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me montrer indigne de la religion qu’on invoque contre moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois d’impuissance; je m’abandonne avec confiance à votre justice ! »
La lettre lue à l’Assemblée, le 12 juillet 1790, par Mirabeau, locataire de Julie, comme nous l’avons vu, produit une émotion considérable; tTalma n’oublia jamais cette histoire et sa rancune demeura tenace envers l’Eglise. Grand dignitaire de la Franc-Maçonnerie, il fera élever dans la religion protestante les enfants qu’il aura plus tard de Jacqueline Bazaire et refusera de recevoir à son lit de mort Monseigneur Quélen, archevêque de Paris, venu sur la prière de l’un de ses neveux.
Après avoir traîné plus d’un an, l’affaire fut cependant arrangée et le mariage célébré à Notre- Dame de Lorette, le mardi 19 avril 1791. Il était temps... douze jours plus tard, Henri-Castor et Charles-Pollux, enfants jumeaux de Julie et de
Talma, nés de la veille, étaient présentés au baptême par Dugazon et la Desgarcins, restée décidément de la famille. Les deux gosses sont aussitôt surnommés par le public : Henri VIII et Charles IX en souvenir de deux belles créations du père; les feuilles royalistes daubent sur Ile couple ; les Actes des Apôtres impriment : a que le sieur Talma vient d’épouser Mlle Julie, veuve de MM. A. B. C. D. , etc... »
Marié, riche, Talma prend pour devise parlante une lune et en exergue : « Je ne luis que le soir » !... Il s’installe rue Chantereine, dans l’hôtel que sa femme tenait de Ségur. Le logis est mis au goût du jour, car le tragédien, après avoir réformé le costume au théâtre, se devait de transformer les ameublements. Depuis David, tout était à l’antique.
En entrant chez le tragédien, après une cour ornée de lions de pierre, on traversait un péristyle soutenu par quatre colonnes corinthiennes accédant à une grande galerie de styîe étrusque, aux murs
garnis d’armes de toutes les époques: casques gaulois, yatagans, arcs, flèches indiennes, poignards; mais ce n’était ni dans cette galerie, ni dans le salon que Talma, rentrant du théâtre, aimait à se délasser; il descendait au sous-sol, dans la cuisine, où une vieille domestique lui préparait des bouillons bien chauds en le plaignant du peu de soins que l’on prenait de sa santé.
L’hôtel comportait encore au rez-de-chaussée, à droite, une antichambre, un salon, qui devint plus tard le cabinet de travail de Bonaparte, un boudoir pavé de mosaïque, une salle à manger, une salle de bains et la serre. Au premier étage, la chambre de Julie, plus tard celle de Joséphine, garnie entièrement de glaces où les deux belles pouvaient se mirer de profil, de face et de dos, avec alcôve ornée de peintures, et, plus loin, la chambre de Talma, occupée aussi par Bonaparte, ornée d’une frise de vases étrusques peints et de lyres auxquels le Premier Consul ajouta des aigles tenant la foudre.
L’escalier qui conduisait du rez-de-chaussée au premier étage était tournant et ne pouvait livrer passage qu’à une seule personne.
L’allée qui donnait rue Chantereine fut plantée d’arbres de haut jet, les uns disent de tilleuls, les autres d’acacias.
Le salon de la belle Julie devint donc celui de Talma; il y recevait ses amis, Vergniaud, Gensonné, Guadet, Souques, Riouffe, Palissot, Chénier, Méhul, Ducis, dont le neveu épousera plus tard Euphrasine, la sœur du tragédien, qui vivra quatre-vingt-quatorze ans sans avoir jamais applaudi, disait-elle, un acteur égal à son frère...
Au contact de tant d’hommes supérieurs, Talma, profond observateur, acquiert et cultive cette intelligence politique qui parut saisissante dans ses interprétations de personnages historiques comme Marius, César ou Sylla. Il dira lui-même plus tard de ses grands amis de cette époque : (( C’est au milieu d’eux que j’ai puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon
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art. Je travaillai à montrer sur la scène, non pas un mannequin monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme, s’entretenant de ses propres affaires et comme ils parlaient d'eux en allant sur V échafaud. ))
Naturellement, les femmes ne manquaient pas, les belles amies de Julie aux cous emperlés, la gorge nue ornée de corail; les deux Candeille, les deux Contât, la belle Langue, cette tragique Olympe de Gouges qui, après avoir soumis avec un prodigieux acharnement ses pièces au Comité de lecture du Théâtre-Français, allait bientôt monter sur l’échafaud, en disant aux membres du Tribunal Révolutionnaire :
(( On trouve communément des hommes de votre espèce, mais apprenez qu’il faut des siècles pour produire une femme de ma trempe !... »
L’élégiaque Desgarcins venait aussi accompagnée de son amant Allart, pour qui elle avait voulu mourir; sous le regard peut-être railleur de Talma, elle recueillait les soupirs de François de Neuf-
château et les hommages de Luce de Lancival avec sa jambe de bois.
C’était rue Chantereine une fête continuelle : soupers, bals, clavecins et biribi. On y frondait dangereusement les terribles maîtres de l’heure en jouant certains soirs au Tribunal Révolutionnaire. Le chien terre-neuve de la maison, Bonhomme, tenait le rôle du Président; on lui pinçait l’oreille et la queue pour le faire aboyer, ce qui voulait dire « A mort », aux grands éclats de rire de l’assemblée.
La pauvre Julie n’était ni sotte ni myope et ne perdait rien des galantes intrigues de son entourage; elle n’avait guère d’illusions sur la fidélité de Talma, mais son aimable tolérance n’était-eîle point le meilleur moyen de garder celui que toutes les femmes lui enviaient? Elle lui avait donné un troisième fils (Tell, mort en bas âge au bout de douze jours) et c’était déjà un vieux ménage. Cependant, elle cherchait la rivale préférée, écartant les deux Contât, pourvues, la Desgarcins, vieille
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histoire; Sophie Arnould, trop mal conservée malgré tout son esprit et, d’ailleurs, toquée de Lauraguais; Raucourt qui prisait peu la beauté mâle ; toutes les camarades de théâtre étaient escortées d’amants avoués et haut placés; il y avait encore les belles du jour, bien d’autres nymphes, mais impossible de découvrir celle dont les charmes faisaient publier à son mari le « joli fond noisette » de ses yeux.
Cependant, la tourmente s'accentuait au dehors; tandis que tout ce beau monde vivait dans l’insouciance, des têtes commençaient à tomber et Talma lui-même, ami des Girondins qui fréquentaient chez lui, allait être un instant menacé.
Le 16 octobre 1 792, on soupait rue Chantereine dans le grand salon tendu de damas bleu en l’honneur de Dumouriez, vainqueur de Valmy. En sortant du Théâtre-Français ou le général avait assisté à la représentation, Talma, qui n’avait point quitté son costume, accueillait ses invités, les trois Chénier, Sauveur, adjudant-général sous Dumouriez, Chamfort, dont Talma recueillera le dernier soupir
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lorsqu’il se coupera la gorge, Méhul, David, Ducis, Vergniaud, Brissot, Barbaroux. La Terreur approchait; Fur des convives, Souques, tenu jour et nuit sous la surveillance d’un gendarme qu’il appelait sa bonne, l’invitant au restaurant, le grisant régulièrement, l’avait amené avec lui rue Chantereine. La fête battait son plein, l’antichambre était encombrée de domestiques, de nombreux aides de camp et des quarante-huit gardes dont se faisait toujours accompagner Dumouriez.
Fusil, Facteur, en même temps aide de camp d ’Henriot, était au programme avec ses imitations comiques. Mlle Candeiïle redisait en l’honneur de Dumouriez la chanson de la veille :
Savez-vous la belle histoire De ces fameux Prussiens?
Ils marchaient à la victoire , Avec les Autrichiens;
Au lieu de palmes de gloire Ils ont cueilli du raisin.
Le raisin donne la foire Quand on le mange sans pam ;
Pas plus de pain que de gloire, C’est le sort du Prussien.
Il s’en vint chantant victoire,
Il s’en va criant la faim.
Le grand Frédéric s’échappe Prenant le plus court chemin, Mais Dumouriez le rattrape Et lui chante ce refrain :
N’allez pas mordre à la grappe Dans la vigne du voisin!...
Lorsque, tout à coup, Marat paraît sur le seuil, en carmagnole, coiffé de son fameux mouchoir rouge, escorté de deux acolytes. 11 arrive du Club des Jacobins où on l’a chargé d'interroger Dumouriez « partout où il se trouvera...» Santerre, présent parmi les convives, veut lui barrer la porte, invoquant son autorité de général de la Garde Nationale, mais Dumouriez fait signe de laisser passer l’Ami du Peuple. Celui-ci, après avoir toisé Talma, toujours costumé, s’écrie :
- — Général, nous sommes Membres de la Convention Nationale et nous venons vous prier de nous donner quelques éclaircissements sur le fond de l'af-
faire des deux bataillons : le Mauconseil et le Républicain, accusés par vous d’avoir assassiné de sangfroid quatre déserteurs prussiens; nous avons parcouru les bureaux du Comité Militaire et ceux du Département de la Guerre et nous n’avons pas
trouvé la moindre preuve du crime; or, comme personne ne peut mieux nous instruire que vous...
— Monsieur, réplique Dumouriez, vous m’avez dit que vous étiez Membre de la Convention, mais vous ne m’avez pas dit votre nom.
— Je m’appelle Marat.
— Ah, c’est vous qui êtes Marat !... Mais que m’aviez- vous donc dit, mon cher Talma, que Monsieur n’était que laid?... je le trouve hideux!...
Et Ile Général tourne le dos aux Députés qui se retirent menaçants; Dugazon s’élance dans la cuisine, en rapporte une pelle rougie et parcourt les salons en brûlant du sucre. C’était la mort pour Dumouriez, Talma, Dugazon et consorts. Le lendemain, dans le Journal de la République, Marat conte la scène :
(( je vis en sortant, dit-il, plusieurs des heiduques de Dumouriez, le sabre nu sur les épaules, et je leur ai fait entendre que leur maître redoute bien plus le bout de ma plume que je n’ai peur des sabres de ses chenapans. »
Marat accusait les généraux d’avoir formé un complot contre la République avec la « Clique de la Gironde ». Le lendemain, Dumouriez repartait en Belgique et Ton criait dans les mes:
(( Détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les Aristocrates chez l’acteur Talma, avec le nom des conspirateurs qui s’étaient proposé d’assassiner l’Ami du Peuple ! »
Le 30 octobre, 'l’aima est traduit devant le Tribunal Révolutionnaire comme complice de Dumouriez; c’était risquer gros, mais il était populaire, il avait rallié les artistes à la Révolution, et, surtout, on avait besoin de son talent ; aussi il échappa l’échafaud et l’orage se détourna de lui. Le lendemain 31 octobre, la Gironde tout entière est détruite; ceux qui ne sont point saisis et guillotinés à
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Paris vont périr misérablement dans leur fuite, Talma écrit sur son carnet: (( On joue mieux quand on a du chagrin. »
Dugazon, professeur de Talma, échappé lui aussi au couperet, vivra assez pour, dix mois après, le 21 janvier, en qualité d’aide de camp de Santerre, déclancher, au pied de l’échafaud, le roulement de tambour qui étouffera la voix de Louis XVI.
Nul doute que, très tard dans cette nuit historique, Julie, oubliant ses chagrins jaloux, dût embrasser sur l’oreiller une tête encore chère en songeant à l’effroyable danger prêt à fondre sur ce mari qu elle aimait encore.
Quelles coïncidences tragiques ont mêlé à chaque pas le 1 héâtre et la Révolution ! N’est-ce pas Corneille qui inspire sa petite-nièce et lui met aux mains le couteau pour égorger Marat 1 Julie Careau dut, sans doute, à Charlotte Corday, la vie de son mari.