LE GOUT DES ARTS. 2S
critique au poids et à la mesure, de la critique d'épicier : le modèle pèse tant, les musiciens sont tant; jugez maintenant du tableau et de l'orchestre.
Un critérium plus sûr encore pour l'Américain ordinaire, c'est le prix de l'œuvre d'art. La plupart ne voient pas au delà. Un richard, venu à Paris, commande son portrait à un de nos peintres les plus connus. L'œuvre terminée, le peintre reçoit de son modèle un chèque de 50.000 francs. « Pardon, dit-il, je ne prends que 25.000 francs. — Vous m'obligerez, lui répond l'Américain, en acceptant 50.000 francs, parce que je ne voudrais pas faire un mensonge, et si je reviens chez moi avec un tableau payé 5.000 dollars, mes amis se moqueront de moi. »
Avec cette vue, l'œuvre d'art tourne bien vite à la réclame ; c'est pourquoi on trouve aux États-Unis des tableaux de grand prix dans un saloon ou bar (cabaret), avec mention de la somme qu'ils ont coûtée. Les gracieuses Nymphes de Bouguereau ont été ainsi exposées, à New- York, dans le bar du Hofjfman House, et les Yankees les contemplaient silencieusement en savourant leur cocktail. Un véritable artiste aurait mieux aimé les voir ailleurs que dans l'atmosphère du bar, empestée de tabac et d'alcool, mais la masse des Américains n'éprouvait pas ce sentiment et pensait qu'il était beau de pouvoir payer 75.000 francs deux mètres carrés de toile peinte : c'était précisément l'effet que cherchait le propriétaire du bar.
Mn. résumé, les Beaux-Arts sont généralement peu compris aux États-Unis, et le goût de la peinture, qui
s'y manifeste depuis quelques années, revêt encore un peu le caractère d'un luxe coûteux. Cela n'a rien d'étonnant pour qui connaît la vie surmenée du Yankee. Absorbé par de constantes préoccupations d'ordre matériel, il n'a pas eu jusqu'ici cet esprit libre et dégagé de soucis qui est nécessaire à la recherche du beau. Les loisirs lui ont fait défaut, et son éducation première ne l'a pas préparé aux délicatesses et aux raffinements de l'art; mais les efforts accomplis dans toutes sortes de directions pour le développement artistique témoignent d'une aspiration générale qui nous réserve peut-être des surprises.