II. — LES FILLES SANS DOT
Elles forment l'immense majorité, tous les pères de famille qui ne travaillent pas en vue de l'exportation n'ayant aucune idée de faire vivre plusieurs générations à la fois; il en est même qui, arrivés à une brillante situation de fortune, laissent leurs filles se débattre avec la gêne la plus étroite, sans imaginer qu'ils puissent leur venir en aide; on me cite, à Chicago, un riche marchand qui dépense environ 350.000 francs par an; sa fille, élevée au milieu du luxe paternel, a épousé un instituteur gagnant un peu moins de 300 francs par mois; le jeune ménage tire le diable par la queue avec l'ardeur que l'on pense, mais les cordons de la bourse paternelle ne se délient pas. Si elle a épousé un instituteur, c'est qu'elle l'a bien voulu, on ne l'y a pas forcée, c'est affaire à elle de vivre avec 300 francs par mois. Il est absolument entendu ici que chacun arrange sa vie comme il l'entend et sous son unique responsabilité.
Aussi les Américaines savent-elles de bonne heure se livrer à la pêche aux maris; pour toutes celles qui ne restent pas filles, c'est la manière classique de se
Les filles sans dot. ss
faire une situation et il leur faut un coup d'œil sûr pour découvrir, au milieu de la foule des jeunes gens qu'elles trouvent sur leur chemin, celui avec lequel il leur sera avantageux de s'associer. Remarquez que l'opération est beaucoup moins simple que chez nous. En France, quand on connaît la dot d'un candidat au mariage, sa carrière, la fortune et l'âge de ses parents, on peut le cataloguer, le classer; en jetant les yeux sur la classe correspondante des jeunes filles, on sait de suite à quelles mains il a le droit d'aspirer. Ici, on ne peut connaître qu'un seul élément, la valeur personnelle du jeune homme; sa dot est nulle, sa carrière pleine d'incertitudes, son patrimoine incertain aussi. L'unique garantie qu'il offre, c'est ce qu'il a fait jusque-là, son habileté plus ou moins grande, son énergie, c'est en somme l'opinion qu'ont de lui les hommes de quarante ans mis à même de le juger.
Au point de vue pratique , comme au point de vue du sentiment, il n'y a donc pour la jeune Américaine qu'une seule façon de se bien marier, c'est d'étudier son fiancé. Les mœurs lui donnent toute liberté à cet égard, à elle d'en profiter.
De son côté, le jeune homme ne peut pas se guider d'après le chiffre de la dot, et, s'il est prudent, il ne se fiera pas à la fortune d'un beau-père américain; d'ailjeurs, il lui faut vivre, en attendant. La première qualité qu'il réclamera de sa femme, ce sera donc qu'elle accepte sans murmure les épreuves possibles, qu'elle l'aide à les supporter. Il faut qu'une épouse américaine soit courageuse. Comment voulez-vous lutter vous-
même si vous êtes lié à une personne qui a l'intention de fuir la lutte?
Ainsi, départ et d'autre, on est amené par un simple calcul d'intérêt à rechercher dans le compagnon de sa vie certaines qualités morales , surtout la vigueur do caractère.
Par suite, ces qualités ont une nouvelle raison de se développer; elles reçoivent de cette circonstance un stimulant actif, et bien des ménages américains en offrent la preuve. Je me rappelle, dans un coin du Dacotah, une jeune femme venue là quatre ans auparavant avec son mari et sa grand'mère; elle avait été élevée à New- York, son mari était originaire de Boston, et pour leurs débuts, ils s'étaient installés dans une ville alors naissante ; les commencements, toujours pénibles en pareil cas au point de vue matériel, ne lui laissaient pas de mauvais souvenirs : « Mon mari faisait bien ses affaires, me disait-elle; ma grand'mère vivait avec moi, une petite frilc nous était née, j'avais un pleasant home »; puis l'associé du mari avait compromis ses affaires, la grand'mère était morte et la jeune femme isolée et gênée n'occupait plus qu'une partie de son élégante maison de bois; cependant aucune amertume ne se mêlait au récit de ses infortunes; elle avait même une façon de les conter particulière, à la fois simple et virile, non pas résignée, mais raisonnée. Son mari avait perdu de l'argent, mais il avait acquis de l'expérience, il avait appris sa leçon ; cela la consolait parfaitement et lui donnait espoir dans l'avenir. Au fond, cette vaillante petite femme se faisait une