CHARLOTTE VANHOVE
Quelle était donc celle dont Julie Careau percevait la mystérieuse influence sur Talma? Une lettre anonyme la renseignera bientôt. Tout simplement une jeune camarade de théâtre, la petite Charlotte Vanhove, fille du vieux tragédien, le « père Agamemnon », qui se plaignait de n’avoir même point dans ses nouveaux costumes antiques une poche pour mettre la clef de sa loge.
Enfant de la balle, elle avait reçu des leçons de Dorival, le même maître qui enseigna à Talma l’art de respirer tout en jouant fort bien tous les mauvais
rôles. Employée depuis dix ans déjà au Théâtre- Français pour les rôles d’enfants, lorsque Talma débute, Charlotte, fine, sensible, douée d’une yoix touchante, presque toujours languissante, est une remarquable Iphigénie. Petit, un musicien de l’orchestre, l’avait épousée, mais beaucoup remarquaient que, par un singulier hasard, Charlotte Vanhove figurait toujours sur le bulletin de service chaque fois que Talma devait jouer.
si r on s’en rapporte à Charlotte elle-même, on peut croire que Robespierre fut un instant le rival malheureux de Talma.
(( Robespierre, dit-elle, venait presque tous les jours au théâtre et je ne fus pas longtemps à m’apercevoir des raisons de cette assiduité. Craignant les manifestations d’un amour si fatal, je cherchais le moyen de retarder au moins une déclaration que je craignais de ne pouvoir longtemps éviter. Je me dis malade et je m’abstins de paraître sur la scène. Mais quelle ne fut pas ma terreur lorsque Talma vint me raconter ce qui s’était passé relativement à
lui. Il avait un tailleur fort renommé que Robespierre fit mander en lui disant en peu de paroles de lui faire un habit. »
L’Incorruptible voulut-il chercher à lutter d’élégance avec son rival, le tragédien, tenu pour arbitre en ces matières? En tout cas, voici la description de l’un des costumes de ville de Talma qui devait être encore plus difficile à porter que la toge et auquel songeait peut-être Maximilien : petite redingote courte, savoureuse, bleu ciel, à la polonaise, ornée de brandebourgs, ne descendant qu’à peine au-dessous de la taille; un gilet en schall, un pantalon vert d’eau ajusté (on dirait aujourd’hui un collant), un col ouvert et un chapeau relevé, avec une petite plume d’autruche rose, frisée, des gants jaunes avec pompons branlants; sur l’épaule, un manteau très court doublé de soie rose, qui fut baptisé par la mode un Talma, une canne à l’incroyable et un face-à-main carré.
« Robespierre, donc, ajoute Charlotte Vanhove, achevait sa commande au tailleur à la mode, qui
tout en prenant mesure, eut le malheur d’ajouter : (( si le citoyen voulait une petite redingote à la Talma? » A ce nom, une crispation des nerfs saisit Robespierre devenu si terrible que l’ouvrier crut voir un tigre prêt à le saisir, et, sans finir même de prendre mesure, il prit la porte et courut à toutes jambes informer Talma de la scène qui venait d’avoir lieu. »
On imagine l’épouvante de Charlotte qui connaissait bien la véritable cause de tant de fureur et qui, après avoir feint, comme elle le dit, d’être malade, supplia Talma d’être prudent et ne chercha plus qu’à s’assurer des protecteurs parmi les personnes qu’elle savait du parti adverse au grand Conventionnel. Ellle renoua donc la connaissance, dans ce but, de Mme Scheftel,au théâtre Mlîe Fleury, dont le mari recevait chez lui Danton et Tallien. L’actrice, invitée à dîner, fit si bien sa cour à ï allien que celui-ci finit par lui dire galamment :
— Sais- tu, citoyenne, qu’il y a une dénonciation contre toi au Comité de Salut Public?
Terreur de la jeune femme. Le Conventionnel précisa:
- — Rien de plus vrai; tu dois le savoir, le scélérat est amoureux de toi.
— Je l’ignorais, citoyen, mais s’il en était ainsi, j’implorerais votre assistance pour me soustraire à cet affreux malheur.
— Mais, sans doute, dit Danton qui écoutait, cette jolie femme ne peut vouloir de ce reptile, de ce rebut de la nature. Pauvre petite ! Elle en est toute rouge. Ne vous effrayez pas, vous n’avez plus rien à craindre, ma toute charmante, nous sommes maintenant vos amis. Si l’on vous tourmentait, moi, je vous prendrais sous ma protection.
Pendant le dîner, on avait servi un superbe poisson, dont la tête se trouvait justement en face de Danton ; en le posant sur la table, cette tête tomba sur son assiette. — Danton, s’exclama Ta! lien, ceci est d’un mauvais augure !
— Eh non ! répondit Danton, tu vois bien que cette tête tombe devant moi.
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Si la tête de Robespierre ne tarda pas à tomber, celle de Danton l’avait précédé sous le couperet.
Cependant, il avait bien fallu que la pauvre Charlotte reprît son service. Un soir, dans une pièce de Collot d’Herbois où l’héroïne doit être enlevée, bien qu’elle fût très légère étant fort petite, son partenaire fait un faux pas et va choir avec elle dans la coulisse; une grosse épingle entre dans la poitrine de la comédienne que l’on porte évanouie dans sa loge. Le médecin de service déclare que la blessure ne saignait point assez, a ■ — 11 faut sucer la plaie, dit quelqu’un, c’est le seul moyen d’écarter le danger. »
Talma se proposa et Charlotte assurait que leur liaison commença seulement ce soir-là. Nous voulons bien le croire, mais elle avait déjà, depuis longtemps, d’autres obligations envers son ami. 11 l’avait soutenue contre Louise Contât, qui voulait imposer sa sœur Emilie. Le public et les amateurs s’en étaient émus; dans une parodie de Rhadamiste, un auteur, mettant en scène un député du public et
Louise Contât, alors enceinte, le représentant du parterre s’exprimait ainsi :
Le Théâtre-Français a besoin de recrues...
Qui promettent surtout et qui ne soient pas grues. Vous voulez écarter Vanhove du théâtre...
Pour en venir à bout vous prenez le haut ton,
Et prétendez nous faire avaler le goujon.
Je vous déclare ici qu’on ne souffrira pas Que Mimi sur Vanhove usurpe enfin le pas.
A quoi Müe Contât répondait:
Ma sœur est tout pour moi et je vais tout quitter,
Et sur mes ennemis envieux de ma gloire.
C’est ainsi que je veux remporter la victoire.
Vous me regretterez quand je n’y serai plus.
Oh! si je n’étais pas si prête d’accoucher,
Pour servir ma colère et remplir votre bourse < Que Figaro serait d’une grande ressource!
Ah ! je crève !!!...
La liaison de ! aima avec Charlotte Vanhove demeura secrète deux ou trois ans. Julie, comme toujours, ignorait ce que tout le monde savait. Dans i’intervalle, le mari, le musicien P5etit, s’était retiré, Ta! ma, parfaitement à Taise, paraissait
en scène flanqué à droite de Louise Desgarcins, à gauche de Charlotte Vanhove, sous l’œil de Julie que sa jalousie n’empêchait point d’applaudir les trois interprètes d’A bujar. Mais enfin, l’heure vint pour la pauvre femme de céder la place; le divorce n’existe pas encore; six ans après seulement. Napoléon, en se libérant lui-même, donnera à son ami Talma la possibilité de divorcer avec Julie Careau pour épouser Charlotte.
Des lettres écrites par l’abandonnée à des amis fidèles éclairent la misère des dernières années du ménage.
« Au citoyen Romain.
(( Oh, mon cher ami, si je n’avais pas un mal de tête qui ne me quitte plus, je vous écrirais une belle lettre pour répondre à la vôtre qui m’a fait le plus grand plaisir ; tout ce que vous me dites des habitants de la campagne me prouve qu’ils sont, en effet, dignes de la liberté; que n’en est-il ainsi de tout ce qui couvre la surface de la terre !
(( Notre péché mignon est de nous occuper beaucoup de théâtre; puisqu’on dit à tout péché miséricorde, parlons-en tout notre comptant. Nous avons donné trois nouveautés en fort peu de temps : Le Jugement dernier des Rois , pièce en deux actes, qui fait crever de rire ; tous les acteurs y jouent : Dugazon est admirable dans le rôle du Pape, Michot a un air ouvert qui lui sied fort bien dans l’ Impératrice de Russie; Talma joue un sans-culotte anglais; Baptiste l’aine, un sans-culotte romain; chacun y met du sien et le public est content.
(( La moitié du chemin , pièce en trois actes de Picard, fait aussi grand plaisir; de plus, Le Modéré, en trois actes, par le plat Dugazon. Cette pièce est beaucoup moins mauvaise que son Emigrant, on peut même dire qu’elle est fort jolie; voilà ce que nous avons donné, mais nous avons bien autre chose sur le métier : Un Brutus ou V Expulsion des T ar quins. Talma espère beaucoup de cet ouvrage, c’est lui qui joue Brutus; après cela, une pièce de Monvel, extraordinaire, depuis le pre-
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rnier mot jusqu’au dernier, et nous ne doutons pas
que tout cela ne fasse beaucoup d’argent qu’on ajoutera à celui qu’on fait tous les jours, car la salle ne désemplit pas.
a Othello, qu’on a repris avec un monde énorme. Baptiste l’aîné donne à la pièce une physionomie toute nouvelle, il est impossible d’y mettre plus de talent; Talma joue, je crois, une fois mieux que dans la nouveauté; si vous ne m’en croyez pas, allez le demander à Préville; il est venu dans sa loge !e baiser tout suant; Talma lui a dit qu’il y avait encore bien des choses à polir dans son rôle. Le brave homme lui répondit : a Mon ami, vous n’avez autre chose à faire qu’à continuer de vous laisser aller à F inspiration de la nature; ne cherchez pas à être parfait trop tôt, il y a des imperfections qui sont de bon augure pour l’avenir. » Qu’avez-vous à répondre à cela, monsieur le rigoriste?
(( A propos, nous nous tutoyons tous, je t’apprends donc que j’ai mal à la tête et pour cause, c’est que je suis grosse.. Comment trouves-tu une
pareille bêtise? Adieu, cher concitoyen. Vive !a
République !... »
(( jULLY. ))
C’était l’un des surnoms donnés à Julie. Ses ennemis l’appelaient aussi JüUy Talmouze, par allusion à Talma et à Soubise qui l’avait aussi « protégée » autrefois.
A Coupigny, chef de division au Ministère des Cultes, ce billet sans date:
« Après que vous avez été parti, mon ami, j’ai dit à mon mari ce que je pensais de l’odieuse conduite qu’il a tenue aVec moi, non pas avec colère, car je n’en avais pas, mais avec amertume; il m’a répondu avec audace, et je ne m’en étonne pas : quand le cœur se déprave, i! s’endurcit; son audace ne m’a pas fait peur; mon indignation est trop profonde pour que je sois encore susceptible de ces émotions passagères; je l’ai prié de passer dans sa chambre ; il y a été enfin, j’ai peu dormi, mais je
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n’ai point pleuré; puisse mon courage ne point faiblir; doit-on avouer tant de peine en face de ses bourreaux.
(( Quand vous aurez quelque soirée de libre, je vous prie, mon ami, de m’en faire le sacrifice, la solitude est funeste avec un homme passionné et une imagination ardente; je vous demande discrétion et amitié; ne parlez pas de mes maux à qui ne sait les plaindre (à Taima?). »
(( JüLLY. ))
Toujours à Coupigny :
(( Ne pouvez, mon ami, venir dîner, ou souper avec moi. Quand voudrez-vous ? Vous me trouverez seule (souligné dans le texte), ceci soit dit sans scandale; vous avez mal lu ma lettre, au lieu de désirer la solitude, je vous disais qu’elle était funeste à mon état; il n’y a qu’une société d’indifférents qui pourrait m’être plus funeste encore, c’est pour cette raison que je vous recherche et que je la fuis.
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(( Quand je vous dis que vous me trouverez seule, cela n’est pas absolument vrai, je veux dire, justement, que vous ne trouverez pas chez moi celui que je ne comptais pas autrefois ou plutôt que je comptais pour tout (Taîma).
« Lebrun vient demain, Quintidi, dîner avec moi, venez-y. »
(( JüLLY. ))
Toujours à Coupigny :
((Je suis partie après une scène violente, le désespoir au cœur; arrivée à la campagne, je tâchai de me calmer pour juger l’étendue de mon malheur et le parti qui me restait à prendre; je résolus de louer un appartement et de laisser enfin, pour jamais, à mon mari, une entière liberté; lorsqu’il connut mon projet, et 1 apprenant tout comme vous, croyez- le bien, par un intermédiaire, nous avons arrêté nos affaires d’intérêt. Mon mari s’y comporte avec une grande générosité; il trouve que rien n’est trop cher
pour se débarrasser de moi; je n’aurai plus le mari que j’idolâtrais, mais je n’aurai plus un monstre qui me hait, il faut que je tâche de me consoler par cette idée... J’irai à Paris, dans quelques jours, chez M. Voldemar; je vous ferai avertir dès que j’y serai ; je compte bien sur vos soins, mon ami, quand je serai chez moi, ils me seront bien doux. Je vous quitte, on attend ma lettre, à peine ai-je le temps de vous embrasser. »
Au citoyen Jalaignac, un ami, maire de la ville de Bagnères où elle a pris les eaux (Est-ce un amant qu’elle revoit après seize ans? Elle l’a connu en
(( Vous avez cm bonnement que les maris vivaient avec leur femme; point du tout, mon ami, ils vivent avec leur maîtresse. Votre lettre est parvenue à mon mari qui me l’a fait remettre quelques jours après; voilà pourquoi la réponse s’est fait attendre. J’ai cru vous avoir écrit depuis ma séparation (sans di-
vorcer, toutefois) d’avec Talma ; nous ne sommes restés ensemble que sept ans; pendant cet intervalle,, j’ai eu des grossesses pénibles, des accouchements douloureux; de plus, un attachement sans bornes, des inquiétudes sans nombre pour lui que la haine de l’aristocratie poursuivait à outrance; j’étais là pour relever son courage, lorsqu’il se laissait abattre, pour veiller sur tous les dangers et les prévenir. Je m’étais figuré que tant de souffrances, tant de soins, empêcheraient un mari de se jamais lasser de sa femme, je me suis trompée ; vraiment, mon ami, on devrait recommencer à vivre, car à cette première représentation on ne sait ce qu’on fait; je ne vous dis pas tout ce que j’ai souffert deux ans entiers avant notre séparation. Je pressentais le coup que je ne pouvais parer; enfin, quand il me fut porté, je rassemblai tout ce que j’avais de courage, de philosophie, je devins sûre de l’étendue de mon malheur ; être la victime d’une grande ingratitude me senv blait avoir quelque chose d’auguste; mes amis m’aidèrent beaucoup à porter le fardeau de mes peines,
les femmes surtout, dans les longues conversations où chacune raconte ce qu’elle a souffert... on se soulage nécessairement, la cause devient commune et dès que la douleur est moins personnelle, elle devient moins amère; une fois guérie, je suis devenue un Roger Bontemps, me moquant de tout, et de tout le monde, excepté de la République et de mes amis; voilà, mon cher jalaignac, tout ce qui est de moi; je vous donne ces renseignements afin que vous puissiez écrire mon histoire, si l’envie vous en prend. »
Et cette dernière, à son amie, Louise Fusil, au lendemain de la séparation :
(( Nous avons été à la Municipalité dans la même voiture; nous avons causé pendant tout le trajet de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne. Mon mari m’a donné la main pour descendre, nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre, et nous avons signé comme si c’eût été un
contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant, il m’a accompagnée jusqu’à ma voiture. J’espère, lui ai- je dit, que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence, cela serait trop cruel, vous reviendrez me voir quelquefois, n’est-ce pas? • — Certainement, a-t-il répondu d’un air embarrassé, avec le plus grand plaisir. J’étais pâle et ma voix était émue, malgré tous les efforts que je faisais pour me contraindre ; enfin, je suis rentrée chez moi et j’ai pu me livrer tout entière à ma douleur... Plains-moi, car je suis bien malheureuse!... »
Elle avait quarante-huit ans. Talma n’en avait que trente-sept.
Talma s’en va donc habiter rue de Richelieu ; Julie, rue Matignon, chez Mm0 de Condorcet, emmenant avec elle ses deux fils, Castor et Pollux, qui vont mourir très jeunes, poitrinaires. Désespé-
rée, Julie vendra alors son hôtel de la rùe Chante-
reine à sa jeune amie, Joséphine Tascher de la Pagerie, comtesse de Beauharnais, qui va épouser le général Bonaparte.
Julie Careau devait mourir le 6 février 1801. Talma en parut extrêmement affecté. Faut-il croire que les événements tragiques qu’il avait traversés durant la tourmente révolutionnaire, les tribulations d’une rupture malgré tout douloureuse, ne furent pas étrangers à une grave neurasthénie, sorte de spleen chronique dont il souffrit plusieurs années? Quoi qu’il en soit, depuis cette époque, on sent dans son jeu quelque chose de plus intense, de plus creusé, surtout dans les paroxysmes douloureux, que l’on n’avait pas encore aperçu chez lui...