LES FILLES SANS DOT
idée fort exacte de la vie , l'acceptant bravement avec ses traverses inévitables ; son éducation l'avait habituée à la considérer sous ce jour et non comme uno boîte capitonnée, construite pour éviter tout risque. Elle avait supporté des épreuves, mais elle n'avait pas connu cette épouvantable déception de la femme française, que des parents réputés prudents ont cherché par tous les calculs possibles à dispenser de la lutte pour la vie, et qu'un revers inattendu oblige à la subir sans préparation. C'est bien la compagne qu'il faut à un Américain.
Mais les beaux sentiments ne suffisent pas et les héroïnes sont parfois de pauvres maîtresses de maison; la femme qui entreprend la lutte pour la vie de concert avec son mari doit donc posséder un ensemble de qualités pratiques moins relevées, et plus utiles dans le train ordinaire de l'existence.
C'est pourquoi l'on voit, dans beaucoup d'établissements d'instruction, les jeunes filles suivre avec assiduité des classes de cuisine, de tenue de maison, où on ne se contente pas de leur donner des notions générales et théoriques ; de leurs mains blanches, elles épluchent les légumes, tournent les sauces et s'initient aux secrets compliqués du blanchissage et du repassage; chez elles, plus tard, elles devront souvent se mettre au ivash tub pour nettoyer leur linge et faire elles-mêmes l'office de repasseuses; il faut donc qu'elles se préparent jeunes à ce genre de devoirs. Plusieurs fois, j'ai remarqué, dans des hôtels où je séjournais, cette phrase affichée bien en vue : No
VIE AMÉKICAINE. — II 3
ironing in ihose rooms (Il est défendu de repasser dans sa chambre). Une pareille recommandation serait inutile en France : les personnes qui peuvent payer un hôtel cher n'ont pas l'habitude de faire leur repassage elles-mêmes; aux États-Unis, il n'en est pas ainsi; les soins du ménage pèsent plus lourdement sur les maîtresses de maison par suite de la rareté des serviteurs. De là sans doute la profusion des publications périodiques ayant trait au good housekeeping bonne tenue de maison) ; on en trouve sur toutes les tables de famille dans l'Ouest.
Aussi les jeunes filles qui veulent s'établir ont-elles bien soin de faire parade de leurs talents domestiques ; en voici un curieux exemple que je dédie aux gourmets. Six jeunes citoyennes de l'Ohio avaient jeté leur dévolu sur six jeunes gens de leur voisinage et s'étaient fait mutuellement les confidences accoutumées en pareil cas entre bonnes amies. Les choses paraissaient en assez bon train, mais il y avait une certaine impatience de la victoire chez ces filles d'Eve et elles résolurent de l'emporter par un coup d'audace en prouvant à l'objet de leurs désirs qu'elles étaient réellement capables de tenir un ménage. Après s'être assuré pour un jour déterminé la libre disposition d'une maison amie, elles lancèrent donc six invitations à un déjeuner qu'elles devaient préparer et servir de leurs propres mains. Au jour dit, les six jeunes gens, exacts à un rendez-vous aussi alléchant, étaient accueillis par six cuisinières accortes, vêtues en soubrettes de comédie, bras nus, le corsage ouvert, la tête