‹ La vie américaineChapitre 34 sur 52 · CHAPITRE SEPTIEME La vie Politique · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME La vie Politique

I. La corruption des pouvoirs publics et les politiciens. — IL Comment on supplée l'action publique quand les intérêts privés l'exigent. — III. Le caractère restreint des pouvoirs publics.

La politique américaine actuelle est encore dominée par un fait curieux; les honnêtes gens semblent l'avoir abandonnée en partage aux politiciens de profession, se réservant seulement pour eux le domaine des entreprises privées; quand on se respecte, on ne brigue pas , on n'accepte même guère de fonctions publiques. Sur les sièges de la Cour suprême, au Sénat, parmi les juges il y a sans doute des hommes entourés de considération ; on en trouve peu à la Chambre des Représentants, encore moins parmi les membres de l'administration proprement dite.

Ce fait s'est accentué à la suite de la guerre de Sécession. Au sortir de cette terrible lutte, dans laquelle le Nord et le Sud avaient épuisé leurs forces , il y eut comme un immense besoin de réparation. Pen-

dant cinq années , on avait consacré à un intérêt général son temps et son argent; on avait sacrifié des milliers de vies et dépensé des milliards de dollars; il s'agissait maintenant de profiter de la victoire et de la pacification pour fermer ses blessures.

Au surplus, cette guerre avait eu pour mobile principal une question économique. Le Sud agricole voulait éviter Tabolition subite de l'esclavage et recevoir librement les marchandises d'Europe; le Nord manufacturier voulait élever des barrières autour du marché américain et s'en réserver la jouissance exclusive; quand le succès de ses armes lui eut assuré ce résultat, il se hâta donc d'en tirer parti, de fabriquer, d'élever des usines nouvelles, de construire des chemins de fer sur la surface entière de l'Union, de mettre en valeur le magnifique terrain qu'il avait soumis à sa domination. Nous avons vu quelle œuvre gigantesque a été accomplie depuis lors : l'Ouest transformé, la culture des terres neuves se développant avec une rapidité inouïe, les manufactures suivant dans l'Est une marche parallèle et commençant déjà à se montrer dans la vallée du Mississipi, les mines exploitées, etc. Toutes les forces vives de la nation ont été absorbées par d'aussi énormes travaux; on peut même s'étonner qu'elles y aient sufli.

Mais la politique a été délaissée. On se sentait dans une ère de grande sécurité après la formidable secousse d'une longue et cruelle guerre civile; on voyait s'ouvrir devant soi un champ d'activité presque sans limites , oîi l'action publique n'avait rien à faire , où

l'initiative libre et personnelle était toute-puissante; il eût donc été à la fois inutile et nuisible de perdre à faire de la politique un temps que réclamaient d'autres soins plus urgents. Il ne s'agissait pas d'administrer le pays , il fallait le créer ; la patrie n'avait rien à craindre de ses voisins, mais elle avait besoin du secours de tous ses enfants pour atteindre son développement. Tout le courant d'énergie et d'activité employé depuis cinq ans à la sauvegarde de l'Union se trouva par suite dévié vers un autre but.

D'ailleurs, il était difficile de mener de front les affaires privées et les affaires publiques ; on sait déjà combien les premières sont absorbantes , les secondes ont le même caractère. L'élection ne confère que des mandats de courte durée, un an, deux ans, en général; il faut donc constamment faire renouveler son mandat, tenir ses constituants en haleine par de? meetings, se préoccuper sans relâche de leur opinion, se tenir dans un perpétuel contact avec eux; la période électorale dure toujours. Ajoutez à cela que les centres de vie politique ne sont pas en général des centres de vie industrielle et commerciale. Washington, siège des chambres fédérales, est une ville morte au point de vue des affaires; dans les États particuliers, les capitales politiques se trouvent la plupart du tenips en dehors des grandes villes : les députés et les sénateurs de l'État de New-York se réunissent à Albany, non à New-York; ceux de Pensylvanie à Har-risburg, non à Philadelphie, ceux de l'Illinois, à Springfield , non à Chicago. Les hommes que l'exer-

cice de leur profession attache à une de ces puissantes cités seraient donc obligés de l'abandonner pour s'adonner aux affaires publiques. Entre leur profession et la politique leur choix est très vite fait , comme on pense , quand ils réussissent dans leur profession.

Les individualités éminentes de la vie privée étant ainsi amenées à négliger les fonctions publiques, entre quelles mains vont-elles tomber?

Tout naturellement, entre les mains de ceux qui n'ont pas su ou pas vouler se créer une situation, c est-à-dire entre les mains des politiciens.

Qu'on me passe l'expression , le politicien américain est un raté de la vie privée ; c'est le rebut de la culture , de l'industrie ou du commerce, l'homme incapable ou peu désireux de vivre de son travail, n'ayant pas pu ou pas voulu se créer une affaire à lui ; son affaire, son business sera la politique. Il en fera, comme d'autres font de l'épicerie ou de l'élevage, pour vivre.

Ainsi réduite au rôle alimentaire, la politique ne deviendra réellement enviable que là où elle paiera hien, comme c'est le devoir de tout business. Dans le toivnship (commune rurale) , le politicien ne ferait pas ses frais, et les honnêtes gens peuvent, sans perte de temps, 'gérer des intérêts simples qui les touchent d'aussi près. Dans un comté rural, les fonctions de juge ont bien leurs petits profits, mais il n'y a pas là» en général, de quoi faire vivre un homme; ce ne peut être qu'une industrie accessoire. La législature d'État et les offices qui en dépendent commencent déjà à

être plus alléchants. Avec du savoir-faire, en faisant acheter ses votes par certaines compagnies de chemin de fer dans les questions qui les intéressent, par exemple, on peut se créer là une aisance enviable. Les sources de revenu sont même assez abondantes pour alimenter, en dehors des députés et des sénateurs, la classe intéressante des lobbyists (mot à mot gens de couloirs) , sortes de courtiers qui mettent le législateur à vendre en rapport avec l'acheteur, rôdent tout autour des Chambres en quête d'un bon coup à faire, et exécutent, d'une manière générale, toutes les petites besognes répugnantes concernant leur spécialité.

Les membres du Congrès fédéral et du Sénat sont également flanqués de lobbyists; il le faut bien quand une loi de douane, quand une loi monétaire est en discussion ; de gros intérêts financiers sont engagés, on peut donc payer un vote très cher, d'où un grand nombre de transactions importantes, que l'habile intrigue des lobbyists se plaît à combiner pour le plus grand profit du congressman et pour le leur.

Mais aucun théâtre ne vaut, pour le politicien, l'administration des grandes villes. La complication des affaires municipales d'une cité riche et populeuse, le temps qu'elles réclament, éloignent fatalement les gens absorbés par leurs oécupations professionnelles ; les travaux publics à exécuter fournissent l'occasion de nombreux tripotages, leur importance permet de gros détournements. C'est le paradis des politiciens. En plus, toutes les fonctions judiciaires deviennent

lucratives, car beaucoup de gens très riches peuvent acheter ceux qui en sont investis ; c'est donc sur les grandes villes que vont se porter principalement les efforts des politiciens.

Mais, quel que soit le champ d'activité oii ils opèrent, pour arriver au pouvoir, il leur faut une clientèle électorale. Dans le Sud, ils la trouvent surtout parmi l'élément nègre. Au lendemain de la guerre de Sécession, les carpet-baggers, politiciens yankees, temporairement établis chez les vaincus , tout exprès pour les opprimer, exploitèrent de la façon la plus odieuse le ressentiment des anciens esclaves contre leurs anciens maîtres et se firent une arme d'un antagonisme qu'ils avaient soin d'entretenir et d'exciter. La législature de la Caroline du Sud, en particulier, devint, sous la domination des carpet-baggers et des nègres, une véritable association de voleurs. Celles du Missouri, de la Virginie, du Maryland, n'étaient guère en reste, et aujourd'hui encore, bien qu'une certaine amélioralion se soit produite dans l'ensemble, celle de la Louisiane passe pour imiter avec fidélité ces beaux modèles. Dans les États miniers, la Californie, par exemple, les politiciens s'appuient avec succès sur la masse d'aventuriers qu'attire l'espoir de profits rapides , tandis que dans les États purement agricoles , où les influences rurales ne sont pas étouffées par une grande ville, leur puissance est infiniment moins redoutable.

On peut espérer que le temps apportera un remède partiel à la situation du Sud et de la Californie; dans

le Sud , les mauvais souvenirs de la guerre vont en s'effaçant; dans la Californie le grand développement de la culture tend à contrebalancer celui des mines; mais le mal paraît moins facile à guérir, moins accidentel et plus chronique dans les Etats qui renferment une très grande ville , tout particulièrement dans celui de New- York. C'est donc là qu'il convient de l'étudier, pour en bien connaître le caractère.

Là, le complice inconscient du politicien, son instrument, si vous voulez, n'est plus le nègre, mais l'immigrant européen débarqué de la veille et devenant tout à coup membre d'une démocratie , au sortir des pays autoritaires de l'ancien continent. Or ce complice est devenu légion depuis une quarantaine d'années.

En effet, vers le milieu de ce siècle, l'immigration européenne en Amérique a pris un développement énorme. De 1845 à 1889 inclusivement, les États-Unis ont reçu plus de quatorze millions dimmigrants , devenus bien vite citoyens américains, grâce aux facilités extraordinaires de la naturalisation , qui peut s'acquérir après cinq ans de séjour.

La plupart de ces immigrants étaient originaires d'Allemagne, d'Irlande, d'Angleterre, des pays Scandinaves. Les Allemands se partageaient entre la ville et la campagne ; les Irlandais se groupaient tous dans les villes ; les Anglais et les Scandinaves se dispersaient sur les fermes. Les grands centres urbains de l'Est se trouvèrent ainsi peu à peu envahis par une foule d'Irlandais et d'Allemands, fort mal préparés à l'exercice

des droits politiques que leur conférait la qualité de citoyen américain.

Les Irlandais surtout, chassés de leur île par la misère noire , imprévoyants par caractère , et sans habileté professionnelle , formaient une classe d'électeurs absolument incompétents. C'étaient des enfants auxquels on confiait des intérêts graves ; c'étaient bien pis que des enfants; des hommes d'âge sans expérience et incapables d'en acquérir dans les métiers dépendants qu'ils exerçaient d'ordinaire. Ces fermiers évincés et dégoûtés de la culture devenaient en général domestiques, employés secondaires; ils remplissaient les situations inférieures, volontiers délaissées par les Américains de naissance ; leur transplantation d'Irlande aux États-Unis ne les élevait donc guère , bien qu'elle améliorât sensiblement leur position matérielle. De pareils électeurs étaient par eux-mêmes un danger.

En plus de cette incapacité peu remédiable, les Irlandais offraient un autre danger; ils avaient au suprême degré l'habitude de l'association, d'un certain genre d'association du moins, et pouvaient, par suite, s'organiser pour agir de concert. Ils pouvaient former une puissante ligue d'incapables.

Tout les préparait à ce rôle ; leur constitution familiale d'abord, sorte de patriarcat communautaire {la S'/)^), de clan jaloustement fermé , où chacun compte -iH' la force du groupe auquel il appartient plutôt que sur son énergie individuelle ; leur histoire ensuite, cette longue suite de révoltes contre un oppresseur séculaire , qui les a conduits à resserrer encore leurs

liens dans des sociétés secrètes ou dans des ligues ouvertement déclarées, suivant les chances qu'ils croyaient avoir de réussir ; enfin , leur arrivée en masse sur une terre étrangère, nouvelle raison de se grouper; leur installation dans les villes, nouvelle facilité pour le faire.

Remarquez que l'association dont ils avaient contracté l'habitude en Irlande était précisément une association politique. Il le fallait bien, puisque tous leurs efforts tendaient à se débarrasser d'un conquérant, à recou\Ter leur indépendance nationale ; les immigrants devaient donc fatalement former un groupe politique compact.

Aussi leur influence s'affirme-t-elle hautement dans les affaires publiques, tandis qu'elle est très peu marquée dans les affaires privées. Mes lecteurs remarqueront que j'ai pu les conduire dans nombre de fermes, de manufactures, de banques, sans être amené à parler beaucoup des Irlandais (1); ils sont nombreux cependant dans les ateliers, mais comme ouvriers, rarement comme patrons; au contraire, je ne puis pas aborder la vie publique sans constater la grande place qu'ils y tiennent.

La première fois que j'ai visité New-York, j'y suis précisément arrivé un jour de Saint-Patrick; le drapeau vert de la Verte Erin flottait sur le City Bail (Hôtel de ville); dans la rue, des sociétés irlandaises marchaient bannières déployées; jachète un journal,

(i) V. Hanches. Fermes et Usines.

The World , il est imprimé sur papier vert et ses colonnes débordent d'enthousiasme au récit des parades, des discours, des banquets, des toasts, dont la Saint- Patrick est l'occasion. A Dublin on ne célèbre pas mieux cette fête nationale; c'est à croire que les Irlandais ont conquis la ville de New-York.

En effet ils l'ont conquise politiquement; ils occupent une place importante dans le groupe de politiciens dont elle subit le joug; ils forment le gros de l'armée que ceux-ci conduisent aux urnes, et au moyen de laquelle ils assurent leur domination.

Tout le monde a entendu parler du Tammany Ring, célèbre par les extraordinaires concussions de ses membres. L'origine du Tammany Ring se trouve dans une association irlandaise, et son moyen d'action consiste à s'emparer du vote des électeurs ignorants. Aussi sa puissance a-t-elle toujours été se développant avec les progrès de l'immigration, surtout de l'immigration irlandaise (1).

En 1805, au moment de sa fondation, la Tammany Society était le rendez-vous des démocrates new-yorkais; dès 1822, elle prit le caractère d'un comité directeur, nommé à l'élection dans des assemblées de démocrates, et devint bientôt un instrument de despotisme entre les mains de quelques politiciens. Après l'énorme afflux d'immigrants qui se produisit de 1853 ;\ 1860, elle acquit une force nouvelle et, en 1863 sous

(1) On trouvera une histoire détaillée des origines et de l'organisation du Tammany Ring dans l'ouvrage de J. Bryce : Commonweallh of America, t. II, ch. lxxxviii.

Il,

la présidence de William Tweed , — un type érainent de politicien, — elle entra en scène dans la vie publique. C'est alors que le nom significatif de Tammany Ring lui fut donné par la population honnête. Ring signifie, mot à mot, un cercle, un anneau; les politiciens de Tammany s'étaient enfermés dans ce cercle comme dans une forteresse et aucun citoyen ne pouvait être admis à un emploi public sans appartenir au jRing. C'était un clan étroit qui, s'étant emparé de la puissance politique, s'en servait pour l'exploiter, à son profit.

Avant tout, le Ring mit la main sur les places de juges; il fallait avoir des magistrats appartenant au Ring pour s'assurer l'impunité dans les vols qu'on voulait exécuter; puis il envahit peu à peu toutes les fonctions municipales de New-York et commença la série de ses opérations, chacun de ses membres emplissant ses poches avec rapidité et sans vergogne.

Ces opérations étaient d'autant plus fructueuses que la ville augmentait chaque jour d'importance; d'où la nécessité de transformations qui donnaient lieu à de gros pots-de-vin; d'où aussi le chiffre croissant des revenus municipaux qui permettaient d'avantageux tripotages. A mesure que l'immigration européenne se précipitait sur New- York, la clientèle d'électeurs ignorants sur lesquels s'appuyait le Tammany Ring se grossissait, en môme temps que sélargissait le champ de son activité.

Cependant il y avait encore un obstacle à surmonter pour conquérir la liberté du brigandage bureaucratique

rrvéparle Rinfj. Par suite d'une ancienne et constante opposition politique entre l'État du New-York et la ville de New- York, la charte municipale accordée à celle-ci étai', peu libérale; la législature de l'État, où le parti républicain avait la majorité, tendait même constamment à restreindre l'autonomie de la ville , où dominait l'élément démocrate ; le Tammany Ring se trouvait ainsi gêné dans ses agissements par une espèce de tutelle. Aussi eut-il bientôt fait de s'en débarrasser quand les élections de 1869 amenèrent une majorité démocrate dans les deux pouvoirs législatifs de l'État. Immédiatement, New -York reçut une nouvelle charte combinée tout exprès pour favoriser la rapine des fonctionnaires; ce fut l'âge d'or du Tammanij Ring.

Les concussions commises à cette époque sont restées fameuses, une des plus célèbres est celle qui eut pour objet les comptes du bâtiment de la Court fiome du comté : la dépense maximum prévue s'élevait à 250.000 dollars ; on avait déjà acquitté pour plus de huit millions de dollars de mémoires quand les ma-> nœuvrcs du Ring furent arrêtées , et la construction n'était pas achevée! Chaque fois qu'un entrepreneur se présentait, on le priait de grossir artificiellement son compte, et la différence allait se perdre dans les poches des magistrats municipaux. L'élargissement do Broadwaxj donna également lieu à un scandale du même genre; les indemnités accordées aux propriétaires variaient du simple au triple, suivant la sympathie qu'ils inspiraient au Ring; les fonctionnaires

achetaient des bandes de terrain en bordure de la rue dans les endroits qu'ils savaient pertinemment devoir être acquis par la ville; Broadway devint une vraie caverne de voleurs. En même temps, 'les intérêts municipaux étaient sacrifiés au profit des intérêts particuliers des administrateurs, la dette montait de 28 millions et demi de dollars par an, et les rapports financiers du city comptroller rangeaient sous la dénomination vague de gênerai purposes (besoins généraux) près de la moitié des dépenses avouées.

Cependant, d'aussi formidables abus ne devaient pas tarder à être découverts; un jour, un bureaucrate de second ordre, étranger au Tammany Ring, mit la main sur un certain nombre de documents révélateurs , les copia avec soin et les porta dM New- York Times; cela se passait en 1871. L'émotion causée par cette publication fut énorme ; à la suite de meetings nombreux , on nomma un comité de vigilance choisi parmi les citoyens honnêtes ; pour examiner les comptes de la ville, et finalement, les administrateurs les plus compromis se virent obligés d'abandonner leurs postes. Plusieurs s'enfuirentàrétranger;d'autresmoins heureux, comme Tweed, ne parvinrent pas à s'échapper assez vite , et New- York fut débarrassée pour quelques années du régime auquel elle avait été soumise.

Mais le comité de vigilance connu sous le nom de comité des soixante-dix ne devait pas rester éternellement en fonctions. Composé de gens d'affaires ayant peu de loisirs, étrangers pour la plupart aux organisations politiques, il était plus propre à briser, dans un

moment de crise, la puissance du Tammany qu'à prendre en main l'administration de la ville. Aussi, peu à peu, l'énergie de la population honnête ne trouvant plus aucun excitant, le souvenir des fraudes passées tendant à s'effacer, et l'immigration constante fournissant aux politiciens de profession un nouvel instrument de domination, par l'accession aux droits politiques d'une foule ignorante et étrangère, le Tammany releva la tête. C'était fatal; le pouvoir de ces politiciens n'avait pas tenu à un accident, à un hasard ; il résultait d'une situation fâcheuse que le développement de la ville ne faisait qu'empirer; aussi, en 1890, de nouveaux scandales vinrent-ils à se produire.

Cette fois, ce fut un comité du sénat de l'État de New-York qui découvrit la fraude. L'administration du shérif de New-York était entachée d'irrégularités graves; en termes plus clairs, le shérif volait. Une fois mis sur la trace, le comité s'aperçut que les choses se passaient ainsi depuis plusieurs années et, au lieu d'un shérif, on en conduisit plus d'une demi-douzaine sur les bancs de la court ofcommon pleas. Celui qui se trouvait alors en fonctions avait fort à propos passé l'Atlantique pour soigner sa santé à Bade , mais les autres n'avaient pas prévu la revue rétrospective des actes de leur administration et se trouvèrent obligés de comparaître. D'intéressantes révélations s'ensuivirent. On apprit, par exemple, que le maire de New- York, Grant, avait touché, pendant qu'il était shérif, plus de cent mille francs sur les honoraires que le commissaire-priseur chargé de la vente des biens des dé-

biteurs insolvables percevait illégalement. La prison de Ludlow street était aussi le théâtre de fraudes sans nombre; placée sous la surveillance du shérif, administrée par un directeur affilié, lui aussi, au Tammany, elle donnait de beaux profits à ces honorables fonctionnaires, qui ne dédaignaient pas, à l'occasion, de relâcher temporairement un prisonnier moyennant le paiement d'une caution, et oubliaient toujours delà rendre.

Lorsqu'il fut question d'une exposition universelle en l'honneur du quatre centième anniversaire de la découverte de l'Amérique, tout le clan du Tammany s'agita avec fureur pour qu'elle eût lieu à New- York, et c'est entre les mains du maire Grant qu'on espérait placer la direction de l'aff'aire. Grant avait un grand avantage aux yeux de ses complices : il était à la fois riche et rapace; riche, il échappait plus facilement aux soupçons; rapace, il apportait dans l'exploitation de ses administrés la même ardeur que le plus affamé des politiciens; malheureusement pour le Tammany, Chicago fut choisie et, peu de temps après, les concussions des shérifs de New- York étaient découvertes ; au lieu de s'assurer une bonne occasion de tripotages productifs, il fallait rendre gorge.

Cependant l'administration municipale de New-York n'avait pas cessé d'être profitable à ceux qui la dirigeaient. De temps à autre, on s'apercevait que tel crédit était absolument épuisé, sans que personne en justifiât l'emploi. Lors de mon premier voyage, en 1890, au mois de mars, une tempête de neige s'était abattue

sur la ville, les rues offraient l'aspect de la plus extraordinaire saleté et, pour atteindre le tramway, sur la chaussée, il fallait entrer jusqu'à la cheville dans une boue de neige à moitié délayée. Même dans Broadway, la grande artère de la ville, on ne circulait qu'à ce prix. Il est vrai que 50.000 dollars figuraient au budget pour l'enlèvement des neiges, mais on avait espéré qu'il n'en tomberait plus, et les oO.OOO dollars avaient pris une autre direction.

Avec des procédés semblables, cette ville si riche était tenue comme un pauvre village; mauvais pavés, systèmes dégoûts défectueux, boue en hiver, poussière en été, voilà ce que le premier venu des voyageurs constatait facilement ; le reste s'apprenait bien vite dès qu'on causait avec un Américain, car, à part les politiciens engagés dans les rets du Tammany, tout le monde criait à la corruption.

Les élections municipales de 1894 amenèrent une réaction vigoureuse et effîcace des citoyens honnêtes contre cette corruption. Un comité de soixante-dix personnes se forma sous le nom de Citizen s Union pour soutenir la candidature d'un homme honorable et indépendant, M. Strong, au poste de maire de New- York, et réussit à le faire nommer. Ce succès n'était pas un succès de parti; il était dû à la coaUtion de tous les électeurs désireux d'échapper au joug de Tcmiimany. et le programme de M. Strong se résumait dans une formule souvent employée aux États-Unis, l'application des « strict business principles » aux questions administratives. Il s'agissait d'administrer la

ville comme une affaire, comme une grosse entreprise industrielle ou commerciale, avec la préoccupation d'éviter les dépenses abusives, de faire les dépenses fructueuses, sérieusement et honnêtement, sans gaspillage ni complaisance. Ce programme ralliait des hommes de tous les partis, fatigués écœurés d'être exploités au nom de soi-disant principes politiques; le maire Strong, nommé par eux, se trouvait donc indépendant par l'origine de son mandat aussi bien (|ue par son caractère. Enfin il soutenait que l'administration d'une municipalité même très importante n'avait rien à voir avec les opinions de ses administrateurs ou de ses administrés sur des questions de politique générale, ce qui mettait parfaitement d'accord avec ses principes sa double indépendance de fait.

Grâce à ces heureuses conditions, il put pendant son passage à la mairie de New-York, augmenter l'étendue des parcs publics, établir de nouveaux bains gratuits et de nouvelles écoles, améliorer le service des eaux, organiser sérieusement le balayage et le nettoyage des rues (1). En 1896, je ne reconnaissais plus le New-York boueux ou poussiéreux qui m'avait si fâcheusement impressionné en 1890.

C'étaient là, sans doute, des avantages pour ceux qui demandent aux finances publiques de desservir des besoins publics, mais Tammany n'y trouvait pas son compte. Pour lui et les siens, les finances publiques

(1) Dans un article du Gunlon's Magazine de novembre 1897 M. Strong a raconté son œuvre : Reform in municipal government.

sont essentiellement une source de proûts personnels, et l'administration du maire Strong ruinait le métier. Aussi , loin de désarmer Tammany par son honnêteté elle l'exaspéra. Une propaprande effrénée fut entreprise contre cette coalition que l'on accusait de détruire les cadres des partis politiques (disintegrating), de compromettre la machine politicienne, de tuer la discipline. Aux élections du 2 novembre 1897, on put voir quelle avait été l'efficacité de cette propagande et comment le vrai politicien américain est attaché par-dessus toutes choses au système qui le fait vivre. Comme le reître du seizième siècle, il loue ses services à qui veut l'employer, sans scrupules ni vains regrets; il redoute seulement le chômage et voit dans l'avènement d'une politique saine le chômage forcé et définitif. Cette politique serait pour lui ce qu'était la paix pour un reitre. Et pour en éviter le triomphe, les politiciens professionnels se liguèrent ensemble.

La Citizen's Union, le parti des honnêtes gens, soutenait la candidature de M. Seth Low, président de l'Université de Columbia; Tammany présentait aux électeurs le juge Van Wyck; enfin le célèbre écrivain Henry George, démocrate en politique, mais révolté contre la honteuse domination de Tammany, s'offrait aux suffrages des mécontents, des socialistes, de ceux qui espèrent tirer un avantage quelconque d'un profond bouleversement social.

M. Seth Low, appartenant plutôt au parti républicain en politique, devait rallier sur son nom les voix des honnêtes républicains plus aisément encore que celles

des honnêtes démocrates. Ces derniers pouvaient éprouver quelque scrupule à abandonner le candidat officiel de leur parti, c'est-à-dire le candidat de Tammany; ou bien leurs préférences les attiraient vers Henry George ; au contraire, les républicains honnêtes trouvaient en M. Seth Low un homme représentant exactement leurs idées.

Mais les républicains militants, les hommes de parti préféraient le succès de Tammany à celui d'un candidat indépendant, d'un « faux frère ». Van Wyck c'était l'adversaire sans doute, mais l'adversaire placé sur le même terrain qu'eux, le politicien fidèle à son boss, discipliné par la machine. Seth Low, au contraire, c'était l'installation des indépendants dans la municipalité de New- York. Après la magistrature réformatrice de Strong, c'était un coup fatal pour la machine, c'était New- York échappant aux politiciens professionnels. Le"s professionnels conclurent un arrangement secret pour sauvegarder leur corporation menacée et trouvèrent un moyen adroit de dissimuler leur manœuvre.

M. Platt, le boss républicain, découvrit un beau matin que c'était une honte pour son parti de n'avoir pas de candidat à lui. Et il présenta le général Tracy. De cette manière, il était sur d'enlever beaucoup de voix à M. Seth Low. C'était le but de l'opération, mais le prétexte restait honorable et ne pouvait que contribuer à fortifier la discipline du parti, préoccupation toujours dominante chez les bosses.

Cette manœuvre jointe à la mort inopinée de Henry

George assura le triomphe de Van Wyck qui devint maire de New-York avec une majorité de idus do 70.000 voix. Son élection marque très nettement la victoire des professionnels de la politique sur les citoyens honnêtes; et c'est un symptôme d'autant plus alarmant que la nouvelle charte municipale de New- York agrandi [The charter for Ihe Greaier New-York) arme le maire de pouvoirs fort étendus (1) et étend sa juridiction sur les anciennes communes de Brooklyn, de Long-Island, et d'autres localités suburbaines entourant le port de New-York.

En regard de cette constatation fâcheuse, il est juste de noter que la campagne fort honorable de M. Seth Low est plus qu'une réaction isolée. Ainsi que je l'ai dit plus haut, M. Seth Low est le président de la Columbia University , et cette qualité n'était pas étrangère à sa désignation comme candidat des honnêtes gens. Les Universités américaines dénoncent comme égoïste, maladroite et anti-patriotique, l'habitude américaine d'abandonner la politique aux politiciens. Autant il était difficile, au lendemain de la guerre civile, après les immenses sacrifices faits par les particuliers à la chose publique, de trouver des hommes de valeur disposés à sacrifier encore le soin de leur avenir personnel aux besoins de la politique; autant il serait fâcheux, aujourd'hui que la crise est passée, de voir un grand pays abandonner à des voleurs son gouvernement et son administration. Dans une nation organi-

(1) V. dans la Science sociale de décembre 1S97 : La plus grande mnnicipalilé du monde.

sée sous un régime démocratique, les bons citoyens ne peuvent pas rester étrangers à la vie publique sans que l'effet de leur abstention se manifeste immédiatement; et il ne leur suffit pas d'intervenir à des intervalles éloignés, sous l'influence dun mouvement de révolte vigoureux, mais temporaire; il faut qu'ils prennent part, d'une manière sérieuse et suivie, à la gestion des intérêts généraux. Telle est la leçon qu'enseignent à la jeunesse les maîtres des Universités, leçon de responsabilité civique et de dévouement au bien public. « Un jour, disait dernièrement M. Selh Low, dans un discours adressé aux membres de l'Université de Pensylvanie, un jour les citoyens finiront par se rendre compte qu'ils ne doivent pas être moins soucieux de leurs intérêts que Tammany ne l'est des siens (1). » Ce jour-là il sera possible d'enlever, par l'effort combiné de tous, les affaires publiques à une coterie malhonnête. En ce qui concerne spécialement New- York, le précédent établi par l'élection de M. Strong permet d'espérer qu'une réaction du même genre viendra sinon détruire définitivement, tout au moins interrompre la domination tyrannique de Tammany.

Sur d'autres points du territoire américain de sérieux efforts ont été faits pour constituer des municipalités honnêtes. C'est ainsi qu'à Détroit le maire Hazen S. Pingree a été élu pour mettre un terme aux marchés scandaleux passés entre ses prédécesseurs et

(1) Publications ofthe Vniversity of Pennsylvania-University Bulletin, vol. III, number 5, p. 194.

LA CORRUPTION DES l'OUVOIRS PUBLICS. 201

les compagnies fermières de certains services municipaux. Son programme était surtout un programme d'assainissement moral ; en 1895, il prononçait devant l'association des étudiants en droit de Chicago un discours resté célèbre et qui résumait d'un mot les obstacles à vaincre : Thievery, le vol. Plus de vol de la part des élus qui accordaient des conditions avantageuses aux entrepreneurs d'éclairage public, de tramways, etc., en retour de pots-de-vin plus ou moins déguisés ; plus de vol de la part des fonctionnaires de la police qui savaient se montrer habilement discrets et profitablement réservés de manière à ignorer ce qu'on ne voulait pas qu'ils vissent. Et il a accompli ce programme. Il a poursuivi avec une ardeur qu'on ne saurait trop louer les corrupteurs et les corrompus, sans aucune considération pour ses intérêts personnels menacés par la coalition de tous ceux qui avaient un avantage à voir se continuer les abus anciens (1). Les capitalistes engagés dans les entreprises municipales lui ont fait la guerre aussi vigoureusement et d'une manière plus dangereuse que les bureaucrates peu scrupuleux dont il dénonçait la concussion. M. Pingree possède à Détroit une importante fabrique de chaussures; à un moment donné toutes les banques de la ville s'entendirent pour refuser son papier. Mais il ftvait à la fois les reins assez solides pour n'être pas écrasé par la mauvaise volonté des banquiers locaux et le cœur assez bien placé pour ne pas se laisser intimi-

(1) Scventh Annual Message of Hazen S. Pingree, mayor of Delroit, 1896, p. J.

der par eux. Il a triomphé de leur résistance et comme industriel et comme magistrat.

La reconnaissance du public s'est manifestée envers lui, d'abord par le renouvellement de son mandat comme maire de Détroit, malgré les vives oppositions qu'il avait soulevées, puis en 1896 par sa nomination de gouverneur du Michigan. C'est bien la preuve que son œuvre de « Self help » municipal n'est pas passée inaperçue, qu'elle lui a valu de nombreuses et efficaces sympathies et qu'un mouvement général commence à se dessiner dans le sens de l'assainissement moral des municipalités (1).

En dehors des grandes villes, la corruption se retrouve, bien qu'à un moindre degré, dans le gouvernement fédéral, dans le gouvernement local. J'ai expliqué plus haut que le mal était partout en rapport direct de deux éléments, l'importance des concussions possibles qui appâte les politiciens, et le nombre d'électeurs, qui les soutient. Une circoiLstance particulière est venue, depuis la guerre de Sécession, donner à ces deux éléments une nouvelle force dans la politique fédérale; elle y a introduit, par suite, des habitudes déplorables. Le régime protectionniste à outrance, fruit de la victoire du Nord, a eu en effet pour résultat d'augmenter prodigieusement le produit

(1) M. Jones, maire de Toledo fOliio) vient de se créer tout récemment aux États-Unis une véritable popularité en triomphant comme candidat indépendant dos organisations de partis et en apportant dans l'administration municipale de Toledo des réformes importantes.

des douanes, la branche la plus importante du revenu fédéral. Avec ce produit, l'État fédéral a pu aaiorlir rapidement sa dette, mais il s'est fait aussi un devoir de récompenser les services rendus pendant la guerre à la cause nordiste, en accordant une foule de pensions aux anciens soldats. La chose, légitime dans son principe, a donné lieu bien vite à de criants abus, quand les politiciens se sont rendu compte qu'ils avaient là sous la main un moyen simple et facile de se créer des amis. Alors tout individu ayant Oguré sur les rôles de l'armée, sa veuve, sa mère, ses enfants, ont reçu une part des libéralités fédérales. Aujourd'hui on touche encore, paraît-il, grâce à une négligence voulue, des pensions dont le titulaire est mort depuis plusieurs années ; cela grossit toujours la clientèle du parti au pouvoir, et le revenu croissant des douanes permet au Trésor d'acquitter sans impôts une dette annuelle de huit cents millions de francs, dotation reconnue par lui aux défenseurs de l'Union.

Bien entendu, cela ne passe pas sans protestations. Les démocrates, généralement libre-échangistes, opposés, par conséquent, aux tarifs élevés qui font les grosses receltes de la douane, sont particulièrement violents quand ils dénoncent, dans quelque grand meeting, cette dilapidation des deniers publics; peutêtre, cependant, regrettent-ils plus que cette dilapidation elle-même, la force qu'elle donne aux républicains protectionnistes, chez lesquels domine l'ancien élément nordiste. Aussi les républicains, constatant le mauvais effet de leurs largesses sur la masse des

consommateurs, qui subissent l'effet des tarifs sans en recevoir le bénéfice sous forme de pension militaire, ont-ils inventé en 1890 une rouerie assez remarquable pour calmer l'opinion : quand le major Mac-Kinley s'est présenté avec le projet de son premier bill, on aurait juré, à l'entendre, que son plus sincère désir était de diminuer, de supprimer même complètement les recettes des douanes, il annonçait qu'il fermerait absolument le marché américain aux produits étrangers, que le Trésor fédéral se viderait; il voulait couper dans sa source le scandale des pensions militaires et ramener le règne de la vertu puritaine. Depuis lors la situation a bien changé. A la suite du triomphe des démocrates avec Gleveland en 1892, les droits de douane ont été diminués par le tarif Wilson, les recettes fédérales ont baissé de ce chef pendant que l'augmentation des dépenses de la marine imposait au budget des charges nouvelles. Déjà, au moment de la réaction protectionniste marquée par le tarif Dingley, le Trésor était assez obéré pour que la nécessité de lui créer des ressources fût un argument en faveur de l'élévation des droits. Aujourd'hui avec les dépenses de la guerre de Cuba, l'acquisition des Philippines et les frais qu'entraîne leur conquête , il faut de plus en plus chercher des sources de recettes. Malheureusement, ces besoins reconnus ne sont souvent qu'une occasion de tripotages, un prétexte à toutes sortes de marchés. A ce point de vue, la discussion du tarif Dingley a été particulièrement scandaleuse. Au lieu d'établir des droits de douane destinés à remplir les caisses du Trésor, on a

voté surtout ceux qui favorisaient tel grand Trunt comme celui du sucre, telle industrie dont les représentants étaient habiles à acheter des consciences de législateurs.

Cependant, dans le gouvernement général comme dans l'administration municipale, on peut déjà signaler le commencement d'une réaction honnête. Par exemple, le courage dont a fait pieuve M. Cleveland pendant sa seconde présidence en refusant d'appliquer dans toute sa rigueur la théorie du « partage des dépouilles » est d'un bon augure. Sans doute, cette conduite lui a attiré l'opposition violente d'une fraction notable de ses électeurs ; elle a désorganisé le parti en le coupant en deux; M. Hill, le partisan de Tammany et delà politique étroite et égoïste s'est dressé en face de lui comme le représentant des intérêts lésés ; enfin la candidature de Bryan aux élections présidentielles de 1896 a probablement été due au manque de cohésion du parti démocrate. Mais tous ces inconvénients de détail sont plus que rachetés par le grand exemple donné par Cleveland. Le seul fait qu'il s'est préoccupé d'avoir de bons fonctionnaires plus que de placer ses amis, est une leçon de choses efficace et contribuera à créer de meilleures mœurs publiques. C'est un précédent auquel se référeront certainement plus tard ceux qui sentent la nécessité de créer un « civil service » compétent et plus stable.

La campagne présidentielle de 1896 a été aussi l'occasion d'un mouvement d'opinion curieux à noter, celui des « Sound inonetj deniocrats^y « démocrates de la saine

monnaie. » Toute une fraction du parti démocrate s'est détachée ouvertement et franchement de Brj-an, le candidat de la frappe libre de l'argent, pour soutenir Mac-Kinley, le candidat de la « saine monnaie », maigré les profondes divergences d'opinion qui existaient entre eux et lui sur d'autres points. Mac-Kinley avait '| été en 1890 et restait encore le porte-drapeau du pro- i tectionnisme le plus intransigeant; à vrai dire, c'était lî là la seule conviction arrêtée qu'on lui connût, car il ij avait pris parti très tardivement contre le bimétallisme , } i et on le soupçonnait même de l'avoir favorisé jadis, h Malgré le ressentiment que des démocrates pouvaient \ ! nourrir contre l'auteur de la législation douanière la plus féroce qu'aient connue les États-Unis, malgré le |l| peu d'ardeur et le peu d'empressement qu'il avait marqué tout d'abord à la cause de la « saine monnaie », le seul fait qu'il s'était en fin de compte, très nettement déclaré en faveur de l'étalon d'or, lui rallia beaucoup d'adversaires convaincus du danger de la frappe libre de l'argent. J'ai connu personnellement un démocrate, président d'une grande compagnie de chemin de fer, qui avait souscrit cent mille dollars à la Caisse de l'élection Mac-Kinley et qui portait ostensiblement à sa boutonnière pendant la campagne le petit ruban auquel se reconnaissaient les partisans du candidat républicain. De même, un archevêque catholique bien connu en France . ami personnel du Président Cleveland, faisait une déclaration en faveur de la « saine monnaie » , en dépit de ses attaches démocrates et au grand scandale de certains de ses amis , irlandais des

classes inférieures, fermiers endetté^s de l'Ouest, aux yeux desquels Bryan faisait miroiter le trompe l'œil de la frappe libre. Je me souviens même de l'accueil bizarre que me valut à ce moment une lettre de recommandation dont cet archevêque avait bien voulu me munir pour un catholique, éminent partisan de Bryan : « Vous venez de voir l'archevêque Ireland? — Oui. — Vous connaissez la lettre qu'il a écrite en faveur de l'or? — Oui. — Eh bien, cette lettre nous a causé une amère déception, car les pauvres gens espéraient que si un évêque se déclarait d'un côté , ce devait être du côté de la monnaie des pauvres gens. {Poor people ivere anlicipating that if a bishop ivas declaring on one side, it ought to be on the side of poor people 's moneij.) Timidement, je fis observer à, mon interlocuteur que, malheureusement, la monnaie des pauvres gens n'avait jamais été labonne, et je tâchai de lui rappeler que je n'étais pas venu aux États-Unis pour résoudre la question du bimétallisme. Mais en sortant de chez lui quelques minutes plus tard, je me disais que cette indignation généreuse et irraisonnée montrait bien à la fois l'opportunité supérieure de la déclaration de Tarchevéquc et les colères qu'elle avait soulevées. C'est toujours un acte de haute sagesse que de rompre neltcmenl avec les préjugés et les erreurs des personnes qui forment en quelque sorte votre clientèle naturelle; dans certains cas, ce peut être un véritable devoir, devoir de charité envers ceux qui sont susceptibles d'être éclairés, devoir, vis-k-vis de soi-même pour ne pas se laisser accuser injustement. Dans le cas

actuel, c'était encore un devoir de protection; il était bon qu'une voix autorisée s'élevât pour montrer que tous les catholiques américains ne restaient pas en dehors du grand mouvement de patriotisme qui entraînait alors les rangs confondus des républicains et des démocrates les plus éclairés dans la campagne en faveur de l'étalon d'or.

C'est qu'en effet cette question du bimétallisme, en devenant une platform électorale, avait perdu son caractère spécial et technique ; ce n'était pas une discussion académique entre économistes, mais une lutte politique entre concitoyens. Les arguments échangés de part et d'autre étaient généralement assez pauvres, mais les convictions très fermes, les partisans de l'argent croyaient que l'abondance du numéraire ferait baisser le taux de l'intérêt et recrutaient toute la clientèle des débiteurs à laquelle se joignait le groupe des mineurs des Montagnes-Rocheuses. Les uns et les autres poursuivaient un avantage direct. Du côté de l'or se rangeaient d'abord naturellement tous les capitalistes désireux de ne pas voir déprécier la monnaie nationale, poursuivant, par conséquent, un avantage direct eux aussi, puis tous les électeurs éclairés qui au delà et au-dessus des intérêts personnels , apercevaient l'intérêt général, et s'efforçaient de conjurer une crise

fatale au crédit des États-Unis. L'un d'eux résumait devant moi avec un bon sens très droit et une vue très pratique des choses la question monétaire telle qu'elle se présentait spécialement à un citoyen américain « Si nous ne faisions de commerce qu'entre nous, à

ta

l'intérieur des États-Unis, disait-il, nous pourrions discuter s'il vaut mieux avoir deux étalons qu'un seul, ou lequel des deux doit l'emporter sur l'autre, ou si la frappe de l'argent doit être illimitée; mais du moment que nous avons un commerce extérieur, du moment que nous voulons faire des affaires avec l'étranger et que les paiements internationaux se font en or, il est bien clair que nous ne pouvons pas modifier notre système monétaire. » Cet homme qui n'était ni un financier connu, ni un homme d'Etat, ni un professeur d'économie politique, dont j'ai complètement oublié le nom, mais dont les paroles sont restées gravées dans ma mémoire , était partisan de la saine monnaie par une conception juste du rôle économique des États-Unis et de leur avenir dans le monde. 11 se rendait compte qu'ils n'avaient pas grandi si prodigieusement au cours de ce siècle pour s'isoler ensuite; il avait sans doute comme un pressentiment de cette « destinée manifeste » dont les Américains ont fait si grand bruit depuis lors à l'occasion de la guerre de Cuba et de l'explosion de l'Impérialisme.

D'autres électeurs moins précis dans leurs raisonnements éprouvaient comme lui le désir de s'opposer à un bouleversement, de soutenir l'ordre, d'écarter un danger; de là ce grand courant patriotique que les vieux Américains comparaient au mouvement contre l'esclavage et dans lequel un étranger attentif reconnaissait forcément plus et mieux qu'une coalition d'intérêts privés.

Peut-être ce mouvement n'a-t-il pas été étranger à

la préparation de l'état d"esprit impérialiste qui s'est révélé si soudainement au moment des affaires de Cuba. L'idée s'était précisée pendant la campagne électorale de 1896 que les États-Unis ne pouvaient pas être considérés isolément des populations riches et civilisées de l'Europe. Que leur développement matériel et intellectuel, leur idéal moral, les appelaient à faire partie de ce « concert » des nations de première ligne 011 le Vieux Monde seul était représenté jusqu'ici, où désormais le Nouveau Monde devait prendre place. Il y avait comme un sentiment général que le peuple américain atteignait sa majorité; il se traduisit clairement par une série de formules qui eurent une fortune rapide quand la guerre de Cuba fut décidée : « Nous ne pouvons pas rejeter loin de nous les responsabilités d'une nation puissante »... « Nous devons remplir notre mission civilisatrice dans le monde »... « Nous devons obéira notre destinée manifeste, » etc.. Les hommes d'enthousiasme appelaient le peuple américain à une sorte de guerre sainte contre la dominaiion des Espagnols cruels et incapables; les hommes de pensée établissaient par des raisonnements la « destinée manifeste » des États-Unis, la loi sociale qui amène fatalement les plus capables à gouverner le monde.

Que des vues intéressées se soient mêlées à ces ardeurs généreuses et à ces convictions scientifiques, les Américains le nient avec indignation . mais il est difficile de ne pas l'admettre. On a beaucoup parlé d'un syndicat qui aurait fourni des fonds, des armes et des volontaires aux rebelles cubains; j'ignore si réellement

ce syndicat a existé, mais deux choses sont certaines : 1° des envois de secours ont eu lieu à plusieurs reprises; S*' le grand Trust monopolisateur du sucre avart un intérêt immédiat et considérable à la conquête de Cuba si riche en plantations de cannes. Lorsqu'on rapproche ces deux faits; lorsqu'on sait avec quelle âpreté le Trust défend et fait prévaloir ses propres intérêts dans les Chambres américaines ; lorsqu'on se rappelle son rôle scandaleux dans le vote du tarif Dingley au sénat, et plus récemment encore dans l'annexion des iles Hawaï, on a peine à croire quil soit resté inactif dans cette affaire.

Les circonstances qui ont entouré la déclaration de guerre hispano-américaine ont contribué à accréditer en Europe l'idée que les États-Unis obéissaient à un désir de conquête. Il semble en effet que la guerre aurait pu être évitée si le Président de la République usant de ses droits constitutionnels, avait personnellement conservé la direction des négociations. M. Mac- Kinley n'a pas montré dans cette circonstance les qualités d'homme d'État dont son prédécesseur Cleveland avait fait preuve au moment des affaires du Venezuela. Il a fui les responsabilités ; il a abandonné au Congrès la fonction du pouvoir exécutif qu'un Congrès est toujours malhabile à tenir et qui réclamait dans l'espèce un homme ferme, clairvoyant et calme. Le résultat a été déplorable. Une fois la lourde machine du Congrès mise en mouvement, il n'a plus été possible de l'arrêter; elle a roulé pesamment et précipitamment jus- ^^lu'au bas de la pente, écrasant tout sur son passage.

ne se laissant détourner ni par les propositions de l'Espagne, ni par les possibilités d'arbitrage. Un acte résolu et décisif du Président aurait vraisemblablement amené l'Espagne à composition, et il dépendait alors du Président seul de négocier, de calmer l'opinion, de lui donner satisfaction par une convention honorable garantissant les intérêts américains à Cuba et l'indépendance de l'île. On ne peut pas s'empêcher de regretter que M. Gleveland n'ait pas été à ce moment-là l'hôte de la Maison-Blanche. Les États-Unis auraient fait devant le monde une figure autrement digne, et l'impérialisme n'aurait pas revêtu le caractère fâcheux de grossièreté qui a marqué les discussions du Congrès.

En voulant échapper à une responsabilité, M. Mac- Kinley en a assumé une bien plus terrible , comme il arrive chaque fois qu'on manque à son devoir. 11 a rendu la guerre inévitable; il est responsable du mauvais renom que rAmérique s'est attir^par sa dureté, et des complications de toutes sortes qui résultent pour elle de l'étendue même des sacrifices exigés de l'Espagne. Au moment de la déclaration de guerre, d'ailleurs, beaucoup d'Américains, et des plus sensés, blâmaient la conduite du Président. En présence du fait accompli et de la nécessité d'un effort commun de toute la nation, le mouvement de protestation ne pouvait pas et ne devait pas se produire ouvertement, mais ce silence patriotique ne marquait pas une approbation sans réserve.

La guerre de Cuba a mis en relief certaines qualités américaines et montré l'inconvénient d'un défaut gêné-

rai d'organisation. Les troupes ont fait preuve de courage et d'endurance ; quelques épisodes, parmi lesquels celui du lieutenant Hobson coulant leMerrimac à l'entrée de la baie de Santiago, ont une superbe allure de hardiesse et de sang-froid; mais, d'autre part, des plaintes trop justiflées se sont élevées contre l'insuffisance du service de santé, contre l'irrégularité des approvisionnements, contre l'incapacité du secrétaire à la guerre, M. Alger, et on peut croire que si les Espagnols avaient fait une résistance un peu prolongée, l'armée américaine n'aurait pas été en mesure de tenir la campagne pendant la saison chaude sans subir d'immenses pertes. L'enivrement de la victoire lui-même n'a pas fait oublier aux Américains le danger terrible auquel les avait exposésl'inaptitude de l'administration militaire; une commission a été instituée pour établir les responsabilités et il est à croire que la leçon servira.

Les États-Unis ne peuvent pas compter sur une faveur de la fortune ou sur la démoralisation d'un adversaire pour échapper à d'autres dangers qui résultent de leur victoire même. Cette victoire a donné une poussée extraordinaire à l'impérialisme et certaines personnes semblent craindre qu'elle allume dans le cœur des Américains un appétit excessif de conquêtes. De plus, elle leur impose une charge toute nouvelle pour eux, celle d'administrer des pays soumis à leur protectorat ou à leur domination directe.

Je ne crois pas beaucoup, pour ma part, à l'entraînement abusif de l'impérialisme américain; je n'y vois une menace bien sérieuse ni pour la paix du

monde, ni pour l'esprit de libre entreprise qui a toujours caractérisé les Yankees. Les plus ardents parmi les Jingoes du Nouveau Monde ne songent pas à brûler ce qu'ils ont adoré, à sacrifier le développement économique à la puissance politique, l'initiative privée à la gloire nationale , la libre et féconde expansion de la race à un idéal de conquêtes armées ; ils estiment seulement que le développement économique peut être utilement servi aujourd'hui par un certain degré de puissance politique, que l'initiative privée trouvera son compte à un peu de gloire nationale, que la libre et féconde expansion de la race profitera de telles et telles conquêtes armées. Ils ne rêvent pas un rêve héroïque. — Mais, dira-t-on, les Ëtats-Unis, en se laissant saisir par l'engrenage des complications interna7 tionales, seront entraînés plus loin qu'ils ne le croient, voyez ce qui se passe déjà aux Philippines. Sans doute, il y a là un danger, mais il ne faut pas perdre de vue que les Américains sont garantis contre lui dans une large mesure par leurs habitudes. Dans les affaires privées, les Américains ne s'entêtent pas; ils sont très prompts, au contraire, à liquider une entreprise mal engagée — plus prompts parfois que l'honnêteté commerciale ne l'exigerait — très prompts aussi à se retourner. Dans les relations internationales ils apporteront vraisemblablement les mêmes procédés; ils les traiteront comme des afi"aires, on strict business princi2')les; et cela d'autant plus aisément que leur impérialisme est essentiellement opportuniste, subordonné aux circonstances, non pas rigide, logique et chfitouil-

leux sur le point d'honneur. J'imagine qu'ils sauraient abandonner sans fausse honte un projet politique reconnu plus dangereux qu'utile, de même qu'ils persévéreraient invinciblement dans une entreprise difficile, mais reconnue nécessaire. Bref, ils feront dans leurs chancelleries ce qu'ils font tous les jours dans leurs magasins et dans leurs usines. Ils capituleront, ils liquideront, ils iront même au devant de la faillite, plutôt que de se laisser entraîner dans une voie fâcheuse.

Quoi qu'il en soit de leur aptitude à enrayer l'impérialisme et ses entreprises dans l'avenir, les Américains se trouvent dès aujourd'hui aux prises avec le problème grave qu'ont fait naître leurs conquêtes : Il leur faut administrer ce qu'ils ont conquis.

C'est là sinon un danger, du moins une sérieuse difficulté. La tâche est nouvelle pour les États-Unis, et le personnel des fonctionnaires auquel elle incombera ne possède ni expérience, ni, en général du moins, honorabilité.

En somme, les États-Unis se trouvent conduits par les circonstances à jouer un rôle public à l'extérieur avant d'avoir organisé sur une base saine et normale leur recrutement administratif à l'intérieur. Il leur faut exporter des fonctionnaires qu'ils n'ont pas encore fabriqués.

Est-ce à dire que l'obstacle soit insurmontable? Non certes, il y a en Amérique des éléments de gouvernement latents qui ont été peu utilisés jusqu'ici, mais qui peuvent l'être. Il existe d'énormes réserves d'énergie et de bonne volonté qui se sont manifestées par

moments d'une manière isolée et sans suite, mais qui imposent à l'occasion le maintien de Tordre public; il s'agit surtout de régulariser leur emploi.

Les faits que j'ai présentés pour caractériser la corruption des pouvoirs publics, expliquent les appréciations très défavorables dont la société américaine est souvent l'objet. Les personnes qui jugent une nation par son gouvernement ne peuvent pas avoir conflance dans l'avenir de l'Amérique , mais celles qui connaissent la merveilleuse énergie dont elle fait preuve tous les jours dans mille entreprises diverses, qui l'ont vue à l'œuvre et qui ont apprécié sa valeur, ne sauraient la considérer comme une société finie. Tout au contraire, c'est une société qui se forme; elle ne se forme pas sans secousses , mais elle est de taille à les supporter. Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans les différents chapitres de cet ouvrage admettraient difficilement sans doute que ce peuple toujours grandissant, ce peuple laborieux et actif, se laisse ruiner par des politiciens sans aveu. Il y a, il est vrai , un saisissant contraste entre la vigueur saine de la vie privée et la corruption de la vie publique , mais on peut expliquer ce contraste. Tout d'abord , il faut se rendre compte des éléments de résistance qui se trouvent dans la nation et du rôle qu'ils jouent dans certaines circonstances graves.

Ces éléments, nous les connaissons déjà; nous avons rencontré des hommes qui, prenant en main quelquesuns des intérêts généraux que les pouvoirs publics n'atteignent pas, les organisent au moyen de fondations

particulières ou d'associations de bien public; ils vont maintenant nous apparaître sur un nouveau théâtre.

II. — COMMENT ON SUPPLÉE l'ACTION PUBLIQUE, QUAND LCS INTÉRÊTS PRIVÉS L'exIGENT.

Les Américains ont été jusqu'ici dans la situation d'un capitaine de navire apprenant au moment dune tempête que son cuisinier le vole ; évidemment, ce capitaine ne va pas quitter la passerelle pour examiner ses comptes; il a bien autre chose à faire et, tant que la tempête durera, le cuisinier pourra jouir de l'impunité; de même, quand on vient dire aux Américains que leurs politiciens les volent, ils vous répondent d'ordinaire : « Parbleu, je le sais bien! »

Tant que les affaires marchent, tant que les politiciens ne se trouvent pas en travers de la route, ils échappent donc sans trop de peine aux châtiments qu'ils méritent; mais dès que leur action funeste se fait sentir dans le domaine de l'activité privée, c'est merveille de voir avec quelle désinvolture on sait se débarrasser d'eux.

A ces hommes qui travaillent, le respect matériel de la propriété est aussi utile que le respect de la discipline aux marins. Un colon qui défriche la prairie pour y semer du blé ne peut pas réussir si son voisin fainéant vient le lui enlever au moment de la moisson. Un ranchman qui fait venir à grands frais des animaux reproducteurs, perdrait son temps si on pouvait les lui voler; mais le colon ou le ranchman assez énergiviE AM::i;tr.\iNE. — ii 13

ques pour aller se créer une exploitation dans quelque solitude perdue de l'Ouest, ne se laisseront pas faire la loi par de mauvais drôles, et, si personne ne les protège , ils se protégeront bien tout seuls.

En ville, le banquier, le commerçant, l'industriel, qui acceptent de patauger dans la boue pour aller à leurs affaires, parce qu'ils arrivent tout de même, ne permettront pas pour cela que la canaille vienne forcer leur caisse. Si la police ne suffit pas à arrêter les malfaiteurs, ce sont eux qui feront la police. Avant tout, ils veulent avoir la liberté de travailler, la plus sainte, à coup sûr, de toutes les libertés.

Or la police américaine a parfois des faiblesses et certaines contrées encore à moitié désertes n'ont pas de police du tout. L'ordre matériel serait donc gravement troublé si les particuliers ne venaient pas de temps à autre la suppléer.

Le cas se présente assez souvent pour avoir un nom dans le langage américain, c'est le lynchage. A défaut d'autres juges, le juge Lynch, représenté par un groupe d honnêtes gens du même voisinage, suspend aux branches du premier arbre venu le criminel convaincu de son crime.

Je sais que la loi de Lynch est généralement considérée en France comme un symptôme de barbarie. Les magistrats n'ont pas assez de formules de blâme pour stigmatiser une loi qui se met au-dessus des lois, et on les suit volontiers dans cette appréciation sévère; mais, si les honnêtes gens d'Europe pensent ainsi, les honnêtes gens d'Amérique pensent tout

autrement. Nous raisonnons en individus i>rotégés; eux raisonnent en individus non-protégés.

En second lieu, Thabitude de l'action prompte autant que la nécessité, poussent les Américains à laisser de côté les formes lentes et compliquées de la justice européenne. Quand un individu a très positivement tué ou volé, qu'on n'a aucune prison pour l'enfermer, aucuns geôliers pour le garder, il leur paraît raisonnable de le pendre sans retard. De plus, l'habitude de l'action personnelle les rend capables de prendre une décision grave, d'assumer une responsabilité. Ce (Ju'ils croient juste, ils le font sans crainte.

Enfln, je le répète, la nécessité les contraint à agir ainsi. Dans les solitudes de l'Ouest on n'a pas besoin de raisonnements philosophiques pour comprendre que chacun possède le droit de faire régner l'ordre autour de soi; et quand, dans une grande ville la police ne suflit plus à sa lâche, on a la même impression ; cependant la loi de Lynch n'affecte pas la même allure sur la prairie et dans les centres populeux où on l'applique.

Sur la prairie, les jugements sont particulièrement sommaires. Un ranchman a eu des chevaux enlevés, il monte à cheval avec deux ou trois de ses voisins et galope pendant deux jours à la recherche du voleur. Gare au paisible voyageur qu'il trouvera sur son chemin! Si les apparences sont contre lui, si sa présence ne parait pas justifiée, s'il s'embrouille dans ses réponses, le tribunal improvisé qui le cite à sa barre le condamnera sans merci. Il y a eu des erreurs fâcheuses

commises ainsi, c'est incontestable, et les excuses que • viennent présenter parfois des lyncheurs repentants à ] la veuve de leur victime ne sont pas suffisantes pour ; les compenser ; mais comment remédier à cela? Il n'est | pas possible de faire régner une exacte justice sur des j espaces à moitié déserts. \

La plupart du temps, dans les villes où il se produit, le lynchage est entouré au contraire de sérieuses garanties ; ce n'est plus un jury de hasard qui prononce la peine capitale, mais un Comité de vigilance permanent , composé de citoyens honorables , jugeant en équité des criminels sur la culpabilité desquels il ne peut s'élever aucun doute. Non seulement il poursuit directement les malfaiteurs, mais il réforme les jugements de la justice officielle quand ils lui paraissent entachés d'une erreur grave. Le Comité de vigilance tient donc la place d'une véritable juridiction ; il n'est pas reconnu en droit, mais il est admis en fait, et les bons citoyens mettent leur confiance en lui parce qu'il ne se laisse pas corrompre.

Sans lui, la vie serait impossible dans certains centres miniers de l'Ouest et dans certains ports du Sud. A San Francisco, il a eu fort à faire pour assurer un minimum indispensable d'ordre public; à, Denver, il est parvenu à pacifier la ville, jadis rendez- vous des gredins de la pire espèce; à la Nouvelle-Orléans, il est parvenu récemment à arrêter la domination naissante de la Maffia sicilienne.

On sait que l'Italie en général et la Sicile en particulier est la terre promise des bandits; bandits des

Abruzzes, bandits napolitains, bandits palermitains, ont fondé nombre d'associations secrètes, Camorra, Mala Vita, Maffia, etc., dont le but essentiel est de faire vivre leurs membres aux dépens de la population laborieuse. En dépit de la justice officielle et des gendarmes du roi Humbert, ils y réussissent souvent, comme on sait. L'immigration ayant amené à la Nouvelle-Orléans un assez grand nombre de Siciliens, une branche importante de la Maffia s'y était organisée depuis quelques années et, grâce aux défaillances de la justice, elle commençait à prospérer comme dans la mère patrie, quand, en 1890, un chef de la police énergique, M. Hennessy, entreprit de mettre un terme à ses méfaits. C'en fut assez pour que le grand conseil de la Maffia le condamnât à mort et, peu de jours après, la sentence était exécutée par les membres de l'association que le sort avait désignés. Saisis et traduits devant le Jury criminel, les assassins furent acquittés. Les jurés craignant la terrible vengeance de la Maffia, impressionnés par l'exemple du meurtre dont ils avaient à juger les auteurs, faillirent à leur devoir et innocentèrent les coupables pour sauver leurs propres vies. La situation, on le voit, devenait grave. C'était l'impunité assurée à tous les crimes et la tyrannie de la Maffia s'étendant sur la Nouvelle- Orléans comme sur Palermo. Heureusement, le Comité de vigilance était moins faible que le Jury. Grâce à lui, les assassin.s de M. Hennessy furent empoignés et solidement pendus, à la grande satisfaction de tous les honnêtes sens.

Bien entendu, cette justice sommaire, si éloignée de nos habitudes européennes , ne devait pas être du goût des diplomates italiens accrédités à "Washington. De là le différend itaio-américain dont mes lecteurs se souviennent sans doute, et dont nous n'avons pas à suivre ici la curieuse histoire.

Les Comités de vigilance sont généralement soutenus par la presse, organe en cela du sentiment public. Parfois même, ils trouvent en elle un puissant secours et combinent leur action avec la sienne. La presse dénonce publiquement les fauteurs de désordres, toujours admis d'ailleurs à présenter leur défense dans les colonnes du journal accusateur; elle fait ainsi, au grand jour, une sorte d'instruction préliminaire qui facilite la tâche du Comité de vigilance. Cela a lieu surtout dans les moments de troubles graves, ou bien à la naissance des cités minières toujours encombrées d'aventuriers de toutes sortes. J'ai raconté, comment, à Denver, il y a quelques années, les typographes du journal Les Nouvelles des Montagnes Rocheuses travaillaient avec des armes à portée de leur main; le directeur ne sortait pas dans la rue sans entendre siffler des balles autour de lui; jamais gendarme ou juge d'instruction ne furent soumis à un régime d'intimidation plus intense : c'est qu'ils faisaient réellement métier de gendarmes et déjuges, avec cette différence qu'ils étaient personnellement et hautement intéressés au résultat de leurs poursuites; il leur fallait trouver et châtier les coupables ou bien abandonner la place devenue intenable. Aucune répression officielle

ne pouvait donc être aussi efficace que la leur.

Rappelons enfin que les Comités de viiigance conservent leur rôle utile, même quand ils ne font pas pendre les gens. Le Comité des soixante-dix, formé à New-York en 1871 pour l'examen des comptes municipaux, n'a pas prononcé de sentence capitale, mais il a rendu service à la ville et il est devenu plus tard le noyau de la réaction électorale honnête.

Ce n'est pas seulement dans le domaine de la Justice que les Américains se garantissent par l'initiative privée contre les défaillances possibles de l'action publique. Leurs fonctionnaires, à quelque ordre qu'ils appartiennent, sont arrêtés dans beaucoup de cas par suite de la responsabilité personnelle qu'ils encourent à propos des actes de leur administration.

En France, un fonctionnaire est sacré. Quand il agit comme fonctionnaire, il ne doit compte de sa conduite qu'à ses supérieurs hiérarchiques, non au public considéré comme son inférieur. S'il outre-passe ses pouvoirs et lèse un droit, c'est un tribunal administratif qui en juge; le particulier lésé a donc peu de chances d'obtenir réparation et il lui faut , pour les conserver, se soumettre à de nombreuses et coûteuses formalités; en plus, il n'obtiendra rien si le fonctionnaire peut prouver qu'il a agi dans la limite des droits que lui conférait sa fonction, quand bien même l'exercice de ces droits aurait causé un dommage reconnu : c'est ce qu'on appelle la garantie administrative. En Amérique, rien de tout cela : dans le fonctionnaire, on voit d'abord l'homme, et si cet homme

cause un dommage quelconque, il le paie comme tout le monde; comme fonctionnaire, il est plus souvent exposé qu'un simple citoyen à froisser les intérêts privés, voilà tout son privilège.

De cette manière, la tyrannie administrative est rendue très difficile; on laisse un politicien tripoter dans les caisses publiques, mais si un officier de police vous fait arrêter sans motif suffisant, on l'attaque en justice comme le premier pick-pocket venu. La vie privée est bien défendue, en somme, contre l'envahissement de la vie publique, et c'est une des raisons qui permettent à l'Amérique de progresser toujours, malgré la corruption de ses politiciens.

Une autre raison, c'est que la sphère d'action des pouvoirs publics est non seulement délimitée avec soin, mais encore très restreinte; le particulier délègue à son township et à son comté le moins possible de ses droits politiques; le township et le comté font de même vis-à-vis de l'État. L'État fait de même vis-à-vis du gouvernement fédéral. Dans cette société, le particulier occupe le faîte, les pouvoirs s'abaissent à mesure qu'ils s'éloignent de lui. C'est précisément le contraire de ce qui se passe chez nous.

Je ne veux pas affliger mes lecteurs d'un cours de droit administratif américain. Le sujet a souvent été traité et épluché par nombre d'auteurs; il est donc connu et, de plus, nous sommes portés à en exagérer l'importance outre mesure.

On ne peut pas vivre en Amérique sans être frappé du peu de place qu'y occupe l'action publique. Certains services d'utilité générale sont absolument inexistants. Par exemple, on laisse déboiser les flancs des Monts Alleghanys sans opposer aucun obstacle à la fantaisie des particuliers, et de fréquentes inondations causent dans les plaines environnantes de graves désastres. En revanche, quelque entreprise qu'on veuille faire , il est rare que l'on trouve le gouvernement sur son chemin, encore plus rare qu'on l'appelle à son aide. Imaginez par la pensée la suppression de tout pouvoir public aux États-Unis, une foule d'institutions continueraient leur marche sans s'en apercevoir, parce qu'elles sont réellement indépendantes. Ce serait donc donner une fausse idée de la vie américaine que de faire figurer, dans un ouvrage ayant pour but de la décrire, de longues considérations sur l'organisation politique.

De même, il y a peu d'intérêt à connaître dans le détail les formes administratives employées aux États- Unis, parce que le trait dominant de la constitution est d'attacher peu d'importance aux formes.

Au lieu d'étudier un rouage gouvernemental dans les textes législatifs, il vaut mieux, par conséquent, se borner à en observer la physionomie matérielle. Nous aurons ainsi une impression vivante et nous saisirons mieux le caractère restreint des pouvoirs publics américains.

Il existe d'ailleurs une circonstance qui facilite singulièrement cette observation, c'est que l'Amérique

possède une ville consacrée tout entière à la vie politique. Allez à Washington, vous n'y trouverez ni industrie, ni commerce, sauf l'industrie et le commerce de détail que nécessite la présence de familles riches. Ce n'est pas , comme Paris , une capitale à la fois politique, commerciale, financière, artistique, littéraire : c'est simplement une capitale politique.

De là, le cachet artificiel et officiel qui frappe dés qu'on y arrive. Gela rappelle Versailles par certains côtés : des avenues démesurément larges , bordées de maisons généralement peu élevées, qui les font paraître plus larges encore ; une circulation rare qui donne l'idée de la solitude, quand on vient de New- York ou de Philadelphie; une profusion de statues à la mémoire de généraux et d'hommes d'État américains; enfin le Capitole , centre mathématique de la ville, et la dominant du haut de la colline sur laquelle il dresse sa haute coupole entre deux grandes ailes de marbre blanc.

C'est à peu près le seul monument imposant. Les autres bâtiments officiels paraissent mesquins à des yeux européens , habitués au déploiement de pompe dont s'entoure le pouvoir chez nous. La Maison-Blanche, demeure du Président des États-Unis, a les proportions d'une grande villa; c'est la résidence d'un riche bourgeois, beaucoup plus qu'un palais. L'aspect extérieur en est agréable, surtout du côté du Potomac, grâce au grand square public qui s'étend devant elle; à l'intérieur, rien d'extraordinaire, sinon le mauvais goût qui règne dans la décoration de certaines

pièces. Le salon bleu {blue room), où a été marié M. Cleveland, lors de sa première présidence, se fait remarquer tout particulièrement par l'odieux éclat de ses dorures; un autre salon vert n'est guère moins laid; il faut se mettre à la fenêtre pour reposer ses yeux sur les pelouses fleuries du jardin.

Je suis accompagné et guidé dans ma visite à la Maison-Blanche par un membre de la Chambre des Représentants, qui m'offre d'aller saluer le président Harrison. Par un escalier étroit, nous montons des appartements du rez-de-chaussée à son cabinet, une pièce sans apparat entourée de bibliothèques; le Président cause avec nous quelques minutes, plus que ne le ferait un homme d'affaires occupé, s'enquiert du but de mon voyage aux États-Unis avec l'air d'un homme dont c'est le métier de demander ces choseslà aux gens qu'on lui amène; nous lui serrons la main et nous voilà repartis. Ce n'est pas compliqué, comme on voit, d'aborder le chef de l'État.

De la Maison-Blanche, nous nous rendons aux différents ministères; leurs proportions sont modestes en comparaison des nôtres, et cependant j'ai là sous les yeux tout l'appareil de centralisation administrative d'un immense pays , deux fois plus peuplé que la France et trente ou quarante fois plus étendu. A New-York, à Philadelphie, à Chicago, certains business buildings sont aussi grands que les ministères. Tous n'ont pas d'ailleurs de bâtiments séparés : l'intérieur, la guerre et la marine sont réunis dans une large construction, placée à l'ouest de la Maison-Blan-

che et faisant le pendant du Treasury Department, ou ministère des finances. Le ministère de l'agriculture est isolé au milieu de jardins d'essai; il se contente de faire des statistiques et des expériences d'acclimatation : c'est à proprement parler, un bureau d'informations; de même Y Office of Education, simplement chargé de rassembler des documents sur la question de l'instruction publique, que chaque Etat organise à sa manière. Voilà cependant deux énormes bâtiments officiels se faisant face : ce sont le Post-Office et le Patent-Office, l'Hôtel des Postes et celui des Patentes. On comprend que la poste soit une grosse administration dans un pays aussi vaste que les États-Unis et, quant au Patent-Office, c'est simplement un dépôt de brevets d'invention; ses larges proportions indiquent donc non pas la puissance du gouvernement, mais la puissance de l'initiative privée, de l'esprit chercheur des Américains. Tous les quinze jours en moyenne, le Patent-Office publie un assez gros volume de texte serré, à deux colonnes, décrivant les inventions brevetées; dans la même année, on a inscrit une fois vingt-trois brevets différents pour des perfectionnements de sièges.

Les ministres, comme le Président, sont facilement accessibles. Guidé par mon ami le dépuLé^ j'en vois quatre dans la même matinée ; il est vrai que je n'ai rien à leur demander, ce qui explique leur empresse- ment à me recevoir. Partout d'ailleurs l'absence de i formalisme éclate. J'assiste à une séance du Sénat. La t salle carrée où se réunissent les quatre-vingts séna-

leurs de l'Union ressemble à peu près à nos amphithéâtres de facultés; le président occupe une chaire peu élevée, chacun parle de sa place; peu de mise en scène. Au lieu des huissiers à chaîne que l'on voit chez nous, de petits garçons de dix à quatorze ans environ vont porter les lettres, dépêches et billets que leur remettent les sénateurs. Quand un législateur a besoin de leurs services, il claque des doigts; aussitôt l'un d'eux court comme un jeune lapin au milieu de la salle, pour répondre à son appel , sans aucun respect pour la majesté de la Chambre haute. Pendant ce temps-là, ses camarades inoccupés s'asseyent sur les marches de l'estrade présidentielle, y jouent, s'y roulent.

Les tribunes publiques sont à peu près vides, soit au Sénat soit à la House of Représentatives ; mettez de côté les deux ou trois questions qui passionnent l'opinion parce qu'elles touchent à de graves intérêts, questions douanières ou monétaires en général, on ne s'intéresse guère en Amérique à ce qui se passe ici en temps normal; la vie de la nation n'est pas concentrée ici. Aussi les journaux de New-York ou de Chicago ne s'avisent-ils pas de reproduire les discussions des Chambres fédérales. Le citoyen de ces villes est bien plus préoccupé, — quand ses affaires lui en laissent le temps, — de l'administration locale que de l'administration fédérale ; elle l'atteint bien plus. C'est à la municipalité surtout qu'il paie des taxes; c'est là surtout qu'il a besoin de surveiller ses mandataires. Au moment des élections du congrès et des élections présidentielles, on voit, il est vrai, régner dans le pays

une émotion considérable, mais cela s'explique aisément, d'abord par la passion qu'apportent dans la lutte les politiciens , pour lesquels le succès ou la défaite est une question de subsistance, ensuite parle grand intérêt des deux ou trois points sur lesquels diffèrent les platforms des républicains et celles des démocrates.

J'ai assisté en 1896 à l'élection qui a porté M. Mac- Kinley à la Présidence des États-Unis ; au témoignage de mes amis américains elle compte parmi les plus disputées. Derrière le paravent du « Free Silver », de la frappe libre de l'argent, certains partisans de Bryan faisaient campagne en effet contre les institutions américaines en faveur du socialisme et de l'anarchisme, et leurs attaques avaient déterminé une puissante réaction des hommes d'ordre. Nous avons vu comment beaucoup d'entre eux avaient sacrifié leurs préférences de parti à un sentiment supérieur de patriotisme. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que la lutte fût très chaude. Presque chaque jour, pendant les deux mois qui précédèrent le scrutin, Une ou plusieurs manifestations se produisaient dans les différentes villes où je me trouvais , manifestations bruyantes, accompagnées de tambours et d'instruments de cuivre, mais régulières et ordonnées comme une promenade militaire. Au surplus, 'elles étaient organisées d'avance, à frais d'argent le plus souvent, et portaient la trace d'une préparation laborieuse. Par exemple, cent individus vêtus d'une sorte d'uniforme de toile blanche qui donnait à leur groupe l'aspect

d'une société de gymnastique, parcouraient les rues, musique en tête, portant des transparents avec des devises, des professions de foi laconiques : « Sound inoney, Grand old Party » pour les Républicains, « Free Silver, 1 6 to /, » (Rapport de l'or à l'argent pour les Rryanistes). Un soir, dans une petite ville de Pensylvanie, c'étaient des jeunes gens, au nombre d'une trentaine qui, précédés de l'inévitable musique, se rendaient en cortège sous les fenêtres du journal local adverse, portant chacun sur l'épaule avec le plus grand sérieux du monde , un immense balai destiné à montrer comment ils balaieraient leurs ennemis. Peu de spontanéité dans ces manifestations ; elles n'éclatent pas inopinément par le choc des circonstances, elles sont dirigées et disciplinées. Chaque parti a soin qu'il y en ait à intervalles suffisamment rapprochés dans les différents centres et subvient aux frais qu'elles occasionnent. « Nous avons dépensé beaucoup d'argent pour les musiques », me disait ingénument au lendemain de l'élection un partisan important de Mac- Kinley,

Toutefois l'effort le pliis vigoureux se fait par la parole et par la plume. Meetings de toutes sortes avec conférencier plus ou moins illustre , dans les grandes salles de réunions ou en plein air. Des hommes d'un mérite sérieux font des tournées, répétant le même discours quinze jours de suite dans quinze localités diverses et reçoivent le prix de leur éloquence. Quand aux chefs de parti , aux bosses , ils sont tenus à plus de variété , chacune de leurs harangues étant reproduite

d'un bout des États-Unis à l'autre et indiquant l'orientation qu'ils donnent au mouvement. Toutefois, les électeurs veulent plus encore; autant que possible, il faut leur montrer et leur faire entendre le candidat lui-même; maintes fois, Bryan a été secoué dans la couchette de son Pullman-car par un ami obligeant lui annonçant qu'un groupe de citoyens, ayant appris qu'il passerait à six heures du matin à la petite gare de N. le priait de leur adresser quelques mots pendant les cinq minutes d'arrêt du train. Et l'infortuné , s'enveloppant dans un manteau, paraissait sur la plateforme et répétait devant ce public matinal quelques lambeaux de son speech de la veille.

Tant de bruit, tant de manifestions, tant de paroles ne vont pas sans une grande excitation de part et d'autre. « Vous pourriez croire que nous sommes à la veille d'une révolution violente, me disait un Américain de marque quelques jours avant les élections ; mais n'en croyez rien; lorsque le résultat aura été proclamé, ceux-là mêmes qui seront vaincus se soumettront sans hésitation ni retard au verdict populaire , reconnaissant qu'ils ont perdu la partie , mais désirant être beaux joueurs. Il y a dans notre peuple un sens de la loi et une habitude de « fair play » (mot à mot : de beau jeu) qui nous évitent le désordre. »

En effet, au lendemain de la lutte, il se produisit un soudain apaisement. Le soir môme du scrutin, dès que les dépêches reçues firent prévoir d'une manière à peu prés assurée le triomphe de Mac-Kinley, son adversaire Bryan s'empressa de lui télégraphier ses

félicitations. Il paraît d'ailleurs que c'est l'usage en pareil cas et cet usage est honorable. Sans doute, le nouveau Président reçoit à ce moment quelques compliments plus sincères que ceux de son compétiteur, mais, d'autre part, celui-ci, en les adressant, donne une sorte de ratification au vote. Il reconnaît implicitement que la lutte a été loyale; il s'interdit toutes attaques contre les opérations électorales; enfin, il les interdit aussi à son parti, de sorte que la plus haute magistrature du pays se trouve immédiatement hors de conteste.

L'ensemble de la population accepte d'ailleurs sans arrière-pensée le résultat du vote. Le soir même du scrutin, j'avais voulu me rendre compte de la physionomie de la rue. Une certaine excitation régnait surtout aux alentours des bureaux des journaux près desquels une grande foule se trouvait réunie pour connaître les dépêches. Au théâtre, à chaque entr"acte, le rideau de la scène transformé en toile à projections lumineuses reproduisait les résultats connus; chacun d'eux était accueilli par une salve d'applaudissements, de sifflets — on sait qu'aux États-Unis le sifflet est la marque de l'enthousiasme débordant — de cris de triomphe, auxquels se mêlaient à peine quelques murmures. Nulle part aucun désordre, aucune récrimination violente, mais un sentiment général que le temps de l'effort utile étant passé, il n'y avait plus lieu de se donner de la peine. Celte attitude générale des électeurs prouve un degré d'éducation politique assez rare. Ce ne sont pas des enfants qui pleurent et crient

bruyamment parce qu'ils ont perdu leur partie ; ce ne sont pas des malotrus qui abandonnent l'enjeu de mauvaise grâce ; ce ne sont pas non plus des révolutionnaires qui refusent de s'incliner devant la sentence d'un arbitre accepté ; ce sont des hommes qui reconnaissent leur défaite avec loyauté. Au milieu des constatations fâcheuses que nous avons eu l'occasion de faire en ce qui concerne la politique américaine , il y a là un symptôme important desprit public, et une garantie sérieuse contre les révolutions violentes et les coups de main. C'est grâce à cet esprit public, grâce à ce sens général de soumission à la loi que les États- Unis ont pu maintenir l'ordre sur leur immense territoire avec une armée extrêmement peu nombreuse. Nos gouvernements européens ne se croiraient pas en sûreté à l'intérieur, — et ils auraient raison, — s'ils ne sentaient pas derrière eux cette immense force publique qui , du général au soldat et au gendarme , est prête, à faire respecter leurs décisions.

D'autre part, le citoyen, qui désire par-dessus tout 1 être libre de ses mouvements , verrait avec inquiétude 1 le Pouvoir central disposer d'un grand appareil mili- [ I taire, il craindrait de rencontrer là un instrument de i)

tyrannie dangereux entre les mains de politiciens sans scrupules , une menace pour la liberté.

Mais, telle qu'elle a existé jusqu'ici, l'armée fédérale ne peut être ni un soutien bien ferme pour le Gouvernement, ni un objet de crainte pour l'électeur américain; avant les affaires de Cuba elle se composait de vingt-cinq mille hommes et s'employait presque en-

tièrement sur les réserves » indiennes, tantôt pour les protéger contre l'envahissement illégal des colons, comme nous l'avons vu à propos de l'ouverture de l'Oklahoma, tantôt pour réprimer les révoltes de Peaux- Rouges. En 1890, le ministre de la guerre me montre dans son cabinet une grande carte indiquant la distribution des forces fédérales sur le territoire des États : pas un seul escadron de cavalerie dans l'Est, tout le long de la côte de l'Atlantique ; de loin en loin seulement, quelques poignées de fantassins. Le recrutement s'opère par enrôlements volontaires, bien entendu. Quand il y a des vides à combler, on le fait savoir au public par voie d'affiches, on advertise, comme toute personne offrant un emploi , témoin cette affiche que je rencontre à la poste de Cincinnati :

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