‹ La vie américaineChapitre 33 sur 52 · LES ASSOCIATIONS DINTÉRÉTS COMMUNS · texte numérisé non relu

LES ASSOCIATIONS DINTÉRÉTS COMMUNS

de ses abonnés. Elle possède quatre-vingt-dix mille volumes, en achète quatre ou cinq mille par an, et est installée dans un grand immeuble lui appartenant. Elle l'a fait bâtir, il y a quelques années, en prévision d'agrandissements futurs, mais n'occupe actuellement que le cinquième étage; les cinq autres sont loués à un magasin de nouveautés pour deux cent mille francs. On peut se rendre compte par ces chiffres du développement qu'elle est appelée à prendre. Ce sont surtout les femmes et les jeunes filles qui forment sa clientèle ; j'en vois une quantité venir changer leurs livres, demander des renseignements, consulter des ouvrages; elles ont plus de temps que les hommes à donner aux occupations de l'esprit.

Ceux-ci s'arrangent souvent toutefois pour consacrer à leur instruction les soirées que le travail leur laisse libres. A cet effet, beaucoup de sociétés procurent à leurs membres l'avantage de conférences [lectures], ou même d'écoles du soir. J'ai sous les yeux le programme d'une association ouvrière de Philadelphie qui fait enseigner ainsi par des professeurs compétents, l'histoire américaine, la littérature anglaise, la physiologie, l'économie politique, le dessin linéaire. Souvent ce sont des personnes de bonne volonté qui acceptent la charge de ces cours, donnant ainsi une preuve de leur dévouement aux intérêts de la classe ouvrière. Nous allons voir d'ailleurs que le désintéressement de certaines natures généreuses a créé un genre particulier de sociétés où dominent des préoccupations d'ordre supérieur; c'est comme une manifestation collec-

tive du sentiment élevé de responsabilité sociale auquel on doit les grandes fondations dont j'ai déjà parlé.

Je n'essaierai pas de passer en revue les innombrables sociétés qui se donnent pour mission une réforme à accomplir, une pratique à développer, une misère à soulager, sociétés de tempérance, sociétés pour la protection de l'enfance, des femmes, des animaux, sociétés de bienfaisance, de charité, etc. Je me bornerai à citer quelques exemples, rencontrés sur ma route, qui indiquent la puissance et l'activité de ces associations.

Peut-être doivent-elles une partie de leur efficacité à lesprit large qui y règne. Quand un intérêt général est en jeu, elles n'hésitent pas à se fédérer, à se prêter secours, sans aucun sentiment étroit de rivalité. Ce caractère est d'autant plus remarquable que certaines d'entre elles sont très nettement liées à une confession religieuse, comme je l'ai déjà indiqué à propos des sociétés de secours mutuels. Malgré les ditférences qui les séparent à ce point de vue, elles organisent des congrès pour étudier ensemble les questions qui les intéressent. En 1890, il a été tenu à Baltimore un congrès de ce genre [Conférence of Charitics and Correction), dû à l'initiative de plusieurs personnages de la ville. Je relève parmi les signataires de l'invitation les noms suivants, dont la réunion surprendrait un public français.

Le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore;

William Paret, évêque (protestant) du Maryland ;

Thos. J. Shryock, grand maître des Francs-Maçons du Maryland;

Théo Rothschild, secrétaire de l'asile des orphelins juifs;

MM. A. FuUer Crâne, présidente de la Société impartiale humanitaire de secours aux vieillards ;

J. Pembroke Thom, docteur médecin, président de Ihùpital des fous du Maryland et de l'asile des orphelins de l'Église dM Christ;

F.-\V. Dammann, président de la Société de Saint- Vincent de Paul;

Philip. Herzberg, président de la société israélite de bienfaisance, etc., etc.

Pour que des personnes appartenant à des milieux aussi différents puissent s'associer utilement, il faut que leur but soit vraiment charitable et rien que charitable; il faut qu'elles le poursuivent sincèrement, sans aucune arrière-pensée , sans y voir un moyen détourné de domination.

Avec un but aussi nettement déflni, aussi complètement dégagé de toute préoccupation étrangère, la discipline des associations n'est pas oppressive, elle laisse à leurs membres une entière liberté d'action partout où le but spécial de l'association n'est pas enjeu. C'est là une différence assez marquée avec les habitudes de l'Kurope continentale où la théorie du « bloc » est si répandue, où l'on ne s'associe guère qu'entre gens ayant les mûmes préjugés, où un individu sollicité

d'entrer dans un groupe s'informe avec plus de soin des personnalités qui le composent que du but poursuivi, où la crainte de « sortir de son milieu » paralyse souvent la bonne volonté d'un homme , où l'esprit de clan, de caste, divise des gens estimables qui s'ignorent et se calomnient.

Tocqueville avait déjà signalé ce contraste dans un passage remarquable : « Les associations européennes, disait-il, sont naturellement portées à introduire dans leur sein les habitudes et les maximes militaires... Les membres de ces associations répondent à un mot d'ordre comme des soldats en campagne ; ils professent le dogme de l'obéissance passive, ou plutôt en s'unissant, ils ont fait d'un seul coup le sacrifice entier de leur jugement et de leur libre arbitre... Dans les associations américaines, au contraire, l'indépendance individuelle trouve 'sa part; comme dans la société, tous les hommes y marchent en même temps vers le même but, mais chacun n'est pas tenu d'y marcher par les mêmes voies. On n'y fait point le sacrifice de sa volonté et de sa raison, mais on applique sa volonté et sa raison à faire réussir une entreprise commune (1) . »

Ce n'est pas à dire que la discipline nécessaire à la poursuite du but commun soit moins exacte que chez nous. Autant que je puis en juger, les membres d'une association américaine prennent au contraire leurs obligations plus au sérieux que nous, et cela précisément parce qu'ils les ont souscrites très librement, sans entraînement de milieu, de mode, de chic, et aussi parce que les chefs de l'association n'ont pas

cherché à lui faire servir des intérêts à côté. En somme, la discipline est forte, mais elle ne s'applique qu'à un objet précis : Elle peut donc subsister intacte et sans tyrannie, malgré les divergences de vues les plus graves entre les membres d'une association sur des objets étrangers à son but.

Ces heureuses conditions, cet esprit large et concret tout à la fois, joints à l'activité efficace des Américains donnent naissance à une multitude de groupements qui rendent les plus grands services. Je visite l'atelier d'une artiste établie depuis peu de temps aux. États- Unis, et qui peint le po-rtrait avec un très joli talent. Inconnue à ses débuts, elle a eu des heures difficiles et manquait de commandes; un jour elle s'est adressée à la Young Wome7i Christian Association (association chrétienne des jeunes femmes) , pour exposer son cas et demander du travail : « Immédiatement, me ditelle, quelques personnes riches et bien posées se sont mises en campagne pour me procurer des portraits à faire, et c'est à elles que je dois plusieurs de mes clients; j'ai toujours trouvé là, ajoutait-elle, une inépuisable bonne volonté pour aider les jeunes filles ou jeunes femmes qui ont besoin de gagner elles-mêmes leur vie, à q-ït^'.lque classe qu'elles appartiennent, simples ouvrières ou millionnaires ruinées, institutrices, artistes, etc. » Ce sont ordinairement des dames très riches qui se mettent à la tête de ces sociétés, il ne s'agit donc plus là d'assistance mutuelle, mais de patronage bienfaisant, de charité intelligente. De même, le Ladies' Exchange (mot à mot : Bourse des dames)

organise une exposition permanente de travaux à l'aiguille, d'objets de fantaisie, de peintures sur porcelaines, de friandises, de ces mille riens qu'une femme peut faire chez elle sans abandonner son home, et que d'autres femmes plus fortunées aiment à posséder sans se donner la peîne de les faire. De cette manière , le Ladies' Exchange soulage bien des gênes cachées.

Les sociétés qui se proposent comme but principal ^amélioration morale de leurs adhérents n'ont garde de négliger les avantages de toutes sortes qui peuvent les attirer ou les retenir dans leurs rangs. Une des plus puissantes est la Young Men's Christian Association (Association chrétienne des jeunes gens) ; presque partout aux Etats-Unis elle compte des affiliés, et, dans plusieurs villes, file possède de superbes installations, auxquelles les quatre initiales Y. M. G. A. servent d'enseigne.

Son double caractère moral et pratique se révèle bien dans ces deux réclames que je rencontrai un jour à Baltimore à quelques heures de distance : la première ne pouvait avoir d'action que sur des âmes très vertueuses et exemptes de respect humain; c'était l'annonce d'une conférence sur la char».^ î, avec ce titre auquel bien peu de Français refuseraient un sourire : « Histoire de Joseph, homme pur » [Joseph, a pure man). JJn clergyman de je ne sais quelle secte devait exposer aux adhérents de la Y. M. C. A. et à tous ceux qui voudraient bien se joindre à eux pour l'écouter, la conduite méritoire de Joseph et les graves

torts de la femme de Putiphar; on le voit, il s'agissait d'un véritable sermon.

La seconde affiche donnait au contraire une large place à des considérations d'un ordre plus positif : « Tout jeune homme de Baltimore, y était-il dit, devrait savoir ce que l'Association chrétienne des jeunes gens lui off"re, en échange d'une cotisation annuelle de 25 francs : 1° gymnase avec les appareils les jplus perfectionnés et un professeur expérimenté ; 2° bains, douches en pluie et en jets; eau chaude ou froide; 3" salons de jeux; salons de lecture. Réunions déjeunes gens de bonne compagnie. Dix soirées dramatiques avec les meilleurs artistes. Classes d'instruction pour tenue de livres, écriture, sténographie, machines à écrire, langue allemande, musique et dessin. Pour plus de renseignements , s'adresser à l'office de la Y. M. G. A. On peut s'inscrire à toute heure. »

Cette puissante association compte cent quatrevingt-quinze mille cinq cents membres aux États- Unis et au Canada, bien qu'elle ne s'adresse qu'aux jeunes gens des sectes protestantes. Ce n'est pas qu'elle exclue les catholiques de parti pris, mais l'interprétation libre de la Bible, seul lien de doctrine entre les protestants, fait le* fond de l'enseignement religieux qu'elle donne sous diverses formes à ses adhérents, de telle sorte que les jeunes gens catholiques sont obligés de se tenir k l'écart. Pour remédier à cet état de choses, ils ont formé entre eux des sociétés du même genre, par exemple la Youmj catholics Friendly Society, et soutiennent de leur zèle les

sociétés de Saint- Vincent de Paul, dont plusieurs sont très florissantes en Amérique.

On peut citer encore, parmi les associations du même genre les plus répandues , la société de l'Effort chrétien {Christian Endeavour), l'ordre des Filles du roi [Order of the king's Daughters), etc. Celui-ci compte à lui seul plus de cent mille affîliées, qui s'engagent à consacrer une partie de leur temps à l'exercice de la charité, au soulagement matériel et au progrès moral des classes inférieures.

Mais ces différentes sociétés sont loin d'absorber toute l'activité disponible des Américains. Il leur en reste encore pour une foule d'objets spéciaux. Je suis présenté à Philadelphie à une dame du monde qui a organisé une société pour l'élevage des vers à soie, la Women silk culture association . Il y a là un très gros intérêt, vu que les manufactures américaines sont tributaires de la France, de l'Italie, de la Chine, pour les énormes quantités de soies qu'elles emploient. Le climat des États du Sud se prête en outre merveilleusement à l'élevage des vers à soie, et ces contrées si éprouvées pourraient trouver dans cette industrie une précieuse ressource. M""' Lucas et quelques autres personnes, appartenant à la haute société de Philadelphie, se sont préoccupées de celte situation et font de louables efforts pour encourager la plantation des mûriers et la création des magnaneries. Jusqu'ici, elles n'ont pas obtenu de résultats très appréciables , mais elles ne se découragent pas, et c'est un spectacle bien américain que celui de ces femmes du monde,

essayant de provoquer la formation d'une branche nouvelle d'activité nationale, avec le sentiment large et désintéressé de véritables hommes d'État.

Dans la même ville de Philadelphie, j'admirais un jour la vaste étendue de Fairmount park, et je supputais les charges énormes que son entretien devait faire peser sur la ville dans un pays où toute main-d'œuvre est si dispendieuse : « Rassurez -vous, me dit un jeune médecin auquel je faisais part de mes réflexions, ce n'est pas la ville qui en supporte tous les frais, nous avons en effet une société pour l'entretien et l'embellissement des parcs publics, qui fournit de larges subventions et fait exécuter elle-même une partie des travaux. Chaque membre donne une cotisation de 5 dollars et nous sommes environ six mille; cela fait donc chaque année plus de cent cinquante mille francs à dépenser, et nous nous recrutons constamment. »

La plupart des statues qui décorent les promenades publiques ont également pour origine des dons particuliers ; c'est ce qui explique la variété extraordinaire des personnages qu'elles représentent. Un jour, me promenant dans Central imrk, à New- York, je vins m'asseoir près d'un buste, sur le socle duquel s'étalait le nom de Mazzini; je ne m'attendais guère à cette rencontre , mais la présence de nombreux émigrants italiens à New-York en donne la raison ; on trouve ainsi des statues d'hommes célèbres de toute nation et de toute opinion ; l'administration des parcs leur donne volontiers asile, sans se préoccuper des singuliers rappro-

chements que suggère parfois leur voisinage mutuel.

La même liberté dallures existe en ce qui concerne les associations dun caractère politique. Chacun est libre de manifester ses sentiments comme il lui plait et de provoquer un mouvement d'opinion par les moyens qu'il juge convenables. Par exemple, on voit dans la même ville les anciens sudistes et les anciens nordistes célébrer respectivement les anniversaires de leurs victoires pendant la guerre de Sécession, prononcer des discours à la gloire de leurs généraux, illuminer, etc. Je sais bien que les souvenirs de cette lutte n'éveillent plus aujourd'hui de rivalités pratiques; ces rivalités seraient à peu prés sans objet actuel, car aucun sudiste ne voudrait revenir maintenant au régime de l'esclavage, mais ce n'en est pas moins la preuve d'un grand esprit de tolérance que la liberté de ces manifestations.

.\ l'époque où éclata la crise terrible qui mit si gravement en péril l'existence de l'Union américaine, l'association libre des citoyens montra toute sa puissance. Dans chaque grande ville, il se formait des ligues de l'Union, sociétés composées de citoyens loyaux à l'Union [loyal to the Union), qui équipaient des troupes à leurs frais, achetaient des canons, et prenaient à leur charge personnelle une partie des dépenses de la guerre. Une fois la guerre finie, ces ligues, n'ayant plus d'objet, sont devenues généralement le noyau de clubs élégants qui ont conservé leur nom [Union League Cluhs), mais on n'y fait plus de politique que par souvenir.

Cela met bien en évidence un fait très curieux et caractéristique de l'esprit américain : dans la partie saine et active de la population, dans celle qui ne vit pas de la politique, on sait prendre en main les affaires publiques quand un intérêt grave Texige; on y apporte alors l'esprit pratique , les habitudes d'initiative et de prompte décision que développe la vie américaine, puis, la crise passée, on retourne à ses affaires privées.

Tel a été pendant longtemps le trait essentiel de la politique aux États-Unis. Elle était conduite par les honnêtes gens, aux rares heures de loisir que leur laissait une vie de travail; elle ne formait pas une profession distincte. Le gouvernement, démocratique dans sa forme, était exercé par un grand nombre de citoyens, habitués à s'unir librement pour la gestion d'une foule d'intérêts, dominés par le désir sincère du bien public, habiles d'ailleurs à remplir leur tâche. L'éducation de cette démocratie se faisait tous les jours dans les mille associations qui pourvoyaient sans contrainte légale à de nombreux besoins, et le citoyen que la vie privée livrait à la vie publique était apte à y jouer son rôle. Cette éducation se poursuit encore; nous venons de voir er effet la vitalité des associations américaines, mais les éléments qu'elles préparent à la vie publique sont peu utilisés. D'autres éléments tiennent leur place en ce moment dans la politique; nous allons voir par suite de quelles circonstances.

Page 1