‹ La vie amoureuse de François-Joseph TalmaChapitre 8 sur 12 · TOUJOURS CHARLOTTE VANHOVE · texte numérisé non relu

TOUJOURS CHARLOTTE VANHOVE

MAÏS PAULINE BORCHÈSE

Le joli rideau d’avant-scène du Théâtre de Chambéry tombait aux acclamations d’une salle enthousiaste, sur le dernier acte de Manlius , que venait de jouer Talma en tournée; la veille, on était accouru de trente lieues à la ronde pour l’entendre dans Hamlei.

Sans attendre les discours, les palmes et les couronnes, le tragédien, à peine dégrimé, laissant le public le rappeler inutilement, sautait dans une carriole attendant sous les platanes du boulevard de

Soigne, et filait en poste sur la route du Bourget pour aller à quinze kilomètres. Quoi faire?

Mil huit cent douze. La Révolution, le Consulat ont passé; le jeune officier d’artillerie à qui Taîma prêtait autrefois des livres et donnait des billets de faveur pour le Théâtre de la République est, à présent, le Maître de l’Europe et le tragédien au faîte de la gloire. Napoléon, à plusieurs reprises, a payé ses dettes et sérieusement songé à le décorer; l’acteur frisait la cinquantaine... les femmes étaient toujours des amies empressées et des adoratrices.

Talma a écrit : « Je vis dans la lune et jette mon pot de chambre sur la terre ! » Cette nuit-là, dans sa carriole savoyarde attelée de deux mules mauriennaises, il était réellement sur la terre en longeant le beau lac du Bourget et « La Dent du Chat ». Î1 allait vers Pauline, princesse impériale, sœur de Napoléon, qui séjournait à Aix-les-Bains avec Mme Mere, ses deux belles-sœurs, Joséphine et la reine Hortense, son frère Louis, roi de Hollande, Caroline, reine de Naples, Julie, reine d’Espagne,

et Désirée, femme de Bernadette, le futur roi de Suède.

Lui était en Russie. La belle Pauline, immortalisée dans le marbre par Canova, avait alors trentedeux ans; toujours très belle, elle était déjà venue à Aix soigner ses nerfs un peu surmenés et avait loué cette fois encore la maison Chevalay, un peu au-dessus de la ville, orientée vers le Grand Revard; elle y donnait sans doute ses derniers souvenirs au beau Canouville qui l’avait compromise et que Ton expédia, pour couper court au scandale, en Espagne d’abord, puis bientôt en Russie, dont il ne devait pas revenir.

Pour se distraire, Pauline avait, l’année précédente, mandé à Aix-les-Bains l’illustre Taîma, pour (( des lectures »; euphémisme qui comble Mm0 d’Abrantès d’une joie malicieuse. Depuis, la princesse correspondait secrètement avec son lecteur (( poste restante » , sous le nom de M1Ia Sophie ; un M. Ferrand, maître d’hôtel de lia Princesse, était l’intermédiaire habituel des deux amants, car l’ac-

teur remplaçait le brillant Canouville. La police impériale a semblé ignorer l’aventure, ou tout au moins la garda soigneusement secrète.

Talma qui, jadis, emmenait toujours sa femme, Charlotte Vanhove, dans ses tournées, l’a laissée, cette fois, dans sa maison, 6 bis, rue de Seine... sous prétexte de représentations à Annecy, à Genève, à Grenoble, à Lyon et à Chambéry, il peut se rapprocher de son idole sans éveiller les soupçons. Depuis six ans, le ménage ne marchait plus; Mme Talma n'ignorait pourtant rien de l’aventure étourdissante de son mari ; elle l’écrira plus tard : (( Talma devint tout à coup un homme à bonnes fortunes ; poursuivi, provoqué par des femmes de la plus haute société, il conçut le projet d’obtenir ce

genre de célébrité si nuisible au bonheur domes- . *

tique. »

Pendant que son mari roulait en carriole, Charlotte était donc à Paris, en apparence résignée, car, même sous son toit et en l’absence de Talma, les

sujets de préoccupation ne lui manquaient point,

comme on le verra plus loin. L’état de santé de Talma, soi-disant, et, en réalité, l’invitation de Pauline Bonaparte, l’avaient, comme nous l’avons vu, amené un an auparavant aux eaux d’Aix L« qui ne lui avaient pas fort réussi » , dit cette fine mouche d’Abrantès. Et il est exact, en effet, qu’à cette époque, peut-être assombri par la mort de ses fils. Castor et Pollux, celle de Julie Careau, il semblait assez abattu. « Le croirais-tu, dit-il à Charlotte, quand je considère une femme, ses formes gracieuses, ses traits charmants, je cherche à voir ce que serait le squelette de cette jolie créature; je le découvre sous sa chair, mes yeux et mon esprit ont pris cette habitude et, malgré mes efforts, je la vois toujours ainsi... » Même ses enthousiastes auditeurs lui rappellent que « dans peu d’années, tous ces spectateurs joyeux, parés, qui l’acclament, seront dans le cercueil et pour l’éternité!... )) Hamlet a déteint sur son interprète. Enfin, sa vue lui donne des inquiétudes telles qu’il craint de devenir aveugle; il s’attend à tomber mort dans la rue ou à

rester subitement paralysé. Désordres nerveux dus au surmenage de Fartiste. « Pour les faire frémir, dit-il à F Empereur, je suis obligé de frémir moimême ». Un soir, à Arras, en jouant Hamlet , il est saisi d’une véritable hallucination; dans la salle, un officier de la Garde est tellement impressionné par son jeu qu’il s’évanouit et en reprenant connaissance demande : (( A-t-il réellement tué sa mère? »

Talma, jouant Hector , fait pleurer l’Empereur sur son fils. Il est en proie à une espèce d’exaltation à laquelle probablement son aventure avec Pauline n’est pas étrangère. Enfin, n’est-ce pas aussi la crise de la cinquantaine particulièrement grave chez un être nerveux et frémissant, qui se surmène de toutes les façons ?

C’est ainsi qu’il courait la grand’ route au clair de lune, pour arriver à temps chez Pauline qui se couchait de bonne heure. Après minuit, la carriole débouche dans la petite ville silencieuse; Talma s’achemine dans Fombre jusque vers la demeure de Fairnée. Une lettre expédiée à <( Mademoiselle

Sophie, poste restante », Payant annoncé , on F attendait certainement... Mais le mystérieux Ferrand était là pour lui apprendre en hâte que la Princesse très souffrante est invisible; d’ailleurs, elle va bientôt partir pour Hyères et lui fait simplement tenir une lettre, le priant de continuer sa tournée vers Genève et Lyon et de rentrer à Paris sans chercher à la voir. Des bruits répandus par la duchesse d’Abrantès ont fait jaser; il faut suspendre les entrevues et interrompre toute correspondance.

Evidemment, Pauline « sème » cet amant orageux; tout cela date de Fan dernier et c’est beaucoup pour l’inconstante sœur de César; peut-être même, Talma est-il déjà suppléé par un certain Commandant Duchand, qu’elle garde près d’elle et dont Talma s’est déjà beaucoup préoccupé; la folle randonnée de cette nuit avait certainement pour but de vérifier des soupçons et d’exiger des explications.

Cette histoire, restée longtemps secrète, fut récemment révélée par les brouillons des lettres de

*- -agir'

1 aima à Pauline, retrouvés à ia Mazarine, dans les papiers de Mme Lebrun. Ici, il ne s’agit plus de racontars ou de déductions plus ou moins ingénieuses; les documents sont formels. Ce roman se déroule sous nos yeux; cette correspondance montre un Talma romantique, demandant à sa Princesse les « madras qu’elle a portés pour les porter luimême autour de sa tête et, le matin, à son col ». ((je voudrais, écrit-il , n’être entouré que d’objets qui t’aient servi ou que tu as touchés » .

(( Cher Trésor, en attendant que je puisse faire faire mon bracelet à Paris des cheveux que tu m’as donnés, je les ai joints à ceux que j’avais déjà; je les ai enfermés dans un mouchoir que je t’ai pris, et je les porte sur mon cœur. » Il lui demande une barque dans laquelle la Princesse se promène sur le lac, à Neuilly, pour la transporter à Brunoy où il a fait creuser une rivière dans la propriété qu’il a achetée.

La duchesse d’Abrantès suit toujours l'intrigue d’un œil amusé, dans l’intimité de la ville d’eaux.

(( Ta 1 ma , dit~e!!e, était à Aix en même temps que la famille impériale, pour y boire de l’eau chaude et se faire du bien, mais il y contracta une maladie qui aurait pu être mortelle. »

Et , en effet, quelle passion ! Ou plutôt quel comédien de la passion. Tous les rôles de Facteur reparaissent.

(( Mon amie, je t’ai donc quittée ! Me voilà séparé de toi et séparé pour longtemps ! Mais que! horrible sacrifice m’as-tu imposé !

<( je suis parti au point du jour et j’ai pu encore regarder tes fenêtres pour une dernière fois, les yeux fixés sur ta chambre; je t’ai dit adieu dans ma pensée et le visage baigné de larmes, suffoquant de sanglots, je t’ai, de loin, adressé tous les vœux de ma tendresse pour ta santé et ton bonheur !

« Tout le long de la route, j’aurais voulu être seul pour pleurer à mon aise et me soulager du poids qui me crevait le cœur.

«Je suis logé dans une maison charmante, sur le

bord même d’un lac entouré de bosquets délicieux... Mais, mon amie, soit que mon âme soit peu en harmonie avec les aspects riants, soit que mon cœur rejette et soit blessé de tout ce qui pourrait me distraire de toi, soit que la vue de tout ce qui peut inspirer quelque sensation de bonheur rende plus amers mes regrets sur celui que j’ai perdu..., mais enfin, je ne puis t’exprimer le sentiment douloureux et pénible dont je suis affecté en regardant ces belles campagnes!... »

Rappelez-vous Néron :

Soit que je n’ose encore démentir le pouvoir De ces yeux où j’ai lu si longtemps mon devoir,

Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d’elle,

Mais enfin mes efforts ne me servent de rien...

(( J’attends un petit mot de toi; si tu ne m’écrivais pas, tu me mettrais le désespoir dans l’âme; je croirais que tu m’as oublié, je t’ai promis de déchirer tes lettres et je te le promets encore (Talma

paraît avoir tenu fidèlement cette promesse, car les réponses de Pauline demeurent introuvables. Mais il conservait le brouillon des siennes !) J’ai été hier au spectacle malgré moi . 11 y avait une foule prodigieuse. Celui qui jouait Hamlet paraissait souffrir beaucoup (était-ce à Genève et s’agit-il de ce Delais tre, cabotin de province qui, plus tard, achètera les costumes de Talma à sa mort et jouera avec eux en mettant sur les affiches : Ce soir, Monsieur Ddlaistre jouera avec les costumes de Taîlma !

Et, lorsqu’il a dit ces vers :

Va ! crois-moi, du bonheur les jours purs et sereins Rarement sur la terre ont lui pour les humains;

En chagrins dévorants que de larmes fécondes,

Des plaisirs si trompeurs ! des douleurs si profondes !

« Le malheureux!... Un torrent de larmes a inondé son visage; il n’avait plus la force de continuer et peu s’en est fallu qu’il n’ait été obligé de quitter la scène ! Il ressentait sans doute au fond du cœur des peines pareilles aux miennes!... Adieu!

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mon amie ! Tunique lien qui m’attache encore à la vie... Adieu!... »

En regagnant Lyon, fai ma avait tout à fait compris, cette fois, mais il ne renoncera pas aisément. Il va achever sa tournée et regagner Paris.

« Je tourne mes derniers regards vers toi; reçois mes adieux, je te les fais les yeux remplis de larmes; je puis à peine t’écrire. Ah ! dis-moi, te rappellestu ces moments d’ivresse et de délire où tu m’as plongé avant mon dernier voyage à Grenoble? Te rappel les- tu les caresses qui me furent inspirées par toi seule? que toi seule a jamais reçues de moi? Tu les provoquais et je te les prodiguais en mouillant mon visage de tes larmes ! Oh ! mon amie, puis- je me les rappeler, moi, sans que mon être s’anéantisse, sans que ma raison se perde à ce souvenir et sans avoir le cœur oppressé du doute affreux que, peut-être, ces moments de bonheur ne reviendront plus pour moi !

(( Hélas ! si je devais un jour renoncer à ta possession, si ma destinée était de ne plus te retrouver telle que tu as été pour moi, que le ciel m’accorde de mourir ! »

La Gazette de France écrivait à cette époque :

(( Talma vient de donner à Genève quelques représentations. Il a, particulièrement dans le rôle d’Oreste, connu le succès triomphal; jamais son talent n’est descendu à de telles profondeurs pour y fouiller le cœur humain. »

Pour lui donner ses répliques d’Hermione et d’Andromaque, deux jeunes tragédiennes, ses élèves, Mîl9S Féart et Molini, sont là. Cette autre

lettre nous dépeint Ferrand, confident prudent et

avisé, truchement perspicace, et la frénésie de 1 aima, pinçant toutes les cordes de la lyre :

u Mon amie, si quelque obstacle que je ne puis

comprendre, avait empêché que mes lettres vous fussent remises à temps, j’aurais pu avoir une réponse; une seule ligne de vous hier et mon sort serait arrêté. Mais je n’ai pu prendre sur moi-même de partir sans avoir de vos nouvelles et l’espoir que je conserve encore de recevoir un mot demain mardi, dans la journée, m’a fait différer mon départ jusqu’à mercredi.

« Depuis cette dernière lettre de Ferrand qui me marque qu’il est forcé d’attendre trois jours pour donner ma lettre, je ne sais que penser ! j’éprouve une agitation, une terreur dont je ne puis me défendre. Je cherche en vain, dans mon esprit, quel est le motif de ce retard. Son attachement pour vous, les soins qu’exigent votre santé lui auraient-ils fait craindre que mes lettres ne fussent pour vous un objet de fatigue plutôt que de plaisir et de consolation? S’il en était ainsi, j’en serais bien malheureux ! Sur le désir que j’avais marqué de vous revoir une dernière fois avant de repartir pour Paris, je pouvais repasser par Aix et par Lyon, il me dit

qu’il craint les propos; mais il n’y a pour ainsi dire personne à Aix... »

Comme on le voit, Fai ma semble prendre le parti de la sagesse; on l’écarte, on retarde la remise de ses lettres, on répond peu et même de moins en moins ; Ferrand lui fait comprendre qu’il craint son retour; Talma va changer d’attitude, devenir le chevalier infortuné qu’une princesse inhumaine a congédié...

« Mon amie, c’est surtout ce cœur pour qui je vis, pour qui je veux vivre toujours, dont l’indifférence me serait affreuse, dont je ne pourrais pas supporter la perte, et si j’en étais banni , je n’aurais plus qu’à mourir... A de nouvelles douleurs, en implorant la grâce de vous revoir encore, il n’est pas non, de sacrifice, quelque amer qu’il soit, où je ne puisse me résigner...

(( je resterai quelques jours à Lyon; tu y viendras et je n’y serai plus ! Ill faudra que je fuie de-

vant toi, comme un malheureux que tu aurais proscrit, que tu aurais accablé de ta haine ! Mon Dieu, que je suis malheureux ! je n’ai plus assez de force sur moi-même pour maîtriser le sentiment qui m’anime pour toi. Ma raison n’est plus à moi, ma volonté est nulle... a Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ! (il a joué Hippolyte. ..) Aide-moi à m’arracher d’ici... soutiens-moi ! »

Ce soutiens-moi, c’est tout le répertoire !... Pauline est vraiment la Princesse et Talma le Héros; il l’est dans le style, Iles épithètes; les réminiscences de ses rôles coulent naturellement, il est héroïque et fatal... phénomène d’imprégnation complète.

Malgré ses succès à Lyon, le pauvre Talma attend en vain; il retarde son retour à Paris, espérant voir arriver la Princesse, mais il faut bien rentrer et, rassurée sans doute, Pauline arrive à Lyon quatre jours après son départ!... et descend chez l’oncle Fesch...

Suivons donc T’aima sur la route de Paris, jusqu’en ce logis de la rue de Seine où l’attendaient avec des sentiments bien différents Charlotte Vanhove et Jacqueline Bazire qui...

La berline, en pénétrant sous la haute porte cochère, ramenait avec les malles et les costumes de théâtre un Talma fiévreux et agité. Comme si une telle déception sentimentale ne suffisait pas à l’exaspérer, en son absence, les journaux de la capitale avaient attaqué le tragédien dans ses actes publics, tout en gardant un prudent silence sur sa vie privée; une campagne s’ébauchait au signal donné par Geoffroy, Ile critique des Débats. On reprochait à l’artiste de traiter la Comédie-Française comme une province conquise, de se placer avec désinvolture au-dessus des règlements, de sacrifier les intérêts de la Compagnie aux siens ; Geoffroy fuf nir it contre ces voyages, ces congés

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incessants nécessités par des besoins d argent.

(( Il revient à Paris, disait-il, avec moitié plus d’argent et moitié moins de talent et, alors même qu’il n’est plus qu’un mauvais acteur, il se croit encore un Dieu ! )) et, sournoisement, il lui opposait Lafon, astre naissant.

De fait, Talma abusait; son congé annuel de quatre mois ne lui suffisait plus, il en prenait six, réclamant deux parts et demie et vingt mille francs de gratification. Trente autres mille francs lui étaient versés par l’Empereur sur sa cassette personnelle et, de temps en temps, on payait ses dettes. Talma absent, la Comédie-Française et la Tragédie ne faisaient pas le sou, en dépit de Larive, de Monvel et de Saint-Prix. Le père Vanhove écrivait à son gendre : « Je suis heureux de vos triomphes, ils rejaillissent sur le Théâtre-Français, mais ici, à la Comédie, on vous attend avec la plus grande impatience, car vous nous manquez furieusement. »

La Gazette de France constatait le fait brutale-

ment: « La rentrée de Talma aux Français vaut mieux pour les recettes que toutes les nouveautés qu’on pourrait y donner. »

La Comédie tout entière murmurait.

Il ne pouvait être question d’infliger des (( amendes » à l’ami de l’Empereur; un homme qui, jadis, chassé de ce théâtre, avait entraîné avec lui la partie la plus vivante et la plus jeune de la troupe, était toujours dangereux en cas de coup de tête. En secouant une seconde fois les colonnes du Temple, Talma pouvait l’ébranler jusque dans ses fondements.

Cependant Geoffroy, ex-abbé et clérical, prenait texte de sa dernière absence pour foncer de plus en plus sur Talma libre-penseur et haut dignitaire de la loge (( Belle et Bonne )) ; mais il avait mal choisi son moment en agaçant un homme énervé pour des causes ignorées à l’époque.

La pauvre Charlotte vers qui nous ramène la berline de l’infidèle, la pauvre Charlotte trompée, abandonnée, écrit elle-même en terminant l’ouvrage

qu'elle publia sur son mari: a J’ai parlé de quelques faiblesses , de quelques bizarreries... Quel génie en est exempt ? Et si Talma eut des torts, ils se perdent dans sa gloire... » Bien peu de femmes pourront en dire autant des hommes célèbres qui les trahirent.

Les petites causes ont des grands effets; l’amourpropre du beau Talma était à vif à ce retour d’Aix. Aussi, l’accueil qu’il fit à Jacqueline Bazire s’empressant au-devant de lui fut un peu froid. Quelle Jacqueline?... Car c’est Jacqueline et non sa femme Charlotte qui lui jetait les bras autour du cou, dans le vestibule de l’appartement.

Jacqueline-Madeleine Bazire, une jolie brune, déjà installée dans la maison depuis plus de deux ans, va lui donner bientôt un fils; Charlotte, elle, vit dans une autre partie de l’hôtel. Oui, dans ce logis de la rue de Seine, notre grand homme loge ensemble sa femme légitime... et une amie. Charlotte Vanhove allait, du reste, bientôt quitter la place comme nous l’avons vu tout à l’heure ; après

avoir pris celle de M“s Talma première; pouvaitelle se plaindre? Elle avait eu cinq ou six ans de bonheur, Jacqueline Bazire en aura quinze, Taîma devenait fidèle avec le temps...

Au reste, Mm8 Talma seconde n’était peut-être pas sans reproches, nous le verrons plus tard; en attendant, ce bizarre ménage à trois est constaté par le jugement de divorce rendu plus tard, le 17 mai 1815, par la première Chambre du Tribunal civil:

(( Le Tribunal, avant de faire droit à la dite demande, après avoir admis ladite dame Talma à la preuve des faits énoncés dans le dispositif dont la teneur suit:

(( Après avoir entendu dans ses conclusions Beauvois, avoué de Mme Vanhove, épouse du sieur Talma, demanderesse, ouï M. Mars, substitut de M. le Procureur Impérial en ses conclusions et, après avoir délibéré conformément à la Loi, jugeant au premier ressort; Donne défaut contre le sieur

Talœa, défendeur, non comparant, ni avoué pour lui, quoique dûment appelé;

(( Attendu que les faits sur lesquels la dame Talma fonde la demande en séparation de corps par elle formée contre son mari doivent être prouvés et après qu’il a été articulé et mis en fait :

(( î ° Que le sieur Talma vivait en concubinage avec des femmes auxquelles il prodiguait tous ses soins et pour lesquelles il faisait des dépenses qui surpassaient ses moyens et le forçaient à contracter des dettes;

((2° Que ses représentations furent mal accueillies et que le sieur Talma, loin de changer de conduite, cessa de se contraindre, découchant souvent, se montrant en public avec des maîtresses, leur donnant accès dans son domicile, et surtout à la campagne (à Brunoy);

(( Que le sieur Talma a recueilli dans le domicile commun, chez lui, la nommée Madeleine- Jacqueline Baziie avec laquelle il vivait déjà depuis longtemps, l’établit à demeure chez lui, l’admit à sa

table, lui fit partager sa couche et a relégué la demanderesse dans un autre corps de logis de la maison ;

«4° Que, depuis, le sieur Talma a continué à vivre publiquement et maritalement avec cette femme, qui est demeurée enceinte de ses œuvres et a accouché le 1 8 mai d’un enfant mâle; attendu que lesdits faits sont de nature à faire admettre lia demande formée par la demanderesse contre son mari, le Tribunal déclare lesdits faits patents et admissibles.

(( En conséquence, permet à ladite Charlotte .Vanhove, femme, de faire la preuve d’injures graves qu’elle a articulées et ce, tant par titres que par témoins, pardevant M. Janot, Vice-Président, que le Tribunal commet à cet effet, permet pareillement au sieur Talma de faire la preuve contraire desdits faits pardevant le même juge Commissaire, pour ladite enquête faite et rapportée dans le délai de la Loi. »

Pour la décharge de Talma, il faut dire que vers cette époque F Opinion du Parterre imprimait crûment sur Charlotte, pendant une absence de son mari :

(( Mra9 Talma est encore jeune (elle n’avait pas trente-huit ans) et déjà son physique s’altère et s’affaiblit; F abus des plaisirs lui coûte cher, sans doute, et c’est une grande leçon pour ces jeunes débutantes qui entrent avec ivresse dans cette carrière brillante où elles ne pensent cueillir que des fleurs... )>

On ne pouvait insinuer plus crûment que Charlotte, qui vivait séparée de son mari, avait des amants. De fait, en 1811, Charlotte, qui ne joue plus jamais avec Talma, prend sa retraite et se retire plus tard à F extrémité du Faubourg Saint-Germain, dans un petit hôtel entouré de jardins; elle reçoit alors tous les samedis et un certain M. Moreau fait les honneurs de son salon; ce n’est que

deux ans après la mort de Talma, en 1828» qu’elle rencontre Ile colonel comte de Chalot, qu’elle enterrera vers 1855.

Galant homme, Talma ne se présenta pas devant le Tribunal et Charlotte Vanhove, toujours dévouée à la mémoire de son mari et à sa gloire, assure l’éducation des deux fils que Jacqueline Bazire donnera au tragédien, en 1814 et 1816.

La fille du père Vanhove avait été heureuse avec Talma; il l’avait réellement aimée; les anecdotiers du temps nous les montrent tous deux, bras dessus bras dessous, allant du théâtre jusqu’à la me de Seine, Talma la tête couverte d’un bonnet de coton enfoncé jusqu’aux oreilles pour traverser les ponts et se préserver des transpirations rentrées !

Chose étrange, Talma était un admirateur du talent de sa femme, alors que presque tous les critiques et l’Empereur lui-même la trouvaient exécrable.

Geoffroy la dénigrait... « Douée d’une voix touchante » , pour ne pas dire « larmoyante » , elle

avait fini par être exaspérante. A Erfurt, pendant le Congrès des Souverains, à F issue de la représentation, l’Empereur avait dit brusquement à Taîma: « Je suis content de vous, mais votre femme me déplaît; dites-lui de ne plus reparaître dans la [Tragédie. »

Constant, le valet de chambre de F Empereur, écrit encore : « Napoléon ne pouvait pas souffrir Mme Taîma, quoique, pourtant, elle fît preuve d’un talent remarquable; on connaissait cette aversion dont je n’ai jamais pu découvrir le motif, aussi ne voulut-on pas d’abord la porter sur la liste des acteurs qui allaient à Erfurt, mais M. Talma fit tant d’insistance qu’^Cnfin on y consentit. îl arriva ce que tout le monde avait prévu, excepté peut-être M. Talma et sa femme, c’est que l’Empereur l’ayant vue jouer une fois se plaignit beaucoup de ce qu’on l’avait laissée venir et la fit rayer de la liste. » Talma, entendant jouer Zaïre par sa femme, se précipitait dans sa loge, les yeux humides de pleurs, en lui disant: « Tu as été admirable, vois

comme je suis ému. » Il confondait la femme avec l’actrice.

Une autre fois, enseignant à une jeune élève le rôle de Manime, il disait : (( Au reste, je ne vois qu’une seule femme qui joue ce rôle difficile d’une manière admirable, c’est ma femme !» Il oubliait même la pauvre Desgarcins ! Charlotte Vanhove ne donna sa représentation de retraite que le 20 juillet 1816, cinq ans après son départ. On y joua une comédie en trois actes, en prose, dont ellle était l’auteur et qui avait pour titre : Laquelle des Trois? On devrait bien retrouver le manuscrit ou la copie des rôles de cette comédie qui est peut-être une pièce à dlef mettant en scène la sœur de Napoléon... et les deux femmes du tragédien...

Charlotte finit en bas-bleu ; elle écrivit un traité de déclamation, un roman, des mélanges; elle faisait du dessin, de la peinture. Fort instruite, un peu dédaigneuse, cette petite vieille aux yeux d’ambre dort maintenant dans le cimetière Mont-

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parnasse et l’on peut lire au-dessus de son buste qui, paraît-il, est extrêmement ressemblant :

Esprit ingénieux et fin,

Il brillait dès l’aurore et n’eut point de déclin*

Dans plus d’un art, heureux modèle,

Déployant à son gré quelque talent nouveau Elle tint tour à tour la lyre et le pinceau.

Du feu des Arts conservant l’étincelle Son hiver ressemble au printemps,

Son prestige enchaîne le temps,

A ses succès lui-même ouvre la route Et près d’elle, attentif, il s’arrête et l’écoute.

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