse défaut : l'Amérique est encore une société en formation, — je n'ai pas besoin d'insister sur cette idée pour la faire admettre. — Dés lors, aucune situation n'y est définitive, pas plus dans la classe ouvrière que dans la classe supérieure; nous avons vu que personne ne se condamnait volontiers à suivre toute sa vie la même profession; à plus forte raison, on n'a guère d'idée de transmettre cette profession à ses enfants , et il en sera ainsi tant que l'abondance des terres permettra l'établissement facile de chacun, la création de villes nouvelles et , par voie de conséquence , la création d'industries nouvelles, de spéculations nouvelles. Plus tard, quand l'Amérique entièrement peuplée et cultivée ressemblera en cela aux vieux pays d'Europe, il est permis de se demander si l'aristocratie héréditaire trouvera sa place dans l'organisation sociale de ce temps-là. Le monde ne parait pas marcher vers les

castes fermées, mais bien plutôt vers le développement plus libre et plus complet de chaque individu. Le spectacle que nous donnent les États-Unis est donc plus et mieux qu'un cas particulier, qu'une intéressante curiosité , c'est un exemple et une leçon. Les Américains ne sont pas en arrière des Européens ; ce ne sont pas eux qui viennent à nous mais plutôt nous qui allons à eux; la transformation sociale qui s'est opérée dans le sein de la société américaine se prépare visiblement ailleurs, et nos vieux pays mis en présence de circonstances toutes nouvelles par les conditions matérielles de la vie sont chaque pour de plus en plus acculés à la nécessité d'un rajeunissement. Rajeunissement dans les méthodes de travail, dans les relations commerciales, dans le rôle de l'instruction, dans le gouvernement, dans les rapports internationaux; tout cela s'impose sous peine de décadence irrémédiable et de prompte disparition aux sociétés encore engagées dans le moule ancien. Et pour que ce rajeunissement ait lieu, il ne suffît pas que le moule ancien se brise — cela, c'est l'affaire des événements, la conséquence forcée des conditions nouvelles — il faut aussi que les premiers rajeunis, les premiers arrivés tendent la main fraternellement à ceux qui se débattent sans succès; il faut que les vainqueurs de « la lutte pour la vie » fassent servir leur puissance non à l'écrasement, mais à l'avancement des autres.

Joli rêve! diront les uns en souriant. Sermon humanitaire! diront les autres en bâillant. Cependant, il est trouvé des Yankees pratiques pour rêver ce rêve,

des Yankees réputés égoïstes pour prêcher ce sermon et s'en inspirer. Ces Yankees forment bien réellement une élite au point de vue de la puissance matérielle et de la conception morale. Ils recrutent une aristocratie ouverte et agissante, telle que la réclament les temps nouveaux.

Dès maintenant, ces aristocrates jouent dans la constitution sociale un rôle effectif et complètent d'une façon utile la démocratie américaine. Ils pourvoient à la gestion d'une foule d'intérêts généraux, au fur et à mesure qu'ils se révèlent, sans que les pouvoirs publics constitués aient à s'en occuper. Pour qui connaît la corruption des gouvernants américains, le mérite n'est pas mince. Grâce à cela, en effet, les États-Unis poursuivent leur marche progressive malgré l'indignité de leurs politiciens. Ceux-ci gâtent tout ce qu'ils touchent, mais ils ne touchent qu'à peu de chose. Le gouvernement spontané et gratuit de l'aristocratie naturelle restreint leur sphère et limite leur influence.

D'autres intérêts généraux leur échappent encore; ce sont tous ceux dont l'association volontaire des citoyens organise le service. Or l'esprit de libre association est très répandu aux États-Unis et il produit des résultats d'une efficacité surprenante ; nous allons le voir à l'œuvre sur les théâtres les plus différents.

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