L? IDYLLE DU JARDIN DES PLANTES
Ta! ma revenu à Paris en 1781, avec sa mère, dont le caractère difficile avait fini par lasser son mari, travailla d’abord dans le cabinet de son oncle établi lui aussi dentiste rue Mauconseil; mais, bientôt, le jeune homme, qui perdit sa maman au bout de quelque temps, regretta Londres, ses premiers succès d’amateur; une neurasthénie aiguë, qu’un métier déplaisant aggravait encore, ne tarda pas à l’accabler; en maniant le davier, il ne cessait de méditer le coup d’éclat qui le ramènerait aux féeries du Théâtre.
Chargé d’une commission pour Mole, par trois seigneurs anglais, grands amateurs de spectacles, il était allé lui porter une lettre dans laquelle ces messieurs proposaient la création d’un Théâtre Français à Londres; le Prince de Galles, lui-même, se montrait disposé à s’inscrire parmi les protecteurs de l’entreprise. Molé, sceptique, avait spirituellement répondu : « Ce n’est pas la tête de la liste des souscripteurs qui m’inquiète, c’est la queue ! » 11 faisait allusion à une première tentative de ce genre, faite par jean Monnet à Hay- Market, et a}/ant plutôt mal tourné; les spectateurs londoniens cassèrent les banquettes, lacérèrent les décors, mirent en miettes les instruments de musique; après trois jours de pommes cuites, Monrtet dut quitter la place. On ne voulait à aucun prix des « Comédiens de Paris ».
Mais l’illustre Sociétaire avait aussi en lisant sa lettre regardé et écouté ce jeune homme dont on lui signalait les succès; sa physionomie l’avait frappé. Une Ecole de Déclamation Dramatique
était en formation; Fleury, Dugazon et Molé en seraient les professeurs; Molé offrit à 1 aima de le prendre dans sa classe et, tout en continuant à plomber des dents, son élève put ainsi poursuivre ses études dramatiques avec une passion sans cesse grandissante. De temps à autre, il s’essayait sur l’une des minuscules scènes d’amateurs qui pullulaient à Paris; on l’applaudissait rue Notre-Dame de Nazareth, au petit théâtre de la Boule-Rouge, appelé aussi Théâtre Doyen.
Durant cette période, François-Joseph, exalté par ses études, menait une vie assez solitaire; tout en piochant ses rôles, il poussait ses promenades vers le Jardin du Roy, toujours à peu près désert, surtout dans la matinée. Il aimait aussi, sans doute, à revoir ce coin paisible où s’était déroulée une partie de son enfance. On avait démoli la vieille pension V erdier pour construire sur son emplacement la maison de Buffon; le jardin assez sauvage, les ombrages du Labyrinthe s’animaient presque chaque jour, des éclats de voix du tragédien qui ne déran-
geaient que les troupeaux de chèvres tolérés par l’Administration, parce qu’elles fournissaient leur lait aux malades de l’hospice voisin. Après quelques tours en scandant ses alexandrins, Talma, engagé un jour dans le sentier bordé de vigne-vierge et de clématites montant au Belvédère, s’était assis sur le banc circulaire qui, déjà, entourait le Cèdre du Liban rapporté jadis dans son chapeau par M. de Jussieu. A côté de lui, deux dames se reposaient aussi; l’une, âgée, faisait qudlque lecture à l’autre, beaucoup plus jeune, vêtue d’une lévite blanche, la tête enveloppée d’un grand voile jaune cachant ses traits, qui écoutait avec une visible émotion des fragments de V Œdipe chez Admète , de Ducis, Ile Sophocle de ce temps. La lectrice modulait :
D être heureux en naissant 1 homme porte F envie
Mais il n’est point, crois-moi, de bonheur dans la vie.
Et comme, sur ces mots, l’inconnue éclatait en sanglots:
— Ma fille, s’écria la vieille dame, serez- vous donc toujours si peu raisonnable?
Silence de l’inconnue qui rajuste son voile en soupirant. Talma écoute toujours.
11 lui faut d’âge en âge, en changeant de malheur, Payer le long tribut qu’il doit à la douleur.
Alors, la demoiselle laisse échapper le bouquet qu’elle tenait à la main et porte son petit mouchoir blanc à ses yeux... Et comme lia maman grommelait affectueusement, nouveau silence pendant lequel l’inconnue saisissant la main maternelle la couvrit de larmes et de baisers, tout comme dans la plus larmoyante des comédies du bon La Chaussée...
Talma s’agitait, prêt à offrir ses services ; mais le malencontreux voile jaune fut rabattu plus hermétiquement encore et les deux femmes, se levant comme inquiètes, redescendirent la colline, le laissant pétrifié et haletant d’émotion. Ce fut bien pis lorsque Talma, jetant les yeux au pied du Cèdre,
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sur la place abandonnée, aperçut les fleurs « échappées » des mains de la désolée; un bouquet de pâquerettes et quelques rameaux de cytise que les chèvres friandes venaient brouter dans cet endroit écarté; les promeneuses, elles, étaient déjà loin et les arbres dérobaient leur vue au jeune homme qui s’élança vers le belvédère d’où il pensait, grâce à la tache blanche qu’elles devaient faire de loin, apercevoir la direction dans laquelle elles s’étaient engagées.
Inutilement, mais, à la réflexion, il pensa que pour avoir si vite disparu, il fallait que les deux femmes habitassent dans les environs; du reste, ce n’était probablement pas la première ni la dernière fois qu’elles venaient au Jardin du Roy, il était sûr de les retrouver.
On devine que Talma ne quitta guère la place durant les trois jours qui suivirent; le fameux bouquet à la main, il espérait, en le restituant, trouver une belle entrée en matière. Le troisième jour, son anxieuse attente fut troublée par une chèvre venant
brouter entre ses doigts quelques brins des précieuses fleurs si soigneusement conservées. La bete fut vite tirée en arrière par un gamin surveillant le troupeau; questionner ce petit garçon n’était qu’un jeu; en cinq minutes, Talma avait appris que Iles deux inconnues logeaient à deux pas, dans la petite maisonnette où les avaient recueillies M. de Buffon, sur la recommandation de M. de Malherbe. Mais comment sonner à cette porte? Il fallait un second hasard qui vint, du reste, comme toujours, servir l’amoureux.
Quelque matin suivant, après une nouvelle et inutile promenade à travers le Labyrinthe, Talma eut l’idée d’entrer dans l’église voisine, supposant que, sans doute, celle qu’il cherchait devait assister à la messe; dès le seuil la porte, il resta saisi en entendant une voix de jeune fille! C’était son inconnue, Mlle Desgarcins, qui, sollicitée par l’aumônier, n’avait pu se refuser à chanter avec deux amies pour cette cérémonie. Elle n’avait cependant point retiré son voile et Talma dut attendre la sortie pour
être bien certain qu’il ne se trompait pas. Et voici la féerie qui commence; c’est d’abord Mme Des garcins elle-même qui vient au jeune tragédien stupéfait et lui dit, après une profonde révérence : « Je savais, Monsieur, que vous êtes médecin et que vous avez offert vos services pour ma fille au petit Gaspard qui avait bavardé avec vous. Nous serions heureuses de vous remercier si vous nous faisiez la grâce de nous visiter quelquefois. » C’est ainsi que se nouèrent les premières relations.
Magdeleine-Marie de Garcins, qui devait illustrer les affiches de la Comédie-Française quelques années plus tard, sous le nom de Louise Desgarcins, était née à Mont-Dauphin, dans les Hautes- Alpes, le 23 mai 1769, de Louis-Joseph de Garcins, colonel d’infanterie. Celle-là était vraiment fille d’un officier supérieur ! Ce père, capitaine et Chevalier de Saint-Louis, à la suite d’une querelle sur une
question de préséance, avait eu le malheur de tuer en duel un camarade, officier comme lui et descendant des rois de Chypre ! Poursuivi par des lois sévères, exposé à la vengeance d’une famille puissante, de Garcins avait donné sa démission, rendu sa croix, et, s’expatriant, s’était fixé à Amhein, en Hollande. Il y cultivait des tulipes, lorsque, au bout de quelques années, par l’entremise de M. de Malherbe, il fut gracié et même pourvu d’un brevet de colonel. Rentré en France avec sa femme et sa fille pour prendre un commandement à Grenoble, le jour de la prise d’armes où il devait être présenté aux soldats par le lieutenant-colonel de son régiment assemblé sur la Place d’ Armes, de Garcins se trouve en face du propre frère de l’officier qu’il avait tué jadis ! A cette vue, le pauvre homme chancelle et tombe mort ! Et surtout, n’imaginez point qu’aucun détail de ce roman soit inventé !
Voici donc Louise orpheline amenée avec sa mère à Versailles, au Roi d’abord, dont cette singulière aventure avait attiré l’attention, puis à'
M. de Buffon qui prend les deux femmes sous sa protection et les loge au Jardm des Plantes dont il est F Intendant.
Louise et sa mère vivaient là paisiblement depuis deux ans, lorsque, certain jour, Mme de Garcins mère rentra bouleversée de la messe à laquelle elle assistait tous les jours à deux pas de là, dans la chapelle de la Pitié. Parmi les orphelins, les enfants trouvés, qui chantaient l’office, elle venait d’apercevoir un jeune garçon qui lui avait semblé le portrait vivant de son défunt mari; par surcroît, la voix ressemblait prodigieusement à celle de sa fille ! Son confesseur, l’aumônier de la Pitié, lui apprit que ce jeune homme était né en Hollande, d’une Flamande et d’un père inconnu; que sa. mère était morte à Paris, où elle avait poursuivi le père pour l’obliger à reconnaître son fils, mais sans rien obtenir qu’une petite pension éteinte avec elle. Son fils sans ressources avait dû être placé à la Pitié et vivait depuis de la charité publique.
L’aumônier révéla encore à Mme de Garcins
effarée que ce père mystérieux avait laissé, entre les mains de la Flamande, un testament aux termes duquel jean-Marie devait être légitimé plus tard, le jour de son mariage, et mis en possession d’un petit héritage. On convint de lui faire entendre de plus près ce jeune chanteur à la voix miraculeuse et, un soir de la semaine sainte, à l’office des Ténèbres, jean-Marie, beau comme un ange, en costume de catéchumène, se rencontrait aux orgues avec Louise de Garcins. Mais le jeune homme savait à peine lire et écrire ; on lui donna Louise comme institutrice, l’amour se mit de la partie et un mariage fut projeté... Du Berquin, je vous dis, et du meilleur.
Cependant, la sympathie de son jeune ami venait peut-être un peu tard pour Louise : Fortunio était déjà l’amant d’une religieuse de l’Hospice qui l’avait soigné de la petite vérole et sauvé d’une mort inévitable à l’époque où la vaccine n’existait pas. Le temps marche, le mariage avec Mlle de Giarcins est fixé ; l’autre, la nonne, liée par ses
vœux, garde farouchement le silence, par crainte d’un scandale dangereux surtout pour elle. La cérémonie nuptiale doit avoir lieu dans la Chapelle de la Pitié, après l’ouverture du fameux testament qui, en légitimant jean-Marie, l’enrichira par surcroît. Mais, la veille, sœur Nicole terrassée d’un mal subit (suicide ou désespoir?) avoue tout aux deux jeunes gens qu’elle a fait appeler à son lit de mort, et, retirant une bague de son doigt, rapproche les fiancés, les bénit et rend son âme à Dieu... Les assistants fondent en larmes.
On rêve devant une pareille histoire dont les mélos, qui vont bientôt apparaître sur le théâtre du temps, offrent à peine une idée ; mais, attendez, nous ne sommes pas au bout.
Le notaire ouvre le testament et apprend avec stupeur qu’une rente viagère de quinze cents francs est léguée à jean-Marie par son père, Louis- Joseph de Garcins, celui de Louise , qui s’évanouit et s’alite, frappée d’une crise d’hémoptysie... Après avoir ainsi échappé à un inceste involontaire, jean-
Marie de Garcins expirait la même année entre les bras de sa sœur.
Tel est le récit que Louise de Garcins, quelques temps après sa rencontre avec Talma, faisait au jeune tragédien. On imagine les ravages que devait produire ce scénario compliqué dans l’imagination de Talma; il est certain que, plus tard, en scène côte à côte, les deux grands artistes ne dépensèrent pas plus de pathétique et sublime mimique qu’au cours de cette confession dramatique.
Au reste, la ferveur de l’amoureux trouva encore à s’exercer dans les mois qui suivirent : Louise de Garcms avait juré à son frère mourant d’entrer au couvent de la Pitié, pour prendre la place de sa victime, la pauvre sœur Nicole. Que d’éloquence dût dépenser l’amoureux afin de combattre ce romantique projet ! Il devait aussi soigner son amie, la mener boire ce lait de chèvres prescrit pour la (( pulmonie » et c’est alors qu’il eut l’explication de ce voile jaune que Louise ne quittait jamais; le docteur Malouet lui ayant prescrit un traitement au
safran lui faisait porter un voile fortement imbibé de cette teinture.
Mais l’amour ramena MUe de Garcins à la vie ; puis la jeune fille allait être elle aussi irrésistiblement attirée vers le théâtre. Talma ne lui avait pas caché qu’il suivait les cours de l’Ecole Royale, avec l’espoir de débuter bientôt aux Français.
«Je fus obligé, dit-il, de lui montrer un échantillon de mes talents et elle me donnait la réplique. Naturellement, ces dames m’accompagnèrent un jour à mes exercices publics. L’élève qui devait déclamer avec moi dans Bajazet étant subitement indisposée, l’idée me vint de la faire suppléer par Louise, qui savait ce rôle pour l’avoir essayé avec moi. Je le lui proposai et Monvel, prévenu, s’étant approché d’elle, lui adressa un de ces riens dont les grâces un peu maniérées savaient faire quelque chose. Cependant, Louise avait mis la condition de ne point quitter son voile, ce qui parut d’autant moins extraordinaire qu’il s’agissait de figurer une princesse turque. A la surprise qui accueillit sa
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démarche élégante, sa tournure aisée, son maintien noble et timide, succéda l’approbation. Les maîtres étaient étonnés et les élèves en extase. L’émotion de ma partenaire fut telle qu’elle s’évanouit presque et je dus la soutenir dans mes bras. Dès ce moment, elle quitta son voile et c’est de cette aventure que date sa résolution d’entrer au théâtre. »
Cependant, quels que fussent les succès qu’il y remportait et bien qu’il s’exerçât maintenant d’une manière de plus en plus suivie, bien que Dazincourt eut sollicité et obtenu pour lui un ordre de début au Théâtre-Français, Talma n’était point encore tout à fait décidé à se consacrer uniquement à l'art dramatique. Un hasard le détermina; lors d’une soirée au petit théâtre de la Boule-Rouge, où le jeune homme jouait Seïde, de Mahomet, il eut la surprise d’apercevoir dans la salle Mlle Dumesnil, alors sur le point de se retirer, et, dans une autre loge, la célèbre Clairon, escortée de Larive. Présenté à ces deux reines du théâtre, chaudement complimenté par elles, il allait enfin se jeter à l’eau. Quelques
mois plus tard, vers la fin de 1787, il paraissait sur la scène qu’il devait illustrer. La date précise est encore contestée, mais il est bien simple de s’en rapporter au registre de la Comédie qui la fixe au mercredi 21 novembre 1787, indiquant même îe chiffre de la recette : trois mille quatre cent trois livres huit sous.
Ce début n’eut rien d’extraordinaire et Talma fut remarqué plutôt par les connaisseurs que par le gros du public. Voici ce qu’en dit Le journal de Paris : « Le jeune homme qui a débuté hier par le rôle de Séide annonce les plus heureuses dispositions; il a, d’ailleurs, tous les avantages naturels qu’il est possible de désirer pour l’emploi des jeunes premiers : taille, figure, organe et c’est avec justice que le public l’a applaudi. » On lit encore dans les Mémoires de Bachaumont : a II a eu du succès dans le tragique et le comique, il joint aux dons naturels une figure agréable, une voix sonore, une prononciation pure et distincte, il sent et fait sentir l’harmonie du vers. Son maintien est simple, ses mouve-
ments sont naturels; surtout, il est toujours de bon goût et il n’a aucune manière. I! n’imite aucun acteur et joue d’après son sentiment et ses moyens. » Dans l’ensemble, aucune qualité dominante n’apparaît alors chez Talma; et peut-être, à part Ducis, personne n’eut l’impression qu’un grand tragédien surgissait.
Quelle fut l’influence de Louise Desgarcins sur le talent de Talma? Très grande, au dire du tragédien lui-même. Le nom de la Desgarcins évoque pour les initiés une artiste éblouissante, une Sarah Bernhardt qui serait morte à la fleur de l’âge.
Elève de Molé et de Fleury, puis de Dugazon, Louise débuta à la Comédie-Française à dix-neuf ans, le 24 mai 1788, six mois après Talma, dans le rôle d’Atalide de Bajazei; quelques jours plus tard, elle remporta un prodigieux succès avec Zaïre. On lui trouva de rares dispositions, de la grâce, une voix étonnante de justesse; elle rappelait
la Gaussin, sa sensibilité inouïe et le sublime dans les larmes. L’immobilité lui convenait moins que le mouvement; au contraire de Rachel, qui jouait « en statue » , la Desgarcins ne chantait pas ; son naturel influa certainement sur le jeu de Talma. Par contre, la taille était grêle, le physique ingrat (phtisique).
Elle connut longtemps les rebuffades, les humiliations des autres actrices du Théâtre-Français, à cette époque des créatures riches, triées sur le volet par un Intendant des Menus-Plaisirs, et vêtues avec un luxe de reines ! Elles eurent beau serrer les rangs devant l’intruse, après Zaïre et Roxane, le triomphe s’accentua encore.
Qui n’a pas vu Garcins n’a pas vu Chimène,
Et qui saurait mieux qu’elle émouvoir tous les cœurs. Mes yeux en l’admirant laissent tomber sans peine Des pleurs qu’elle ne saurait refuser à ses pleurs.
A plaindre ses malheurs un doux pendant m’entraîne, Du Cid avec transport je partage l’amour...
Et mon âme étonnée adore tour à tour Chimène dans Garcins et Garcins dans Chimène.
Ses débuts excitèrent autant d’intérêt que ceux
de Talma ; nous avons assisté à quelque chose de semblabje vers 1875 avec ceux de Mounet-Sully et de Sarah Bernhardt.
A l’époque où ils se connurent, le génie de Talma était encore hésitant, celui de Desgarcins éclata immédiatement ; la petite fille est toujours en avance sur le petit garçon ; Talma ira peut-être plus haut, mais, de son aveu même, son talent naissant fut développé par cette passion de jeunesse.
« Ce que j’apprenais à l’école (Ecole Royale Dramatique, le Conservatoire), écrit-il, j’en faisais l’essai devant ces dames (Louise et sa mère) et j’avoue encore aujourd’hui qu’il y avait dans la tête, ou plutôt dans l’âme de M1!a Desgarcins, des inspirations bien étonnantes et dont je faisais mon profit ; peu à peu, elle s’était tellement accoutumée à me donner mes répliques qu’il m’eut été difficile de répéter sans elle. Probablement élccirisé par elle , je ressentais, en sa présence, quelques-unes de ces inspirations !... si j’ose dire ; peut-être aussi, nous inspirions-nous réciproquement et c’était l’avis
de Mrae Desgarcins... Quoi qu’il en soit, il est bien avéré, du moins pour moi, qu’autant le jeu de la chambre était ardent, naturel, animé, vivant, autant l’exercice de l’école devenait terne, sans mouvement, sans couleur et sans vie. Hélas ! où les aurais-je puisés ? Ne laissais-je pas tout auprès de Louise ? Ceux qui, longtemps après, m’ont vu (( faire » Othello, lorsqu’elle représentait Desdemone, sauront, à peu près, ce que je veux dire. ))
Ce fut au commencement de 1789 que Talma tenta la réforme du costume que lui conseillait son ami le peintre David ; réforme qui, du reste, était dans F air ; on n’avait pas oublié les tentatives de la Clairon, de la Saint-Huberty et de Lekain. Marmontel la prêchait depuis longtemps. 11 faut rappeler encore les premiers essais de Baron et de Floridor et, surtout de Pontheuil. Talma se montra donc, dans le petit rôle de Proculus, de la tragédie
de Rrutus, pour la première fois avec une toge véritable, sa chevelure naturelle et une chaussure romaine. Le rôle n’a pas vingt vers, mais l’apparition fut si inattendue que le public en demeura étonné pendant quelques minutes et finit par applaudir. Lorsque l’acteur revint au foyer des artistes, il fut littéralement hué par ses camarades et M119 Contât s’écria : « Il a l’air d’une vieille statue ! » tandis que, pour toute réponse, Talma mettait sous les yeux de sa camarade le croquis de son costume dessiné par David. Cependant, cinq jours après, appelé à jouer le même rôle à la cour, Talma n’osa pas reparaître avec sa toge, les bras nus et les cheveux sans poudre.
En 1790, Louise Desgarcins perdit sa mère ; ce fut r année de F affaire de Charles IX qui rendit Talma tout à fait célèbre ; à cette époque, il est sur le point d’en épouser une autre; F idylle avec Louise est terminée, F amitié a remplacé l’amour.
Un soir, après une représentation triomphale, remontant dans sa loge, encore sous 1* influence de son personnage, le tragédien retrouve Mn° Desgarcins sur le même palier ; Louise, sans remarquer l’air absent de son grand camarade, lui dit : a Vous ne m’offrez pas votre bras, mon cher ami ? » — <( Prenez la rampe ! » répond Talma en poursuivant son rêve intérieur.
Un peu plus tard, Louise rencontrera chez Talma, rue Chantereine, un certain Allard, cavalier élégant, causeur enjoué, et, sans oublier Talma, elle se donnera à lui ; — une a embrasée » comme beaucoup de poitrinaires. Mais ce nouvel amour n’ira point sans orages ; de plus en plus impressionnable et romanesque, ellle se montre jalouse et, après une scène de reproches, se frappe de trois coups de poignard devant son amant ! L’histoire se répand, la pauvre Desgarcins est blaguée sans pitié par tous
les muscadins et les « Incoyables »... Allard fait soigner sa maîtresse qui resta des mois entre la vie et la mort ; l’arme avait atteint le poumon déjà malade ! La convalescence fut si longue que la pauvre Desgarcins demeura presque deux ans dans une immobilité complète... Enfin, le 18 nivôse, an II! (8 janvier 1795), elle put faire sa rentrée dans Othello, sur la scène de la rue Richelieu, devenu Théâtre de la République ; après une lettre aux journaux parisiens où elle s’excuse de sa trop longue absence.
Trois mois plus tard, reprise de crachements de sang, il lui faut se retirer à la campagne par ordre des médecins ; réfugiée non loin du château de Sceaux, dans une fort modeste petite maison, sa destinée allait s’achever dans le plus horrible et le plus imprévu des drames. Le 28 novembre 1796, alors qu’elle était venue passer la soirée au parc de Sceaux, chez une Mme Guillier, gardienne de la porte Antony, la maison est cernée par une bande de brigands; c’est l’époque des ter-
ribles chauffeurs et de F affaire du Courrier de Lyon; des expéditions semblables se multipliaient dans les campagnes. Les quatre personnes qui se trouvent là» la gardienne, une domestique, un ouvrier et la Desgarcins, sont enfermées dans la cave par les malandrins. La bande tient conseil pour décider si F on doit les mettre à mort : C’est alors que la Desgarcins subitement rendue folle d’épouvante se met à chanter!... Sa voix prodigieuse désarme les assassins... qui se contentent de vider les tiroirs, boire et manger puis s’enfuient. Au petit jour, on vient délivrer les captifs, mais la raison de la pauvre femme avait définitivemeent sombré en cette tragique nuit ; ramenée à Paris, logée dans un garni de la me Neuve-Egalité ; elle se trouve presque sans ressources... Allard n’est plus là ; agent militaire en Italie, il joue la Mort de César 9 sur le théâtre d’Udine, avec une troupe d’amateurs. Le théâtre de la République est fermé, la troupe désorganisée, Talma est en tournée et Louise Desgarcins, seule, oubliée, meurt de misère et de phtisie à vingt-sept
ans, le 6 Brumaire, an IV, laissant une fille qui débutera plus tard, en 1806, à la Comédie-Française sous la protection d’une camarade de sa mère, Charlotte Vanhove, devenue Mme Taima seconde.