I. — LES HERITIERES
Écartons d'abord de notre chemin un élément dont l'importance se grossit outre mesure aux yeux d'un Européen et qui risquerait de fausser notre observation, je veux parler des héritières américaines.
Nous les connaissons en France. Un nombre toujours grossissant de jeunes gens de bonne maison va, depuis quelques années, offrir sur le marché de New- York des titres et des blasons qui n'ont pas leur placement sur le marché matrimonial de Paris. Avec quelques bonnes indications, ils trouvent assez facilement preneur, car il y a une grande demande de distinctions nobiliaires dans un certain milieu américain. Les lords anglais, les princes et les barons allemands, ne dédaignent pas non plus les gros sacs de dollars que leur tendent les Américaines, et il se fait
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un courant notable de transactions de ce genre, à Boston, New-York et Philadelphie.
Rien ne met en verve les journaux satiriques américains comme ces mariages internationaux; l'un publie les Lamentations de L'héritière américaine soupirant après une couronne ducale et brûlant d'échapper à son milieu d'origine: l'autre représente des jeunes filles nageant éperdûment dans un océan de dollars, tandis qu'un gentilhomme loqueteux lance au milieu d'elles son hameçon et l^es amorce avec son titre. Voici maintenant un projet de vitrail pour une église fashionable : un jeune Anglais^ vêtu d'un veston à carreaux, reçoit les supplications d'un groupe de jeunes Américaines; à travers son monocle, il les considère d'un air suffisant et moitié indifférent auquel on reconnaît la race; ses adoratrices expriment au contraire par leurs poses une ardeur sincère; le tout est traité dans un sentiment pseudo-archaïque qui ajoute au burlesque. Une autre fois, on représente l'entrevue officielle du futur beau-père et du futur gendre; le premier fait la question ordinaire en pareil cas : « Monsieur, êtes- vous en état de faire vivre ma fille? » A quoi le second répond d'un air embarrassé : « Mais sans doute. Monsieur, si vous voulez bien me faire vivre. » Enfin, comme conclusion, comme scène finale, on introduit le lecteur dans une mansarde d'aspect misérable où un monsieur en manches de chemise, une bouteille vide à côté de lui , mais couvert de décorations éclatantes, donne le fouet à l'héritier de son nom; sur un poêle placé au centre de la pièce,
la princesse ou la comtesse, sa femme, prépare le repas ; tout cela sent horriblement la misère , et les gros sacs de dollars apportés en dot sont vides maintenant.
Telle est la cruelle leçon de choses que les journalistes américains mettent sous les yeux de leurs jeunes compatriotes. Elle est un peu forcée pour les convaincre et ne les corrige pas. Comment les corrigeraitelle d'ailleurs? On n'a jamais vu la satire profiter ù ceux qui en sont l'objet; elle dénonce leurs travers au public, fournit aux littérateurs l'occasion de placer des mots spirituels et à ceux qui les lisent l'occasion de passer un moment agréable, mais son rôle ne va guère au delà. Quand elle s'attaque à un fait courant, — et c'est seulement alors qu'elle peut être amusante , — ce fait a des causes trop puissantes pour qu'on en triomphe avec de l'esprit.
C'est précisément le cas ici. Les Américaines sur lesquelles sévit la manie nobiliaire ne sont pas ces femmes de l'Ouest que nous avons vues courir à cheval sur un ranche, mais des jeunes filles élevées dans les grandes villes de l'Est, et, tout particulièrement à New- York, sous l'influence d'un milieu essentiellement cosmopolite. Souvent aussi, elles ont longtemps vécu à l'étranger, à Paris, à Londres, à Rome, à Nice ou à Biarritz. Elles ont connu des hommes de loisirs, aimables, élégants, sachant passer une journée entière en leur compagnie, leur procurant mille distractions variées, habiles à organiser une excursion dans les Pyrénées, à combiner le menu d'un pique-nique, à répé-
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ter une comédie de salon; elles se rendent compte que toute une classe de gens s'étudie chez nous à faire de la vie une suite ininterrompue de plaisirs, que cet art est le produit d'une longue série d'efforts^ que leurs frères ou leurs amis d'Amérique ne sauraient arriver du premier coup à sa pleine possession, comme le font de jeunes seigneurs héritiers de plusieurs générations d'oisifs ; elles sont séduites par notre existence facile et achètent volontiers à qui peut le leur vendre le droit de la mener.
Toutefois la chose n'est possible que si elles peuvent offrir, comme prix du marché, une somme ronde et liquide; inutile de se présenter sans un sac garni. Or les pères américains n'ont pas l'habitude de doter leurs filles et coupent ainsi dans sa racine le commerce d'exportation dont nous parlons.
Seuls, quelques Américains soumis à des influences européennes attachent à la vie mondaine du vieux continent un mérite suffisant pour vouloir le procurer à leurs filles, mais ce sont là évidemment de faux Américains, des Américains prêts à rougir de leurs compatriotes, dégoûtés des labeurs auxquels ils sont condamnés et tout disposés à saisir la première occasion favorable pour aller prendre leur retraite de l'autre côté de l'Atlantique. Ceux-ci sont bien aises, au contraire , d'avoir leur entrée dans le monde par l'intermédiaire de leurs filles; ils ont vu, pendant leurs séjours en Europe, que ce monde ne s'ouvre pas libéralement au premier venu, qu'il faut en quelque manière, payer à la porte pour avoir le droit d'y
pénétrer ; c'est ce qui les décide à s'offrir un gendre. En résumé, ce luxe est peu américain; l'Amérique ne se recrute pas, elle se vide, par ces sortes de mariages; si nous voulons étudier la vie américaine, ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut regarder, mais du côté des filles sans dot.