JACQUELINE BAZIRE
La vive et polie bmnette qui accueillait notre tragédien à sa descente du berlingot, dans la cour de la rue de Seine, ne manquait pas de charmes; mais, certes, elle ne pouvait rivaliser avec la beauté sculpturale dont Talma rapportait l’obsession. Le nez de Jacqueline Bazire était petit, c’est à peu près tout ce que nous avons pu savoir d’elle par Talma lui-même, dans une de ses lettres : « Je veux que tu agisses avec moi comme un frère, un ami, un amant, pour qui Ton n’a rien de caché; fais-moi connaître tous tes besoins, je t’ adore, je suis fou de
toi ; adieu, ange, trésor, je te couvre, je t’inonde, je t’abîme de baisers et le petit nez et une bonne partie de tout le reste... »
Cette lettre contemporaine des épîtres enflammées à Pauline en dit long; elle nous montre un amant moins romantique et pas du tout fatal; Talma apprécie tout ensemble son bonnet de coton, sa femme légitime, Jacqueline Bazire, la Princesse Impériale et toutes celles dont la trace est perdue.
Si préoccupé qu’il fût de ses mésaventures sentimentales, l’acteur n’avait pas perdu de vue les critiques parisiennes. De Lyon, il avait adressé au Journal de V Empire cette lettre de protestation :
(( Monsieur,
(( On a répandu dans le monde que, trop sensible à de petites tracasseries et à des critiques peutêtre un peu sévères, je voulais quitter le Théâtre- Français. Je n’examinerai pas ici le motif d’un pareil bruit, mais il est de mon devoir de protester au public qui s’est toujours montré si indulgent pour
moi, et à qui je dois mes faibles talents* qu’il est dans mes principes et dans mon cœur de les lui conserver tant qu’ils auront le plaisir de lui plaire et que jamais des chagrins particuliers ne me rendront ingrat envers lui.
(( Ceux qui ont publié que je voyageais depuis six mois se sont trompés, mon absence n’a été que de quatre mois et j’en ai employé deux à donner à ma santé des soins indispensables. Je les remercie cependant de m’avoir fourni cette occasion de témoigner au public ma reconnaissance pour ses bontés et ma gratitude aux gens de lettres et aux artistes dont les conseils m’ont dirigé dans ma carrière théâtrale.
« Je suis...
« Talma. ))
C’est avec un geste d’impatience qu’il rendit à Jacqueline ses caresses et ses embrassements; pour Charlotte, elle était dans une autre partie de la maison et peut-être guettait-elle, derrière ses rideaux
baissés. Du reste, la tenue des deux rivales est admirable... habiter ainsi côte à côte sous le même toit, sans la moindre histoire ! Talma, le fier Arabe,savait décidément gouverner les femmes !
Pour Jacqueline, sa promotion relativement récente l’incitait à de grandes indulgences; elle avait du doigté, prenait son temps et voyait juste, car les trois enfants qu’elle donnera à Talma lui assurèrent jusqu’à la mort du grand tragédien l’emploi en chef et sans partage de Sultane Favorite...
Mais la patience de Charlotte est plus surprenante; Talma écrivait d’Aix à Ducis, son beaufrère :
(( J’aurais fait le plus agréable voyage du monde sans cette maudite maladie (de Pauline) qui, véritablement, me donne beaucoup d’inquiétude. On a caché une partie de tout cela, j’ignore pourquoi et je suppose qu’à Paris on n’en parle pas. Personne n’a été reçu, excepté une seule (lui-même), mais de manière à ce ou’ aucun des alentours n’en fût
instruit. Je te dis cela pour toi seul et je n’ai paô besoin de répéter tous les inconvénients qui pourraient résulter de cela si on le savait.
(( Que dit-on à Paris? Jase-t-on? Pour moi, je suppose qu’on ne dit rien et que l’absence de Paris de deux personnages, Fun d’un côté (Pauline), l’autre supposé de l’autre (Talma en tournée), aura fait cesser tous les bruits. Ma femme m'écrit à ce sujet et prétend qu on en parle; c'est ce que je ne crois pas. »
Charlotte tenait donc son mari au courant des potins de Paris, à propos de son intrigue avec Pauline !
Enfin, ce soir du retour, après avoir rapidement expédié son souper, baisé au front Jacqueline, prétexté une visite indispensable au Théâtre-Français pour y annoncer son retour, Talma courait me de Richelieu, F œil noir et les dents serrées. Il est neuf heures... Voici le guichet de F Institut, la cour du Louvre, la me de Rivoli, le Théâtre-Français, la
loge du concierge... Il prend son courrier... Rien ! Des demandes de places, nulle lettre de Ferrand ou de F inhumaine !
L’escalier quatre à quatre jusqu’au foyer... Talma se dérobe vite aux questions des camarades. Va-t-il vraiment quitter la Comédie? Ce serait dommage, mais pourtant... si sa santé en dépend !... Et les eaux d’Aix? Dangereuses, les eaux d’Aix pour certains tempéraments !... Le tragédien grimpe vers sa loge : sous la porte, des papiers... des journaux, les récents feuilletons, Le Journal de V Empire.
Il lit : « De Lyon, on nous écrit que Talma vient de rejouer Hamlet... Que va-t-on voir dans Hamlet? Des caractères bien tracés, non ! Car la pièce n’a point d’autre caractère que celui d’un furieux et d’un visionnaire. C’est donc la pantomime de Talma qui entraîne les curieux, c’est son visage décomposé, ses yeux égarés, sa voix altérée, son accent sombre et lugubre; l’on n’admirera surtout
que ce qui fait peur, que ce qui fait mal, que ce qui fait pâlir et frissonner, et, ce qu’il y a de fâcheux, on finira par se blaser sur les objets les plus effroyables, au point de ne plus faire qu’en rire; ce sera le tombeau de la Tragédie...
(( Signé : GEOFFROY. »
l’aima froisse la feuille avec colère. Ce Geoffroy, ce défroqué nourri d’ennuyeuses et plates tragédies ne désarmera donc pas? Et il reprend son service au théâtre. Mais Geoffroy s’acharne et ces incessants coups d’épingle enveniment une plaie encore à vif. Aussi, quelques jours à peine après son retour éclate l’algarade historique. Le soir du 9 décembre 1812, Talma descend de sa loge et gagne la porte de la salle où on lui a signalé la présence de Geoffroy. La rumeur du public le frappe au visage ; dans le couloir du rez-de-chaussée, l’ouvreuse s’avance, entr’ouvrant sans bruit les battants de la porte du parterre... Talma cherche
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du regard une petite loge de rez-de-chaussée. Son ennemi est bien là; il regagne le couloir et franchit la petite porte de la baignoire. De la salle, on entend sa voix : « C’est vous que je cherche ! Sortez !» — (( Sortez vous-même ! » Un brouhaha dans le public; on se lève... on s’enquiert... c’est 1 aima qui interpelle le critique.
Laissons la parole à Geoffroy sur cette scène restée historique :
(( On a bercé les oisifs, depuis quelques jours, de contes ridicules sur l’étrange visite que j’ai reçue mercredi dernier, dans une loge du Théâtre-Français. Il y en a qui ont prétendu que, dans cette rencontre, j’étais tombé sous les coups du grand Talma, oubliant qu’il ne faut pas confondre cet acteur avec les héros qu’il représente. D’autres ont dit que j’étais presque mort de peur, ignorant sans doute que Talma ne fait peur que sur Ha scène.
« Voici l’exacte vérité et, pour ainsi dire, le
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procès-verbal des faits : J’étais dans une petite loge
du rez-de-chaussée, assez près du théâtre, avec trois autres personnes; on jouait le premier acte de La Revanche et ce spectacle occupait toute notre attention.
(( Tout à coup, la loge s’ouvre; un homme entre brusquement, l’air furieux, l’œil égaré, tel Hamlet poursuivi par un fantôme ou Oreste tourmenté par les Furies.
« C’est vous que je cherche, me dit-il, en me serrant la main plus fort que ne fait un ami. Je sentis même que cette main qui serrait la mienne était armée de griffes fort tranchantes telles que les poètes en donnent aux princes infernaux. Une égratignure assez forte est la seule blessure que j’ai reçue dans cette action mémorable et j’en porte encore la cicatrice glorieuse. Mais il faut juger mon redoutable adversaire plutôt sur l’intention que sur le fait, — Sortez ! a-t-iî répété d’un ton tragique. — Sortez vous-même !... Et, aussitôt, nous avons chassé l’ennemi de la place où il s’était introduit
par surprise, exploit assurément très peu glorieux, car il était très faible.
« Que voulez-vous qu’il fît contre quatre ?
« Qu’il sortît !
« Sur les quatre, il y avait deux femmes. Il s’est fait un grand mouvement dans la salle; tout le monde s’est levé, notre loge est devenue le lieu de la scène, les acteurs cessant de parler n’ont plus été un instant que spectateurs.
« Nous avons laissé Talma à la porte dans un beau désespoir; ne jugeant pas même ce champ de bataille indigne de sa valeur, il a continué à battre la loge avec la grosse artillerie des menaces et des injures, jusqu’au moment où des gens sages se sont emparés de sa personne et ont soustrait son délire au regard des curieux auxquels il donnait une scène de fureur sur un théâtre qui ne devait pas être le sien.
(( On assure, mais je ne regarde point le fait, qu’un médecin a été aussitôt appelé et que, d’après l’inspection des symptômes, tous très alarmants, voici quelle a été son ordonnance:
Que sur-le-champ il soit baigné;
Qu’ après le bain il soit saigné,
Mais saigné jusqu’à défaillance ;
Des humeurs s’il est bien soigné On rétablira l’alliance,
(( Y eut-il jamais, je le demande, expédition moins raisonnable et plus mal combinée?
(( jusqu’ici je n’ai envisagé cet esclandre que du côté comique et seulement comme un acte de folie burlesque; mais, sous un rapport, c’est un acte de témérité et de violence très condamnable, c’est une offense grave envers le public, un délit contre l’ordre, dont l’impunité pourrait avoir des conséquences funestes à la tranquillité des spectateurs; c’est une violation du sanctuaire des arts, une profanation d’un lieu consacré aux chefs-d’œuvre du génie et du goût et qui ne doit jamais être souillé par la férocité et par la barbarie.
(( L’attentat devient plus criminel encore quand on songe que le coupable est un acteur, un des ministres de l’autel de Melpomène, un des desservants
de son temple. Si, de la nature de Faction, nous passons à ses motifs, l’étonnement et l’indignation redoublent. Un comédien, dans la salle de spectacles, viole l’asile d’une loge et se porte à des extrémités indécentes contre un homme de lettres, et pourquoi? Parce que cet homme de lettres a dit au public son avis sur lie talent de ce comédien ; et dans quel pays Ile comédien a-t-il donc appris ce nouveau droit des gens, cet esprit de despotisme et d’intolérance?
(( Talma est cependant excusable; ce n’est pas sa faute, c’est celle de l’éducation ; gâté par les complaisances et les faveurs, nourri d’encens et d’adulations, comblé de richesses, il a dû se croire supérieur au reste des humains et V un des plus importants personnages de l Empire; il y avait là de quoi renverser une meilleure fête que la sienne. » (Peut-être allusion à Pauline). « Un sage monarque de F Asie avait chargé un officier de venir tous les matins lui dire : « Souvenez-vous que vous êtes un homme, )>
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(( Pour opposer cette réminiscence salutaire aux séductions de l’orgueil et aux vapeurs de la flatterie qui persuadèrent au Grand Alexandre qu’il était un Dieu, je conseillerais à Talma de donner commission à un pensionnaire du Théâtre-Français de venir chaque matin lui rappeler qu’il n’est encore qu’un simple mortel et un habitant de la terre.
<< Avant que ce spécifique contre les excès de l’amour-propre ait eu le temps d’opérer et de faire son effet, il faut s’attendre que Talma ne pourra souffrir un langage libre et franc; la longue habitude de n’entendre que des éloges exagérés ne lui permettra pas d’entendre sans convulsions l’opinion d’un homme sensé et nous venons de voir où l’ont conduit ses affections spasmodiques. J’ai un moyen sûr de lui épargner ces crises et j’en parlerai tout à l’heure.
« Je n’ai pas besoin de critique, s’écrie M. Talma, je suis vieux, on ne se corrige point à mon âge; je ne changerai point de manière, qu’on s’épargne un soin inutile et qu’on me laisse en repos. Je sais bien
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que M. Talma est vieux... qu’il ne se corrigera pas et ne peut se corriger, il ne m’est jamais venu dans l’esprit de tenter ce miracle. Je n’ai jamais conçu l’idée folle de faire de Talma un Lekain, mais M. Talma n’est que le moindre objet à considérer ici. Sa gloire n’est pas tout. L’art mérite plus de considération que Talma, c’est pour l’honneur et l’intérêt de l’art que j’écris. Le public ne mérite-t-il pas bien aussi qu’on l’éclaire? Un littérateur, un écrivain qui s’occupe des arts n’est-il pas obligé de protester contre les méthodes vicieuses, contre le mauvais goût à qui l’engouement, la mode et le manège donnent quelquefois une mode passagère? Aucune considération ne peut commander le sacrifice des principes du goût; je ne dois point autoriser par mon suffrage des vices heureux et triomphants. Que M. Talma jouisse de sa vogue, qu’il reste en possession de ses applaudissements, mais il faut garantir de la contagion de ses succès les jeunes élèves qui sont l’espoir du Théâtre-Français. Il faut prendre garde que les défauts de leur modèle que,
pour lui seul, on érige en vertus, ne deviennent dans ses imitateurs la ruine de leurs talents et un obstacle invincible à leurs progrès. 11 faut leur répéter : Prenez garde ! ne soyez ni lents, ni lourds, ni monotones, ni larmoyants, évitez le débit brusque, haché, déchiqueté en phrases entrecoupées. Le véritable talent tragique ne consiste point en contorsions et en grimaces, c’est l’art de dire les vers, d’exprimer les sentiments, de peindre les passions avec les accents et les inflexions qui sont la véritable langue du cœur. Conservez la noblesse et le génie jusque dans les situations les plus déchirantes, soyez partout naturels et vrais; voilà les codes de la bonne école française.
(( Laissez Iles étrangers jouer la tragédie comme des énergumènes ou des fous ; laissez-leur les spectres, les ombres, les échafauds, les noires horreurs et tout l’attirail d’une vaine fantasmagorie, soyez dans la tragédie des hommes, des héros, des Français. Sachez plaire et toucher, sachez même inspirer la terreur, mais par des moyens qui conviennent à des
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spectateurs judicieux et délicats. Voilà ce qu’il faut pratiquer si Ton ne veut pas que Fart périsse, si Ton veut sauver de la barbarie et des monstruosités voisines notre scène tragique créée, illustrée par Corneille et Racine, scène unique en son espèce, la seule qui soit régulière, naturelle et vraie, la seule qui soit fondée sur F éloquence du cœur, sur des sentiments et des passions et non sur des aventures, des fictions romanesques et de vains prestiges. (Au fond, Geoffroy ne pardonnait pas la simplicité de Talma, parlant au lieu de déclamer dans Hamlei , Othello ou Cinna.) a Voilà les instructions que je dois aux jeunes amants de Melpomène. Quant à M. Talma, je l’abandonne aux flatteurs.
Présents les plus funestes
Que puisse faire aux rois (de théâtre) la colère céleste...
(( C’est ici mon dernier mot sur cet acteur; un profond silence est désormais ce que je lui dois, il est devenu un étranger pour moi; je ne le connais plus, je ne peüx plus avec honneur dire ni bien ni
mai de son talent; mes éioges auraient F air de la crainte ou de la bassesse, mes critiques ressembleraient à la haine et à la vengeance. Ces sentiments sont bien loin de mon cœur; la seule passion qui m’anime est l’amour des lettres et de l’art dramatique, mon seul désir est d être utile ou agréable à mes lecteurs, désir insatiable qui, par un privilège bien précieux et bien rare, se réveille plus vif et plus ardent à mesure qu’il est satisfait. »
Ce papier ne manquait pas de dignité; cependant, le Monarque du Feuilleton n’était peut-être pas entièrement sincère lorsqu’il prétendait écrire « pour l 'honneur » ; les mémoires du temps Faccusaient de vénalité; quoi qu’il en soit, son article était à citer en entier, car, dans ses grandes lignes, il contient la charte de la critique dramatique, réserve faite du dernier paragraphe relatif au public. Un critique, en effet, ne doit pas plus écrire pour être agréable à ses lecteurs qu’à qui que ce soit, même à luimême, la vérité seule importe, la critique ne doit
pas suivre le goût ou la mode, elle doit chercher à les éclairer et à les diriger.
L’affaire fit un bruit énorme; Talma répondit à Geoffroy dans Le Journal de Paris, La Gazette de France et Le Journal de Y Empire.
(( Monsieur,
« Je ne réponds pas à M. Geoffroy, mais je dois compte de ma conduite au public. On a parlé diversement de l’événement arrivé mercredi dernier au Théâtre-Français et je vais rétablir les faits :
« Sans cesse en butte aux attaques de M. Geoffroy, instruit que, depuis deux ans, il jouissait gratuitement d’une loge au Théâtre-Français, je ne sais comment ni à quel titre, encore tout ému, je l’avoue, d’un article récent dans lequel il avait à mon égard poussé le droit de la critique au delà de toutes les bornes, frappé en le voyant dans cette loge de l’idée subite que, poursuivi avec acharnement par lui, je ne pouvais cependant contribuer à lui fournir une
place commode pour y venir débiter des invectives contre moi, il ne m’a pas été possible de retenir mon indignation. Je suis entré dans la loge pour l’en faire sortir et non pour le frapper, comme il le prétend.
(( Le mouvement dont j’étais agité ne m’a pas permis de réfléchir ni sur le moment ni sur le lieu et c’est un tort dont je m’accuse.
« Au surplus, si M. Geoffroy se plaint que je l’aie maltraité, pourquoi, au lieu de se rendre dans son feuilleton juge dans une affaire où il est partie, ne m’attaque-t-il pas devant les tribunaux? C’est là que je pourrais lui répondre, c’est là qu’on pourra décider si j’avais ou non le droit d’expulser M. Geoffroy d’une loge qu’il ne devait pas occuper. Que ne m’y cite-t-il ? Il m’offrira une heureuse occasion de faire connaître d’une manière éclatante quels sont les ressorts qui déterminent le plus souvent en lui Y éloge ou le blâme, je ne suis pas le seul qui brûle de le confondre et qui en ait les moyens. »
Le passage suivant fut supprimé par le Journal de V Empire, feuille de Geoffroy ; le droit de réponse n’existait pas à cette époque: « Des personnes bien excusables, sans doute, par le besoin qu’elles ont de toute la bienveillance du public d’avoir essayé d’acheter leur tranquillité, sont prêtes à faire des révélations qui embarrasseront M. Geoffroy. Ces révélations détermineront peut-être, beaucoup d’artistes, dont il met encore à profit les craintes , à se joindre à moi et à s’affranchir de l’effroi de ses persécutions.
((je défie ici hautement M. Geoffroy et je l’attends ! )>
La fin de la lettre fut publiée sans changement :
(( Il est triste, sans doute, pour moi, d’avoir à entretenir le public de pareils détails. C’est à lui de juger, du reste, si, comme le prétend M. Geoffroy, je suis gâté par les flatteurs, lorsque dans un
journal très répandu, je me vois abreuvé d’injures et de dégoûts.
« M. Geoffroy conviendra, du moins, qu’il a su mettre un terrible contrepoids à ces prétendues flatteries, grâce à !’ amertume de ses censures que j’ai supportées patiemment pendant douze ans; et si, dans cette circonstance, j’ai cédé à un premier mouvement commandé par le sentiment profond d’une injutice outrée, mon seul et véritable regret est d’avoir oublié un instant que j’étais en présence de ce même public sous les yeux duquel mon faible talent s’est formé, qui m’a toujours honoré de sa bienveillance et auquel je dois toute ma reconnaissance et tout mon respect. »
Si Talma en rentrant ce soir-là chez lui ne jugea pas à propos de réveiller Jacqueline endormie pour lui conter l’algarade, la caricature se chargea de mettre l’amie du foyer au courant de F événement.
Deux jours après, une gravure d’une dessin assez réussi représentait un couloir de la Comédie-Française; au fond, la porte d’une loge ouverte, dans cette loge, une femme est étendue, évanouie (Mme Geoffroy); on aperçoit par la perspective la salle remplie de spectateurs. Une autre femme, tout près de la porte, dans les couloirs, joint les mains avec horreur. Sur le premier plan, deux personnages : Talma en habit bleu, manteau rouge flottant, culotte jaune et bottes à revers, se précipite furieux et les cheveux hérissés sur un gros homme qu’il prend à la gorge; celui-ci (Geoffroy) a la face rouge et les yeux hagards, il plie sur ses courtes jambes et ouvre des mains désespérées. Son costume tout r/oir fait un violent contraste avec les couleurs de celui de Talma. Légende: Les fureurs d’Oreste !
Le tragédien écrivait le lendemain à son Hermione : « Accablé d’affaires et de contrariétés, en rentrant à Paris, en proie à toutes les inquiétudes du cœur, je ne sais pas où je voudrais être plutôt qu’ici. Les journaux pendant mon absence m’ont
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pris pour objet de leurs attaques et je me refuse à toutes les instances qu’on ne cesse de me faire pour reparaître, jusqu’à ce que tant d’injustice à mon égard soit réparée.
<( Mais, mon amie, au milieu de tous ces tourments, c’est ton absence seule qui m’afflige réellement. Hélas î si je te voyais du moins î Un seul mot de ta bouche, une seule parole consolante de l’amitié m’auraient bientôt fait oublier des contrariétés auxquelles je suis sensible, qui n ont de prise sur moi que parce que tu nés pas là. Je ne souffre d’elles que parce que je souffre de toi ! »
Dans une autre lettre à Pauline, il y revient :
(( En pensant à vous, à tout ce que vous souffrez, j’ose à peine, mon amie, vous parler de tout ce que j’ai eu à supporter ici depuis que j’y suis de retour. Qudlques journaux se sont plu à m’attaquer avec un acharnement qui n’a pas d’exemple. Depuis plus d’un mois, je n’ai cessé d’être en butte aux
injures et à la rage de ces misérables. Mon indignation n’a pu se contenir, j’ai attaqué l’un d’eux publiquement. Il a fallu écrire, publier des lettres, des réponses à leurs invectives; Paris retentit encore de toutes ces honteuses tracasseries.
« Tout cela, néanmoins, mon amie, ne me fait pas mener ici la vie la plus agréable du monde; je ne puis et ne veux rester plus longtemps dans une carrière où l’estime et la faveur publiques ne peuvent vous mettre à l’abri de pareils outrages, de diatribes colportées par les journaux dans toute l’Europe. ))
Et, malgré son désespoir, notre Talma termine en priant la Princesse de lui accorder sa recommandation auprès du Ministre du Commerce et des Manufactures afin d'obtenir une licence pour exporter des marchandises en Angleterre (c’est l’époque du Blocus continental). Dégoûté de la scène, Talma veut se faire marchand de n’importe quoi ! ! Heureusement, il rejouera et, pendant qua-
torze ans encore, jusqu’à sa mort, poursuivra ses triomphes.
Napoléon, rentré à Paris quelques jours après, fut mis au courant. « Je me rappelle, dit Constant, que Sa Majesté me parla de la querelle que Talma avait eue, peu de jours avant son arrivée, avec Geoffroy. L’Empereur, quoiqu’il aimât beaucoup Talma, lui donnait complètement tort, il répéta plusieurs fois: Un vieillard ! Un vieillard ! cela n’est pas excusable. Parbleu ! ajouta-t-il, en souriant, est-ce qu’on ne dit pas du mal de moi? N’ ai- je pas aussi mes critiques qui ne m’épargnent guère? I! n’aurait pas dû être plus susceptible que moi ! »
Cependant, Talma fit incontestablement son profit de l’aventure; c’est de cette époque que date sa dernière manière, celle où il atteignit le sommet de son art par la vérité, la noblesse et la simplicité de son jeu.
Trois mois s’écoulèrent; Talma voit arriver rue de Seine Ferrand porteur des nouvelles d’une santé toujours précieuse... Un dernier tison va-t-il ral-
lumer le (eu sous la cendre?... Mystère!... Mais vers juillet, un peu moins d’un an après, l’amoureux, dans une dernière épître, semble renoncer :
(( Chère amie, je cherche à tromper le présent, en songeant à l’avenir (Il y réussit du reste fort bien, grâce à Jacqueline qui lui prépare trois enfants et une vieillesse heureuse). J’espère que la saison et les eaux contribueront de plus en plus à votre santé et que vous reviendrez à Paris parfaitement rétablie.
« Puisse votre accueil, mon amie, quand j’aurai le bonheur de vous revoir, ne pas dissiper entièrement mes illusions et que je retrouve, au moins, dans votre cœur, V amitié que vous m’avez promise. Adieu, chère amie, croyez à l’attachement profond, éternel, sans bornes, que je vous ai voué. Ma réserve, mon amie, vous dérobe tout ce que je voudrais vous dire de plus... »
— Ma réserve, Seigneur, ne peut en dire plus... (Britannicus.)
Les temps s’accomplissent, le régime impérial s’écroule, mais Talma demeure fidèle; en 1815, â Fontainebleau, le tragédien présente ses adieux à Mmo Mère; en costume de Garde national, il vient mettre sa vie à la disposition de son souverain; il a cinquante- trois ans.
Enfin, en 1817, il quitte la rue de Seine avec Jacqueline, son petit Alexandre et Paul, son dernier fils, encore au sein de sa mère, pour aller habiter 14, rue de Rivoli.
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