‹ La vie américaineChapitre 5 sur 52 · IL N'Y A PAS DE SOT MÉTIER · texte numérisé non relu

IL N'Y A PAS DE SOT MÉTIER

de Chicago, dont il avait jadis connu la famille, et lui raconte que la maison de commerce dans laquelle il était employé vient de sombrer il y a un mois , qu'il est sans ressources et serait reconnaissant à qui voudrait bien lui procurer du travail. « Mon mari va rentrer, lui dit M™^ B..., et il s'occupera de vous chercher une situation. En attendant, considérez-vous ici comme chez vous et ne craignez pas de recourir à nous. Vous me comprenez mal, Madame, je ne possède rien au monde et ne puis accepter des avances que je ne suis pas sûr de rembourser; si vous désirez m'obliger, donnez-moi du travail , faites-moi cultiver votre jardin, battre vos tapis : je suis prêt à faire tout ce que des mains humaines peuvent faire, mais je veux gagner mon pain. » Il fallut que M'"® B..., de qui je tiens ce récit, l'adressât à une de ses voisines qui réparait sa maison, et le soir même elle trouvait le gentleman qui était venu la solliciter, couché sur le dos et peignant le dessous dun balcon de bois; au bout de quelque temps , il parvint à rentrer dans une situation plus appropriée à ses aptitudes, mais jamais il n'avait eu recours à l'obligeance de ses amis, autrement que pour obtenir du travail. C'était là son point d'honneur, et vraiment il ne manque pas de gens qui le placent plus mal.

On le voit, léducation américaine a pour but de développer autant que possible chez les jeunes gens ce sentiment de dignité personnelle et d'indépendance qui se manifeste par tant de traits. Je sais bien qu'à New- York , à Boston , à Saint-Louis , à Baltimore , à Chi-

cago même , il tend à se former depuis quelques années une classe de jeunes oisifs, disposés à jouir des écus amassés pour leur père , mais la défaveur qu'ils rencontrent, les satires qu'on ne leur épargne guère affirment suffisamment leur caractère exceptionnel; en tous cas, si on veut comprendre pourquoi l'Amérique marche, ce n'est pas auprès d'eux qu'il faut chercher la raison de ses progrès : eux, ce sont des Américains destinés à disparaître, à venir en Europe flâner dans les capitales et les villes d'eaux; leur pays n'offre pas assez de distractions pour des hommes de loisirs.

Le souffle d'indépendance qui pousse en avant la société américaine tout entière fait sentir son effet sur le sexe faible lui-même, et c'est peut-être là un des côtés les plus originaux de l'éducation de la jeunesse. Si les petits garçons élevés de l'autre côté de l'Atlantique nous paraissent étonnants, à nous autres Européens , les petites filles nous réservent des surprises plus grandes encore. Il doit en être ainsi d'ailleurs, car on sent combien une femme française , par exemple, se trouverait dépaysée et mal à l'aise dans le milieu que nous décrivons.

Au premier abord, l'impression ressentie par un étranger est qu'il n'y a pas de sexe aux États-Unis. Garçons et filles vont à l'école côte à côte, s'asseyent sur les mêmes bancs, écoutent les mêmes leçons, se promènent seuls dans les rues. Voilà pour la première

jeunesse. A vingt ans vous trouvez la jeune fille dans les manufactures, dans le hall des grands hôtels où elle sert de secrétaire, grâce à la sténographie et à la machine à écrire, au premier venu des voyageurs; dans l'école primaire où elle enseigne, dans les amphithéâtres où elle apprend la médecine , dans la rue où elle prêche , dans les sociétés d'utilité publique où elle s'agite, parfois même, dans les salles de vote, à la lête des municipalités , etc.

Comment donc est élevé cet être bizarre et complexe? Pour quel but, pour quels devoirs le formet-on? Il faut un moment de réflexion pour s'en rendre compte.

Peut-être les Américains ne le savent -ils pas bien eux-mêmes, car je rencontre, en lisant un journal, l'annonce d'un concours assez curieux : 20 dollars de récompense pour qui répondra le mieux à cette question : « Que faire de nos filles? Wfiat shall ive do ivith our girls? » Les concurrents se divisent à peu près en deux camps : les uns veulent qu'on élève les filles de manière à ce qu'elles se tirent d'affaire elles-mêmes ; l'un d'eux cite à ce propos un mot de M™^ de Staël que je ne connaissais pas, et qui me paraît bien américain pour être d'elle : « Ce n'est pas de mes écrits que je suis fière, lui fait-il dire, je suis fière d'avoir à ma disposition dix façons différentes de gagner ma vie » ; les autres insistent davantage sur les vertus domestiques, les devoirs du ménage, la cuisine, la lessive et le reste.

Ces deux courants se retrouvent bien marqués dans

la société ; ils correspondent d'ailleurs aux deux situations différentes que peut y occuper une femme : si elle reste fille, il lui faut lutter pour la vie comme les hommes avec lesquels elle se trouvera en concurrence, et la meilleure éducation qui convienne à une future spinster est une éducation virile, pratique, une éducation de lutteur. Au contraire, si elle a un mari, le problème du pain quotidien retombe tout entier à la charge de celui-ci; son rôle à elle, ce sera de soigner ses enfants, de les élever, de diriger sa maison.

Mais on ne connaît pas d'avance le sort réservé à une petite fille de dix ans; devant cette incertitude, quel parti prendre?

Les Américains agissent la plupart du temps comme si leurs filles ne devaient jamais tomber en puissance de mari ; ils les élèvent comme des garçons, leur laissant la plus grande indépendance d'allures; dans le doute où ils sont sur leur avenir, ils préfèrent leur assurer les moyens de parcourir seules le chemin de la vie. Si un compagnon s'offre pour leur donner le bras et faire route avec elles, ce sera fort bien, mais il faut prévoir le pire pour éviter les surprises désagréables.

Il semble donc qu'il y ait égalité de situation entre les petites filles et les petits garçons, mais légalité dont je parle a pour correctif une inégalité profonde, que les mœurs révèlent et que la loi vient encore accuser.

Pour que la jeune fille puisse jouir, dans la société américaine , de sa complète liberté , il faut en effet que les mœurs lui assurent une protection équivalente

à celle que la surveillance assidue des familles organise chez nous. « Vous pouvez envoyer votre fllle du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest des États-Unis, me disait un vieux monsieur français, sans redouter pour elle aucun désagrément ni aucune aventure; cela tient, voyez-vous , à ce que dans l'Ouest il y a peu de femmes, il y en avait surtout fort peu au début, et les Américains les honorent comme des divinités. » Cette raison du vieux monsieur, que j'ai souvent entendu donner depuis lors, m'a toujours beaucoup diverti. Voyez-vous une jeune personne perdue au milieu de deux cents Français? pensez- vous qu'on l'honorerait comme une divinité? Comme certaine divinité païenne, oui, peut-être. Évidemment, ce n'est pas le petit nombre des femmes qui leur vaut le respect de la population.

Ce respect a sa source dans la constitution même de la société et, pour s'en rendre compte, il suffit de se reporter à ses origines.

Quelque mélangée que soit la provenance des citoyens de 1 Union, nous avons constaté à plusieurs reprises que les émigrants du nord de l'Europe tiennent le premier rang dans la société américaine; ce sont eux qui ont fondé jadis les colonies mères de la Nouvelle-Angleterre, de la Pensylvanie, et on les retrouve encore aujourd'hui dans l'Ouest, venus direcment de la plaine saxonne, des Iles-Britanniques, de la Scandinavie.

Or nous savons, par l'exemple de l'Angleterre, que les jeunes filles de ces races, protégées par une haute

barrière morale et légale, jouissent d'une liberté d'allures qui nous paraît étrange et qui , dans l'état actuel de nos mœurs , produirait chez nous de graves inconvénients.

Les Américains sont donc disposés par leurs origines à ce genre d'éducation , mais les circonstances au milieu desquelles ils vivent l'accentuent encore ; chez eux, en effet, les jeunes filles s'établissent très souvent au loin, dans des situations offrant de gros risques, sur un ranche perdu de l'Ouest, dans une ville naissante ; on ne saurait trop les préparer à cette vie mouvementée et incertaine. C'est pourquoi les pères leur laissent plus de liberté qu'en Angleterre et élèvent autour d'elles une barrière morale plus haute.

Aussi voit-on les jeunes gens des deux sexes vivre sur le pied de la camaraderie, sans que pour cela les mœurs en souffrent. Je sais que cette opinion n'est pas admise partout et que certains auteurs français considèrent notamment l'école publique mixte comme une source de graves désordres; cependant les personnes que j'ai interrogées à ce sujet ont été unanimes à témoigner du contraire. Un prêtre catholique, ^é fixé en Amérique depuis de longues années, me dit à ce sujet : « Je demeure tout près d'une high school où des garçons et des filles de dix-huit ans se trouvent ensemble; bien souvent je les vois passer sous mes fenêtres au sortir de la classe, et je puis vous affirmer que jamais je n'ai surpris ni une allure ni un propos kl inconvenants. » Cependant il s'agissait là d'un milieu de grande ville.

Au surplus, interrogez les mères, elles vous diront que leurs filles sortent dans la rue à toute heure du jour et de la nuit, soit seules soit avec des amis, et personne ne s'en étonne. Si vous avez été présenté dans une maison, vous pouvez demander à une jeune personne de vingt ans de venir au théâtre avec vous ; si cette jeune personne a l'appétit ouvert à onze heures du soir, vous pouvez l'amener souper dans un restaurant et la reconduire à sa porte, c'est parfaitement admis; on compte sur votre réserve et voire bonne éducation; à défaut de cette réserve, on compte sur les tribunaux pour vous faire rentrer dans le devoir, et les tribunaux ne sont pas tendres. Dernièrement un hûtelier de Pittsburgh, ayant embrassé par surprise une jolie Irlandaise, a dû lui verser 1.000 dollars de dommagesintérêts; dans la même ville, un autre monsieur, ayant déposé également un baiser sur la peau ridée d'une vieille femme de soixante ans, s'est vu condamné à 2.000 dollars; sans doute la peine est proportionnée aux moyens financiers du délinquant, plutôt qu'aux charmes offerts par le corps du délit. Il faut des châtiments de ce genre pour rappeler au sentiment des convenances et au respect de la femme ceux qui seraient tentés d'y manquer, mais les sociétés où régnent ce sentiment et ce respect sont les seules qui établissent de pareils châtiments. Là, comme partout, l'esprit public soutient la législation.

Des écoles mixtes honnêtes ne me paraissent donc pas plus surprenantes en Amérique que des rues honnêtes, des soupers honnêtes et, d'une manière gêné-

raie, des rapports honnêtes entre jeunes gens et jeunes filles abandonnés à eux-mêmes.

En France, nous ne connaissons guère les mœurs de la jeunesse américaine que par les échantillons que nous en donnent, à Paris, des jeunes filles évaporées qui mélangent agréablement les habitudes d'indépendance de leur pays avec les habitudes de dissipation du nôtre. J'abandonne volontiers ce genre d'Américaines à toutes les foudres des moralistes, mais à condition qu'ils ne jugent pas l'Amérique sur ces quelques exemples. Nous avons bien besoin, n'est-il pas vrai, nous autres Français, qu'on ne s'en tienne pas, pour nous apprécier, à observer ceux de nos compatriotes que l'on rencontre à l'étranger? notre amourpropre national souffrirait avec raison de ce procédé très incomplet d'enquête. Toutes les fois d'ailleurs que l'on veut étudier réellement un peuple, on va le voir chez lui, dans son cadre, dans sa vie quotidienne, on ne se contente pas d'en examiner quelques individualités choisies au hasard d'un séjour aux bains de mer. Au témoignage des Parisiens frottés à la colonie américaine des Champs-Elysées, il faut donc préférer le témoignage de ceux qui ont visité l'Amérique, qui y ont vécu.

Or, pour tous ceux-là, l'honnêteté générale des mœurs américaines est chose incontestable; au surplus, la liberté des jeunes filles américaines serait désastreuse chez nous, par exemple; tout le monde le sent, tout le monde s'en rend compte; il faut donc qu'aux États- Unis les mœurs soient meilleures, sans quoi le régime i croulerait sous les abus.

Tel qu'il existe, ce régime produit deux avantages caractéristiques : il donne aux filles non mariées une situation acceptable; il permet aux futures mères de famille d'acquérir de l'expérience et de choisir leur mari en connaissance de cause. Le mariage n'apparaît pas comme une délivrance de la sujétion de la famille, mais comme un acte grave dont on connaît ,les conséquences et les charges. Aussi rien ne ressemble-t-il aussi peu aux mariages français que les mariages américains. Nous allons le voir.

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