JULIE CAREAU
Le 6 avril 1763, vers midi, la salle de l’Opéra, rue Saint-Honoré, qui avait jadis abrité Molière et sa troupe, était détruite par un incendie. Dans la foule, au premier rang, une gamine de sept ans contemplait le spectacle assez rare de la mise en batterie des pompes, connues depuis une trentaine d’années seulement ; une invention de Dupérier, ancien laquais de Molière, plus connu sous le nom de (( Provençal » , devenu plus tard sociétaire de la Comédie à part entière. Curieux bonhomme, ce Dupérier, acteur et homme d’affaires, mort riche à
soixante-quinze ans, après deux mariages qui lui donnèrent huit filles et vingt-quatre garçons, dont l’un, Antoine, fut le père du général Dumouriez.
Cette enfant perdue, sans mère et de père inconnu, devait, trente ans plus tard, recevoir avec son mari Taima, en son hôtel de la rue C hante reine, le vainqueur de Valrny, petit-fils du « Laquais de Molière ».
Cependant, assez désemparée, la petite fille fut remarquée dans la bousculade par un monsieur respectable qui la prit sous sa protection : M. Pierre- Joseph Gueulette de Maverou, ancien conseiller à Pondichéry, l’emmena chez lui, car elle lui avait paru douée d’une vive intelligence ; il la fit élever et resta son « protecteur » jusqu’à ce qu’elle fut admise, à treize ans, sous le nom de Julie, dans le corps de ballet de l’Opéra.
Domiciliée alors rue du Hazard, au coin de la rue Sainte- Anne, cette jeunesse habitait avec une femme dite la a Tristan », de son vrai nom Marie- Catherine Carotte. Un peu plus tard, Julie quitte
FOpéra pour la Comédie Italienne, puis revient à son premier théâtre aux appointements annuels de cinquante livres ; c’était le temps où l’on disait encore les filles de l’Opéra, les demoiselles de 1 ’ Opéra-Comique , les dames de la Comédie-Française. Fort heureusement pour Julie, les spectateurs s’intéressaient surtout aux ballets ; prévoyante, !a mère Carotte, après s’être rebaptisée <( Maman Careau » , car le nom de Carotte prêtait aux quolibets dans le milieu des généreux amis de la jeune danseuse, menait fort bien les affaires, car, au bout de dix-huit mois, Julie Careau se trouva propriétaire de deux immeubles, l’un Chaussée-d ’ Antin , acheté à la marquise de joyeuse, moyennant quarante mille livres, et 1 autre, payé trente-deux mille francs, loué au comte de Mirabeau, qui ne manqua certainement point de s’éprendre de sa blonde propriétaire. La danseuse achète bientôt après un terrain situé rue Neuve-des-Mathurins et « Maman Carotte » solde, en même temps, pour dix-huit mille livres de boiseries, glaces et meubles, tout en
plaçant encore quatorze mille livres en rentes viagères.
À ce moment, Julie Careau est l’amie d un sieur de Brunvillé, conseiller au Parlement et marie. L’accident à prévoir ne tarde guère : Julie, enceinte, doit interrompre son service et le sieur de Brunvillé, un peu refroidi, se retire, laissant en guise d adieu un nouveau terrain rue des Mathurins, et une rente de deux mille livres. Le vicomte Joseph- Alexandre de Ségur, colonel à vingt-trois ans du régiment de Noailles-Dragons , prend sa place.
Julie a vingt-deux ans; c’est une délicieuse blonde à l’œil noisette, très fine mouche, une vraie Parisienne et aussi une artiste. De Ségur la présente à ses amis de Prenne, de Périgny, de Bourbon- Busset et, dans leurs mains, elle devient vite une vraie femme à la mode. On achève 1 hôtel commencé et le gentilhomme crée à sa maîtresse un salon fort aristocratique. Maman Carotte, un peu gênante, est remboursée, Julie redevient MUe Julie, mais elle continuera d’amasser, ajoutant aux libéra-
lités de Ségur un petit hôtel qui devait abriter tour à tour les deux plus grands acteurs du siècle : Talma et Bonaparte.
Un certain abbé de la Victoire avait d’abord été propriétaire du terrain, sur lequel fut bâti l’hôtel de la Victoire, dessiné par Ledoux pour le maréchal de Condorcet dont la veuve, sœur du maréchal Grouchy, l’avait revendu à Julie. Plus tard celleci, devenue Mme Talma, le céda à Joséphine de Beauharnais pour cent quatre vingt mille francs; par la suite, l’Empereur en fit la dot de Mlle Stéphanie Rolier, sa cousine, née Bénielli, d’une illustre famille corse, lorsqu’elle épousa le général Lefebvre- Desnouettes; Bertrand l’occupe au retour de Sainte- Hélène, enfin, un ministre de Napoléon III, comte de Walewsky, devait y recevoir Rachel... Certaines maisons sont vraiment prédestinées...
Maman Carotte ne venait guère voir sa Julie qu’en cachette et, du reste, elle ne devait pas tarder à mourir, retirée à Belleville, le 9 janvier 1792; les héritiers de l’estimable femme se présentèrent à
Julie Careau qui n’eut point de peine à !eur prouver qu’elle n’avait aucun lien de parenté avec la défunte, grâce aux actes ci-dessous, utiles à reproduire en raison d’une confusion qui a persisté longtemps entre La Tristan et Marie Careau, la véritable mère de Julie.